Voline-Révolution inconnue -II, 4-6

VOLINE
LA RÉVOLUTION INCONNUE

D'après un envoi de-*B@[bel]*-
LIVRE II.
Le bolchevisme et l'anarchie
4. Les deux idées de la Révolution

4.1 Deux conceptions opposées de la Révolution sociale

Notre principale tâche est de fixer et d'examiner, dans la mesure de nos moyens, ce que la Révolution russe comporte d'inconnu ou de peu connu.

Soulignons un fait qui, sans être ignoré, n'est pas pris en considération ou, plutôt, ne l'est que superficiellement dans les pays occidentaux

À partir d'octobre 1917, la Révolution russe s'engage sur un terrain tout à fait nouveau : celui de la grande Révolution Sociale. Elle avance ainsi sur un chemin très particulier, totalement inexploré.

Il s'ensuit que la marche ultérieure de la Révolution revêt un caractère également nouveau, original.

(Notre exposé ne ressemblera donc plus, désormais, à ce qu'il a été jusqu'à présent. Son allure générale, les éléments qui le composent, son langage même, changeront, prenant un aspect inaccoutumé, spécial. Ce changement ne devra pas étonner le lecteur.)

Passons à un autre fait qui est moins connu et, pour beaucoup de lecteurs, sera inattendu. Nous l'avons, cependant, laissé entrevoir.

Au cours des crises et des faillites qui se succédèrent jusqu'à la Révolution d'octobre 1917, il n'y eut pas que le bolchevisme comme conception de la Révolution Sociale à accomplir . Sans parler de la doctrine socialiste-révolutionnaire (de gauche), apparentée au bolchevisme par son caractère politique, autoritaire, étatiste et centraliste, ni de quelques autres petits courants similaires, une seconde idée fondamentale, envisageant également une franche et intégrale Révolution Sociale, se précisa et se répandit dans les milieux révolutionnaires et aussi au sein des masses laborieuses : ce fut l'idée anarchiste.

Son influence, très faible au début, augmenta au fur et à mesure que les événements prirent de l'ampleur. Fin 1918, cette influence devint telle que les bolcheviks qui n'admettaient aucune critique - et encore moins une contradiction ou une opposition - s'inquiétèrent sérieusement. A partir de 1919 et jusqu'à fin 1921 ils durent soutenir une lutte très sévère contre les progrès de cette idée : lutte au moins aussi longue et âpre que le fut celle contre la réaction .

Soulignons, à ce propos, un troisième fait qui n'est pas assez connu : le bolchevisme au pouvoir combattit l'idée et le mouvement anarchistes et anarcho-syndicalistes, non pas sur le terrain des expériences idéologiques ou concrètes, non pas au moyen d'une lutte franche et loyale, mais avec les mêmes méthodes de répression qu'il employa contre la réaction : méthodes de pure violence. Il commença par fermer brutalement les sièges des organisations libertaires, par interdire aux anarchistes toute propagande ou activité. Il condamna les masses à ne pas entendre la voix anarchiste, à la méconnaître. Et puisque, en dépit de cette contrainte l'idée gagnait du terrain, les bolcheviks passèrent rapidement à des mesures plus violentes : la prison, la mise hors la loi, la mise à mort. Alors, la lutte inégale entre les deux tendances - l'une au pouvoir, l'autre face au pouvoir - s'aggrava, s'amplifia et aboutit, dans certaines régions, à une véritable guerre civile. En Ukraine, notamment, cet état de guerre dura plus de deux ans, obligeant les bolcheviks à mobiliser toutes leurs forces pour étouffer l'idée anarchiste et pour écraser les mouvements populaires inspirés par elle. Ainsi, la lutte entre les deux conceptions de la Révolution Sociale et, du même coup, entre le Pouvoir bolcheviste et certains mouvements des masses laborieuses tint une place très importante dans les événements de la période 1919-1921.

Cependant, pour des raisons faciles à comprendre, tous les auteurs sans exception, de l'extrême-droite à l'extrême-gauche - nous ne parlons pas de la littérature libertaire - passent ce fait sous silence. Nous sommes donc obligé de le fixer, d'y apporter toutes les précisions, d'y attirer l'attention du lecteur.

D'autre part, une double question surgit :

1° Puisque, à la veille de la Révolution d'octobre, le bolchevisme rallia la majorité écrasante des suffrages populaires, quelle fut la cause de l'importante et rapide ascension de l'idée anarchiste ?

2° Quelle fut, exactement, la position des anarchistes vis-à-vis des bolcheviks, et pourquoi ces derniers durent-ils combattre - et combattre violemment - l'idée et le mouvement libertaires ?

C est en répondant à ces deux questions qu'il nous sera le plus facile de révéler au lecteur le vrai visage du bolchevisme .

C'est aussi en confrontant les deux idées en présence et les deux mouvements en action qu'on arrivera le mieux à les connaître, à les apprécier à leur juste valeur, à comprendre le pourquoi de cet état de guerre entre les deux camps et, enfin, à " tâter le pouls " de la Révolution après le bouleversement bolcheviste d'octobre.

Comparons donc, grosso modo, les deux idées en présence :

L'idée bolcheviste était d'édifier, sur les ruines de l'Etat bourgeois, un nouvel " Etat ouvrier ", de constituer un " gouvernement ouvrier et paysan ", d'établir la " dictature du prolétariat " .

L'idée anarchiste était de transformer les bases économiques et sociales de la société sans avoir recours à un Etat politique, à un gouvernement, à une " dictature ", quels qu'ils fussent, c'est-à-dire de réaliser la Révolution et de résoudre ses problèmes non par le moyen politique et étatique, mais par celui d'une activité naturelle et libre, économique et sociale, des associations des travailleurs eux-mêmes, après avoir renversé le dernier gouvernement capitaliste.

Pour coordonner l'action, la première conception envisageait un pouvoir politique central, organisant la vie de l'Etat à l'aide du gouvernement et de ses agents, et d'après les directives formelles du " centre ".

L'autre conception supposait : l'abandon définitif de l'organisation politique et étatique ; une entente et une collaboration directes et fédératives des organismes économiques, sociaux, techniques ou autres (syndicats, coopératives, associations diverses, etc.), localement, régionalement, nationalement, internationalement ; donc, une centralisation, non pas politique et étatiste allant du centre gouvernemental à la périphérie commandée par lui, mais économique et technique, suivant les besoins et les intérêts réels, allant de la périphérie aux centres, établie d'une façon naturelle et logique, selon les nécessités concrètes, sans domination ni commandement.

Il est à noter combien absurde - ou intéressé - est le reproche fait aux anarchistes de ne savoir " que détruire ", de n'avoir aucune idée " positive ", constructrice, surtout lorsque ce reproche leur est lancé par les " gauches ". Les discussions entre les partis politiques d'extrême-gauche et les anarchistes avaient toujours pour objet la tâche positive et constructrice à accomplir après la destruction de l'Etat bourgeois (au sujet de laquelle tout le monde était d'accord). Quel devait être alors le mode d'édification de la société nouvelle : étatiste, centraliste et politique, ou fédéralistes apolitique et simplement sociale ? Tel fut toujours le sujet des controverses entre les uns et les autres : preuve irréfutable que la préoccupation essentielle des anarchistes fut toujours, précisément, la construction future.

A la thèse des partis : Etat " transitoire ", politique et centralisé, les anarchistes opposent la leur : passage progressif mais immédiat à la vraie communauté, économique et fédérative. Les partis politiques s'appuient sur la structure sociale léguée par les siècles et les régimes révolus, et ils prétendent que ce modèle comporte des idées constructrices. Les anarchistes estiment qu'une construction nouvelle exige, dès le début, des méthodes nouvelles, et ils préconisent ces méthodes. Que leur thèse soit juste ou fausse, elle prouve, de toute façon, qu'ils savent parfaitement ce qu'ils veulent et qu'ils ont des idées constructrices nettes.

De façon générale, une interprétation erronée - ou, le plus souvent, sciemment inexacte - prétend que la conception libertaire signifie l'absence de toute organisation. Rien n'est plus faux. Il s'agit, non pas d' " organisation " ou de " non-organisation ", mais de deux principes différents d'organisation.

Toute révolution commence, nécessairement, d'une manière plus ou moins spontanée, donc confuse, chaotique. Il va de soi - et les libertaires le comprennent aussi bien que les autres - que si une révolution en reste là, à ce stade primitif, elle échoue. Aussitôt après l'élan spontané, le principe d'organisation doit intervenir dans une révolution, comme dans toute autre activité humaine. Et c'est alors que surgit la grave question : quels doivent être le mode et la base de cette organisation ?

Les uns prétendent qu'un groupe dirigeant central - groupe " d'élite " - doit se former pour prendre en main l'oeuvre entière, la mener d'après sa conception, imposer cette dernière à toute la collectivité, établir un gouvernement et organiser un Etat, dicter sa volonté à la population, imposer ses " lois " par la force et la violence, combattre, éliminer et même supprimer ceux qui ne sont pas d'accord avec lui.

Les autres estiment qu'une pareille conception est absurde, contraire aux tendances fondamentales de l'évolution humaine et, en fin de compte, plus que stérile : néfaste à l'oeuvre entreprise. Naturellement, disent les anarchistes, il faut que la société soit organisée. Mais cette organisation nouvelle, normale et désormais possible doit se faire librement, socialement et, avant tout, en partant de la base. Le principe d'organisation doit sortir, non d'un centre créé d'avance pour accaparer l'ensemble et s'imposer à lui, mais - ce qui est exactement le contraire - de tous les points, pour aboutir à des noeuds de coordination, centres naturels destinés à desservir tous ces points. Bien entendu, il faut que l'esprit organisateur, que les hommes capables d'organiser - les " élites " - interviennent. Mais, en tout lieu et en toute cirvonstance, toutes ces valeurs humaines doivent librement participer à l'oeuvre commune, en vrais collaborateurs , et non en dictateurs. Il faut que, partout, ils donnent l'exemple et s'emploient à grouper, à coordonner, à organiser les bonnes volontés, les initiatives, les connaissances, les capacités et les aptitudes, sans les dominer, les subjuguer ou les opprimer. Pareils hommes seraient de vrais organisateurs et leur oeuvre constituerait la véritable organisation, féconde et solide, parce que naturelle, humaine, effectivement progressive. Tandis que l'autre " organisation ", calquée sur celle d'une vieille société d'oppression et d'exploitation - donc adaptée à ces deux buts - serait stérile et instable parce que non conforme aux buts nouveaux, donc nullement progressive. En effet, elle ne comporterait aucun élément d'une société nouvelle ; au contraire, elle porterait à leur paroxysme toutes les tares de la vieille société, puisque n'ayant modifié que leur aspect. Appartenant à une société périmée, dépassée sous tous les rapports, donc impossible en tant qu'institution naturelle, libre et vraiment humaine, elle ne pourrait se maintenir autrement qu'à l'aide d'un nouvel artifice, d'une nouvelle tromperie, d'une nouvelle violence, de nouvelles oppressions et exploitations. Ce qui, fatalement, détournerait, fausserait et mettrait en péril toute la révolution. Il est évident qu'une pareille organisation resterait improductive en tant que moteur de la Révolution Sociale. Elle ne pourrait aucunement servir comme " société de transition " (ce que prétendent les " communistes "), car une teIle société devrait nécessairement posséder au moins quelques-uns des germes de celle vers laquelle elle évoluerait ; or, toute société autoritaire et étatiste ne posséderait que des résidus de la société déchue.

D'après la thèse libertaire, c'étaient les masses laborieuses elles-mémes qui, au moyen de leurs divers organismes de classe (comités d'usines, syndicats indutriels et agricoles, coopératives, etc.), fédérés et centralisés selon les besoins réels, devaient s'appliquer, partout sur place, à la solution des problèmes constructifs de la Révolution. Par leur action puissante et féconde, parce que libre et consciente, elles devaient coordonner leurs efforts sur toute l'étendue du pays. Et quant aux " élites ", leur rôle, tel que le concevaient les libertaires, était d'aider les masses : les éclairer, les instruire, leur donner les conseils nécessaires, les pousser vers telle ou telle initiative, leur montrer l'exemple, les soutenir dans leur action, mais non pas les diriger gouvernementalement.

D'après les libertaires, la solution heureuse des problèmes de la Révolution Sociale ne pouvait résulter que de l'oeuvre librement et consciemment collective et solidaire de millions d'hommes y apportant et y harmonisant toute la variété de leurs besoins et de leurs intérêts ainsi que celle de leurs idées, de leurs forces et capacités, de leurs dons, aptitudes, dispositions, connaissances professionnelles, savoir-faire, etc. Par le jeu naturel de leurs organismes économiques, techniques et sociaux, avec l'aide des " élites " et, au besoin, sous la protection de leurs forces armées librement organisées, les masses laborieuses devaient, d'après les libertaires, pouvoir effectivement pousser en avant la Révolution Sociale et arriver progressivement à la réalisation pratique de toutes ses tâches.

La thèse bolcheviste était diamétralement opposée. Selon les bolcheviks, c'était l'élite - leur élite - qui, formant un gouvernement (dit " ouvrier " et exerçant la soi-disant " dictature du prolétariat "), devait poursuivre la transformation sociale et résoudre ses immenses problèmes. Les masses devaient aider cette élite (thèse inverse de celle des libertaires : l'élite devant aider les masses) en exécutant fidèlement, aveuglément, " mécaniquement ", ses desseins, ses décisions, ses ordres et ses " lois ". Et la force armée, calquée elle aussi sur celle des pays capitalistes, devait obéir aveuglément à " l'élite ".

Telle fut - et telle est - la différence essentielle entre les deux idées.

Telles furent aussi les deux conceptions opposées de la Révolution Sociale au moment du bouleversement russe de 1917.

Les bolcheviks, nous l'avons dit, ne voulurent même pas entendre les anarchistes, encore moins les laisser exposer leur thèse devant les masses. Se croyant en possession d'une vérité absolue, indiscutable, " scientifique ", prétendant devoir l'imposer et l'appliquer d'urgence, ils combattirent et éliminèrent le mouvement libertaire par la violence, dès que celui-ci commença à intéresser les masses ; procédé habituel de tous les dominateurs, exploiteurs et inquisiteurs.

Dès octobre 1917, les deux conceptions entrèrent en conflit d'une manière de plus en plus aiguë et sans compromis possible.

Quatre ans durant, ce conflit tiendra en haleine le pouvoir bolcheviste, jouant un rôle de plus en plus marquant dans les péripéties de la Révolution, jusqu'à l'écrasement définitif du courant libertaire " manu militari " (fin 1921).

Nous avons déjà dit qu'en dépit, ou plutôt justement, en raison de l'importance de ce fait et de l'enseignement qu'il apporte, il est soigneusement tu par la presse " politique "tout entière. 


4.2 Les causes et les conséquences de la conception bolcheviste
4.2.1 Quelques appréciations.
Ce fut, on le sait, la conception politique, gouvernementale, étatiste et centraliste qui l'emporta.

Ici se pose préalablement une question qu'il importe d'éclaircir avant de revenir aux événements et sur d'autres questions.

Quelles furent les raisons fondamentales qui permirent au bolchevisme de l'emporter sur l'anarchisme dans la Révolution russe ? Comment apprécier ce triomphe ?

La différence numérique et la mauvaise organisation des anarchistes ne suffisent pas pour expliquer leur insuccès : au cours des événements, leur nombre aurait pu s'élever et leur organisation s'améliorer.

La violence seule n'est pas non plus une explication suffisante : si de vastes masses avaient pu être saisies à temps par les idées anarehistes, la violence n'eût pu s'exercer.

D'autre part, on le verra, l'échec n'est imputable ni àl'idee anarchiste comme telle ni à l'attitude des libertaires : il fut la conséquence presque inéluctable d'un ensemble de faits indépendants de leur volonté.

Cherchons donc à établir les causes essentielles de la défaite de l'idée anarchiste. Elles sont multiples. Enumérons-les, par ordre d'importance, et tâchons de les juger à leur juste valeur.

L'état d'esprit général des masses populaires (et aussi des couches cultivées ).

En Russie, comme partout ailleurs, l'Etat et le gouvernement apparaissaient aux masses comme des éléments indispensables, naturels historiquement fondés une fois pour toutes. Les gens ne se demandaient même pas si l'Etat, si le Gouvernement (1) représentaient des institutions " normales ", utiles, acceptables. Une pareille question ne leur venait pas à l'esprit. Et si quelqu'un la formulait, il commençait - et très souvent aussi il finissait - par ne pas être compris.

(Au cours de la Révolution, les masses devenaient, intuitivement, de plus en plus " anarchisantes ". Mais il leur manquait la conscience et les connaissances anarchistes. Et le temps pour s'en pénétrer leur manqua aussi.)

2° Ce préjugé étatiste, presque inné, dû à une évolution et à une ambiance millénaires, donc devenu une " seconde nature ", fut raffermi ensuite - surtout en Russie où la littérature anarchiste n'existait à peu près pas, sauf quelques brochures et tracts clandestins - par la presse tout entière, y compris celle des partis socialistes.

N'oublions pas que la jeunesse russe avancée lisait une littérature qui, invariablement, présentait le socialisme sous un jour étatiste. Les marxistes et les antimarxistes se disputaient entre eux, mais pour les uns comme pour les autres l'Etat restait la base indiscutable de toute société moderne.

Jamais les jeunes générations russes ne se représentaient le socialisme autrement que dans un cadre étatiste. A part quelques rares exceptions individuelles, la conception anarchiste leur resta inconnue jusqu'aux événements de l917. Non seulement la presse, mais toute l'éducation - et de tout temps - eurent un caractère étatiste.

3° C'est pour les raisons exposées ci-dessus que les partis socialistes, y compris les bolcheviks, purent disposer, au début même de la Révolution, de cadres importants de militants prêts à l'action.

Les membres des partis socialistes modérés étaient, à ce moment déjà, relativement nombreux en Russie, ce qui fut une des causes du succès des menchéviks et des socialistes-révolutionnaires de droite.

Quant aux cadres bolchevistes, ils se trouvaient alors surtout à l'étranger. Mais tous ces hommes regagnèrent rapidemcnt leur pays et se mirent aussitôt à l'oeuvre.

Comparativement aux forces socialistes et bolchévistes, qui agissaient ainsi en Russie dès le début de la Révolution sur une vaste échelle et d'une façon massive, organisée, serrée, les anarchistes n'étaient alors qu'une petite poignée d'hommes sans influence.

(Il ne s'agit pas seulement du nombre. Reniant les moyens et les buts politiques , les anarchistes, logiquement, ne forment pas de parti politique artificiellement discipliné en vue de la conquête du pouvoir. Ils s'organisent en groupes de propagande ou d'action sociale et ensuite en associations ou en fédérations, suivant une discipline libre. Ce mode d'organisation et d'action contribue à les mettre, provisoirement, dans un état d'infériorité vis-à-vis des partis politiques. Cela, d'ailleurs, ne les décourage nullement, car ils travaillent pour le jour où les vastes masses ayant compris - par la force des choses, doublée d'une propagande explicative et éducative - la vérité vitale de leur conception, ils voudront réaliser celle-ci. )

Je me rappelle que, rentré de l'étranger en Russie et arrivé à Pétrograd dans les premiers jours de juillet 1917, je fus frappé par le nombre impressionnant d'affiches bolchevistes annonçant des meetings et des conférences dans tous les coins de la capitale et de la banlieue, dans les salles publiques dans les usines, etc. Je ne voyais pas une seule affiche anarchiste. J'appris aussi que le parti bolcheviste publiait, dans la capitale et ailleurs, des journaux quotidiens à gros tirage et qu'il possédait un peu partout - dans les usines, dans les administrations, dans l'armée, etc., - des noyaux importants et influents. Et je constatai en même temps, avec une amère déception, l'absence à Pétrograd d'un journal anarchiste ainsi que de toute propagande orale. Certes, il y existait quelques groupements libertaires, très primitifs. Il y avait aussi à Cronstadt (voir livre III, chapitre premier) quelques anarchistes actifs dont l'influence se faisait sentir. Mais ces " cadres " étaient insuffisants pour unc propagande efficace, appelée non seulement à prêcher une idée quasi inconnue, mais aussi à contrecarrer la puissante propagande et l 'action bolchevistes. Au cinquième mois d'une formidable révolution, aucun journal, aucune voix anarchiste dans la capitale du pays ! Ceci, face à une activité déchaînée du parti bolcheviste. Telle fut ma constatation. Ce n'est qu'au mois d'août, et avec de très grandes difficultés, que le petit groupe anarcho syndicaliste, composé surtout de camarades rentrés de l'étranger, réussit enfin à mettre sur pied un journal hebdomadaire (Goloss Trouda, " la Voix du Travail "). Et quant à la propagande par la parole, on ne comptait guère à Pétrograd que trois ou quatre camarades capables de la mener. A Moscou, la situation était plus favorable, car il y existait déjà un quotidien libertaire, publié par une assez vaste Fédération, sous le titre : " L'Anarchie ". En province, les forces et la propagande anarchistes étaient insignifiantes.

Il faut s'étonner de ce que, en dépit de cette carence et d'une situation aussi défavorable, les anarchistes aient su gagner un peu plus tard - et un peu partout - une certaine influence, obligeant les bolcheviks à les combattre les armes à la main et, par endroits, pendant assez longtemps, avant de les écraser. Ce succès rapide et spontané de l'idée anarchiste est très significatif. (Nous verrons plus loin comment tous ces faits s'enchaînent et s'expliquent.)

Lorsque, à mon arrivée, quelques camarades voulurent connaître mes premières impressions, je leur dis ceci : " Notre retard est irréparable. C'est comme si nous avions à rattraper à pied un train express qui, en possession des bolcheviks, se trouve à 100 kilomètres devant nous et file à 100 kilomètres à l'heure. Nous devons non seulement le rattraper, mais nous y cramponner en pleine marche, y grimper, y pénétrer, y combattre les bolcheviks, les en déloger et, enfin, non pas nous emparer du train, mais - ce qui est beaucoup plus délicat - le mettre à la disposition des masses en les aidant à le faire marcher. Il faut un miracle pour que tout cela réussisse. Notre devoir est de croire à ce miracle et de travailler à sa réalisation. "

J'ajoute que ce " miracle " faillit se produire au moins deux fois au cours de la Révolution : la première, à Cronstadt, lors du soulèvement de mars 1921 ; la seconde, en Ukraine, lors du mouvement de masses dit " makhnoviste ".

Ces deux événements sont, nous l'avons dit, passés sous silence ou défigurés dans les ouvrages dus à la plume d'auteurs ignorants ou intéressés. Ils restent, généralement, inconnus du public. Nous nous en occuperons de prés dans la dernière partie de notre ouvrage.

4° Certains événements de la Révolution (voir plus loin) nous prouvent qu'en dépit des circonstances défavorables et de l'insuffisance des cadres anarchistes, l'idée eût pu se frayer un chemin, et même l'emporter, si les masses ouvrières russes avaient eu à leur disposition, au moment même de la Révolution, des organismes de classe de vieille date, expérimentés, éprouvés, prêts à agir de leur chef et à mettre cette idée en pratique. Or, la réalité fut tout autre. Les organisations ouvrières ne surgirent qu'au cours de la Révolution. Certes, elles prirent aussitôt, numériquement, un élan prodigieux. Rapidement, le pays entier se couvrit d'un vaste réseau de syndicats, de comités d'usines, de Soviets, etc. Mais ces organismes naissaient sans préparation ni stage d'activité préalable, sans expérience acquise, sans idéologie nette, sans initiative indépendante. Ils n'avaient encore jamais vécu des luttes d'idées ou autres. Ils n'avaient aucune tradition historique, aucune compétence, aucune notion de leur rôle, de leur tâche, de leur véritable mission. L'idée libertaire leur était inconnue. Dans ces conditions, ils étaient condamnés à se traîner, dès leurs débuts, à la remorque des partis politiques. (Et par la suite - les bolcheviks, justement, s'en chargèrent - le temps leur manqua pour que les faibles forces anarchistes pussent les éclairer dans la mesure nécessaire.)

Les groupements libertaires comme tels ne peuvent être que des " postes émetteurs " d'idées. Pour que ces idées soient appliquées à la vie, il faut des " postes récepteurs " : des organismes ouvriers prêts à se saisir de ces idées-ondes, à les " capter " et à les mettre à exécution. (Si de tels organismes existent, les anarchistes du corps de métier correspondant y adhèrent, y apportant leur aide éclairée, leurs conseils, leur exemple, etc.) Or, en Russie, ces " postes récepteurs " manquaient, les organisations surgies pendant la révolution ne pouvant pas remplir ce rôle tout de suite . Les idées anarchistes, tout en étant lancées très énergiquement par quelques " postes émetteurs " - peu nombreux d'ailleurs - se perdaient " dans l'air " sans être utilement " captées ", donc sans résultats pratiques, voire presque sans résonance effective. Pour que, dans ces conditions, l'idée anarchiste pût se frayer un chemin et l'emporter, il aurait fallu, soit que le bolchevisme n'existât pas (ou que les bolcheviks agissent en anarchistes), soit que la Révolution réservât aux libertaires et aux masses laborieuses le temps nécessaire pour permettre aux organismes ouvriers de " capter " l'idée et de devenir aptes à la réaliser, avant d'être accaparés et subjugués par l'Etat bolcheviste. Cette dernière éventualité ne se produisit pas, les bolcheviks ayant accaparé les organisations ouvrières (et barré la route aux anarchistes) avant que celles-ci pussent se familiariser avec l'idée anarchiste, s'opposer à cette mainmise et orienter la Révolution dans le sens libertaire.

L'absence de " postes récepteurs ", c'est-à-dire d'organismes ouvriers socialement prêts à saisir et à réaliser, dès le début, l'idée anarchiste (et, ensuite, le manque de temps nécessaire pour que de tels " postes récepteurs " se formassent), cette absence fut, à mon avis, l'une des raisons principales de l'échec de l'anarchisme dans la Révolution russe de 1917.

5° Un autre facteur que nous venons d'effleurer et dont l'importance ne fut pas moindre, en dépit de son caractère subjectif, vint s'ajouter au précèdent, Il l'aggrava, il le rendit définitivement fatal pour la Révolution .

Il y avait un moyen simple et rapide d'éliminer les effets du retard des masses, de rattraper le temps perdu, de combler les lacunes : c'était de laisser le champ libre à la propagande et au mouvement libertaires dès que, le dernier gouvernement de Kérensky tombé, la liberté de parole, d'organisation et d'action serait définitivement conquise par la Révolution.

L'absence d'organisation de classe, d'une vaste propagande libertaire et de connaissances anarchistes avant la Révolution nous fait comprendre pourquoi les masses confièrent le sort de celle-ci à un parti politique et à un Pouvoir, rééditant ainsi l'erreur fondamentale des révolutions antérieures. Dans les conditions données, ce début devenait objectivement inévitable. Mais la suite ne l'était nullement.

Je m'explique.

La vraierévolution ne peut prendre son essor, évoluer, atteindre ses buts, que si elle a pour climat une libre circulation des idées révolutionnaires sur la voie à suivre et sur les problèmes à résoudre. Cette liberté est indispensable à la révolution comme l'air l'est à la respiration (2). C'est pourquoi, entre autres, la dictature d'un parti, dictature qui aboutit fatalement à la suppression de toute liberté de parole, de presse, d'organisation et d'action - même pour les courants révolutionnaires, sauf pour le parti au pouvoir - est mortelle pour la vraie Révolution. En matière sociale, personne ne peut prétendre posséder la vérité entière, ne pas se tromper de route. Ceux qui le prétendent - qu'ils s'appellent " socialistes ", " communistes ", " anarchistes " ou autrement encore - et qui, devenus puissants, écrasent, forts de cette prétention, d'autres idées, ceux-là établissent fatalement une sorte d'Inquisition sociale qui, comme toute Inquisition, étouffe toute vérité, toute justice, tout progrès la vie, l'homme, le souffle même de la Révolution. Seuls, le libre échange d'idées révolutionnaires la multiforme pensée collective, avec sa loi naturelle de sélection, peuvent nous éviter les erreurs et nous empêcher de nous égarer. Ceux qui ne le reconnaissent pas sont, tout simplement, de mauvais individualistes, tout en se prétendant " socialistes "" collectivistes ", " communistes ", etc. De nos jours ces vérités sont tellement claires, naturelles - je dis même " évidentes " - qu'on est vraiment gêné d'y insister. Il faut être sourd et aveugle, ou de mauvaise foi, pour les méconnaître. Et pourtant, Lénine et d'autres avec lui, indubitablement sincères, les abjurèrent. Faillibilité de la pensée humaine ! Et quant à ceux qui suivirent aveuglément les " Chefs ", ils comprirent l'erreur trop tard : l'Inquisition fonctionnait à plein rendement, elle possédait son " appareil " et ses forces coercitives ; les masses " obéissaient ", comme elles en avaient pris l'habitude, ou étaient, de nouveau, impuissantes à changer la situation. . La Révolution était viciée, détournée de son chemin, et la bonne route était perdue. " Tout me dégoûte à un tel point que, indépendamment de ma maladie, je voudrais lâcher tout et m'enfuir ", avoua Lénine, un jour, à ses camarades, voyant ce qui se passait autour de lui. Avait-il compris ?

Si, une fois au pouvoir, le parti bolcheviste avait, ne disons pas encouragé (c'eût été trop lui demander), mais seulement admis la parole et le mouvement libertaires, le retard eut été vite rattrapé et les lacunes comblées. Les faits nous le verrons, le prouvent irréfutablement. Rien que la lutte longue et difficile que les bolcheviks ont dû mener contre l'anarchisme, malgré sa faiblesse, permet d'entrevoir les succès que ce dernier aurait remportés s'il avait obtenu le liberté de parole et d'action.

Or, précisément en raison des premiers succès du mouvement libertaire, et parce que la libre activité anarchiste allait susciter infailliblement l'idée de l'inutilité (au moins !) de tout parti politique et de tout Pouvoir, ce qui eût abouti fatalement à son élimination, l'autorité bolcheviste ne pouvait admettre cette liberté. Tolérer la propagande anarchiste équivalait pour elle au suicide. Elle fit son possible pour empêcher d'abord, interdire ensuite et supprimer finalement, par la force brutale, toute manifestation des idées libertaires.

On prétend souvent que les masses laborieuses sont incapables d'accomplir leur révolution elles-mêmes, librement. Cette thèse est particulièrement chère aux " communistes ", car elle leur permet d'invoquer une situation " objective " aboutissant nécessairement à la répression des " néfastes utopies anarchistes ". (Avec les masses incapables, disent-ils, une " révolution anarchiste " signifierait la mort de la Révolution.) Or, cette thèse est absolument gratuite. Qu'on veuille bien fournir des preuves de cette prétendue incapacité des masses ! On aura beau fouiller l'Histoire, on n'y trouvera pas un seul exemple où l'on a vraiment laissé les masses laborieuses agir librement (en les aidant, naturellement), ce qui serait l'unique moyen de prouver leur incapacité. Pour des raisons faciles à comprendre, on ne tentera jamais une telle expérience. (Elle serait, pourtant, aisée.) Car on sait parfaitement que la thèse est fausse et que l'expérience mettrait fin à l'exploitation du peuple et à l'autorité, basées, quelle que soit leur forme, non sur l'incapacité des masses, mais uniquement sur la violence et la ruse. C'est pour cela, d'ailleurs, que tôt ou tard les masses travailleuses seront historiquement acculées à prendre leur liberté d'action par la Révolution, la vraie ; car jamais les dominateurs (ils sont toujours, en même temps, exploiteurs ou se trouvent au service d'une couche d'exploiteurs) ne la " donneront ", quelle que soit leur étiquette.

Le fait d'avoir toujours confié leur sort, jusqu'à présent, à des partis, à des gouvernements et à des " chefs " - faits que tous les dominateurs et exploiteurs en herbe mettent à profit pour subjuguer les masses - s'explique par plusieurs raisons que nous n'avons pas à analyser ici et qui n'ont rien à voir avec la capacité ou l'incapacité des masses. Ce fait prouve, si l'on veut, la crédulité, l'insouciance des masses, l'ignorance de leur force, mais nullement leur incapacité, c'est-à-dire l'absence de cette force. " Incapacité des masses ! " Quelle trouvaille pour tous les exploiteurs et dominateurs passés, présents et futurs et surtout pour les modernes aspirants esclavagistes, quelle que soit leur enseigne : " nazisme " ou " bolchevisme ", " fascisme " ou " communisme " ! " Incapacité des masses " ! Voilà un point sur lequel les réactionnaires de tout poil sont parfaitement d'accord avec les " communistes ". Et cet accord est très significatif.

Que les candidats chefs de nos jours, seuls infaillibles et " capables ", permettent donc aux masses laborieuses, au lendemain de la Révolution qui vient, d'agir librement, en les aidant, tout simplement, là où il le faudra ! Ils verront bien si les masses sont " incapables " d'agir sans tuteurs politiques. Nous pouvons les assurer que la Révolution aboutira alors à un résultat autre que celui de 1917 : le " fascisme " et la guerre en permanence !

Hélas, nous le savons d'avance : ils n'oseront jamais une pareille expérience. Et les masses auront de nouveau une tâche particulière à remplir : celle d'éliminer en toute connaissance de cause, et en temps opportun, tous les " aspirants ", pour prendre l'oeuvre en leurs mains propres et la mener en toute indépendance. Espérons que, cette fois, la tâche sera menée jusqu'au bout.

Le lecteur comprend ainsi pourquoi la propagande des idées anarchistes, tendant à briser la crédulité des masses et à leur insuffler la conscience de leur force et la confiance en elles-mêmes, fut considérée, de tout temps et dans tous les pays, comme la plus dangereuse. Elle était réprimée, et ses serviteurs étaient poursuivis, avec une promptitude et une sévérité exceptionnelles, par tous les gouvernements réactionnaires.

En Russie, cette répression sauvage rendit la diffusion des idées libertaires - déjà si difficile dans l'ambiance donnée - quasi impossible, jusqu'aux approches mêmes de la Révolution. Certes, celle-ci laissa aux anarchistes une certaine liberté d'action. Mais nous l'avons vu sous les gouvernements " provisoires " (de février à octobre 1917), le mouvement ne put encore en tirer grand profit. Et quant aux bolcheviks, ils ne firent pas exception à la règle. Sitôt arrivés au pouvoir, ils envisagèrent la suppression du mouvement libertaire par tous les moyens à leur disposition : campagnes de presse et de meetings, calomnies, pièges et embûches, interdictions, perquisitions, arrestations, actes de violence, mises à sac des sièges, assassinats - tout leur était bon. Et lorsqu'ils sentirent leur pouvoir suffisamment consolidé, ils déclenchèrent contre les anarchistes une répression générale et décisive. Elle commença en avril 1918 et ne se ralentit plus, jusqu'à nos jours. (Le lecteur trouvera plus loin des précisions sur cette " prouesse " des bolcheviks presque inconnue hors du pays.)

Ainsi, l'activité anarchiste ne put s'exercer en Russie à peu près librement que pendant quelque six mois. Rien d'étonnant que le mouvement libertaire n'eût pas le temps de s'organiser, de s'épanouir, de se débarrasser, en croissant, de ses faiblesses et de ses défauts. A plus forte raison, le temps lui manqua pour atteindre les masses et se faire connaître d'elles. Il resta jusqu'au bout enfermé " en vase clos ". Il fut étouffé dans l'oeuf, sans être parvenu à briser 1'étreinte (ce qui, objectivement, n'était pas impossible).

Telle fut la seconde raison principale de son échec.

Il faut souligner ici même l'importance capitale - pour la Révolution - de ce que nous venons de constater.

Les bolcheviks écrasèrent l'anarchisme sciemment, volontairement. Et hâtivement. Mettant à profit l'ambiance, leurs avantages et leur emprise sur les masses, ils supprimèrent sauvagement l'idée libertaire et les mouvements qui s'y ralliaient. Ils ne permirent pas à l'anarchisme d'exister, encore moins d'aller aux masses. (Plus tard, ils eurent l'impudence d'affirmer, pour les besoins de la cause, que l'anarchisme échoua " idéologiquement ", les " masses " ayant compris et rejeté sa doctrine antiprolétarienne ". A l'étranger, tous ceux qui aiment à être dupes, les crurent sur parole. Les " communistes " prétendent aussi, nous l'avons dit, que puisque l'anarchisme, en se dressant contre les bolcheviks, n'avait " objectivement " aucune chance d'entraîner la Révolution dans son sillage, il mettait celle-ci en péril et s'avérait " objectivement " contre-révolutionnaire et, partant, devait être combattu sans faiblesse. (Ils se gardent bien de spécifier que ce furent eux précisément qui, très " subjectivement ", enlevèrent aux anarchistes - et aux masses - les dernières et vigoureuses chances les très réels moyens et les possibilités concrètes et objectives de la réussite.)

En écrasant l'idée et le mouvement libertaires, en brisant les libres mouvements des masses, les bolcheviks, ipso facto, arrêtaient et étouffaient la Révolution.

Ne pouvant plus avancer vers l'émancipation réelle des masses laborieuses, à laquelle venait se substituer l'étatisme dominateur, fatalement bureaucratique et exploiteur, " néocapitaliste ", la Révolution, la vraie, allait infailliblement reculer. Car toute révolution inachevée - c'est-à-dire qui n'aboutit pas à l'émancipation véritable et totale du Travail - est condamnée au recul sous une forme ou sous une autre. L'Histoire nous l'enseigne. La Révolution russe nous le confirme. Mais les hommes qui ne veulent ni entendre ni voir tardent à le comprendre : les uns s'obstinent à croire en une révolution autoritaire ; d'autres finissent par désespérer de toute évolution, au lieu de rechercher le " pourquoi " des faillites, d'autres encore - et ce sont, hélas, les plus nombreux - ne veulent ni écouter ni regarder ; ils s'imaginent pouvoir " vivre leur vie " en marge et à l'abri des gigantesques remous sociaux, ils se désintéressent de l'ensemble social et, cherchent à se retrancher dans leur misérable existence individuelle, inconscients de l'énorme obstacle qu'ils dressent, par leur attitude, sur la route du progrès humain et de leur propre vrai bonheur individuel. Ceux-là croient n'importe quoi et suivent n'importe qui, pourvu " qu'on les laisse tranquilles ". Ils espèrent pouvoir " se sauver " ainsi en plein cataclysme : erreur et illusion fondamentales et fatales ! Pourtant, la vérité est simple : tant que le travail de l'homme, ne sera pas libéré de toute exploitation par l'homme, personne ne pourra parler ni d'une vraie vie, ni d'un véritable progrès, ni d'un vrai bonheur personnel.

Depuis des millénaires, trois conditions principales empêchaient le travail libre, donc la " fraternité " et le bonheur des hommes : 1° l'état de la technique (l'homme ne possédait pas les immenses forces de la nature dont il est maître actuellement) ; 2° l'état de choses économique qui en résultait (l'insuffisance de produits du travail humain et, comme conséquence, l'économie " échangiste "(3), I'argent, le profit, bref, le système capitaliste de la production et de la répartition, basé sur la rareté des produits travaillés) ; 3° le facteur moral qui, à son tour, suivait les deux premiers (l''ignorance, l'abrutissement, la soumission, la résignation des masses humaines). Or, depuis quelques dizaines d'années les deux premières conditions se sont totalement modifiées : techniquement et économiquement, le travail libre est en ce moment non seulement possible, mais indispensable à la vie et à l'évolution normale des hommes ; le système capitaliste et autoritaire ne peut plus assurer ni l'une ni l'autre ; il ne peut engendrer que des guerres. Seule la condition morale est en retard : habitués depuis des millénaires à la résignation et à la soumission, l'immense majorité des humains ne voit pas encore la vraie voie qui s'ouvre devant elle ; elle ne conçoit pas encore l'action que l'Histoire lui impose. Comme auparavant, elle " suit " et " subit ", prêtant son énorme énergie à des oeuvres de guerre et de destruction insensées, au lieu de comprendre que, dans les conditions actuelles, son activité librement créatrice serait couronnée de succès. Il aura fallu que la force des choses : des guerres, des calamités de toutes sortes et des révolutions avortées et réitérées, la secoue sans désemparer, lui enlevant toute possibilité de vivre, pour que ses yeux s'ouvrent enfin à la vérité et que son énergie se consacre à la véritable action humaine : libre, constructrice et bienfaisante.

Ajoutons, en passant, qu'à notre époque la Révolution et la Réaction seront, par leurs conséquences, fatalement mondiales. (D'ailleurs, en 1789 déjà, la Révolution et la Réaction qui la suivit eurent des échos retentissants et provoquèrent des mouvements importants dans plusieurs pays.) Si la Révolution russe, continuant sa marche en avant, était devenue la grande Révolution émancipatrice, d'autres pays l'auraient suivie à bref délai et dans le même sens. Dans ce cas, elle eût été, de fait et non seulement sur papier, un flambeau puissant éclairant la vraie route à l'Humanité. Par contre, dénaturée, arrêtée en plein recul, elle allait servir admirablement la réaction mondiale qui attendait son heure. (Les grands manitous de la réaction sont bien plus perspicaces que les révolutionnaires.) L'illusion, le mythe, les slogans, le décor et la paperasse restaient, mais la vie réelle, qui se moque des illusions, du décor et de la paperasserie, allait s'engager sur un tout autre chemin. Désormais, la Réaction et ses vastes conséquences : le " fascisme ", de nouvelles guerres et catastrophes économiques et sociales, devenaient presque inévitables.

Dans cet ordre d'idées, l'erreur fondamentale - et fort connue - de Lénine est très curieuse et suggestive. Comme on le sait, Lénine s'attendait à une extension rapide de la Révolution " communiste " à d'autres pays. Ses espoirs furent déçus. Et cependant, dans le fond, il ne se trompait pas : la vraie Révolution " incendiera le monde ". Une vraie Révolution eût incendié le monde. Seulement, voilà : " sa " révolution n'était pas la vraie. Et cela, il ne le voyait pas. C'est là qu'il s'était trompé. Aveuglé par sa doctrine étatiste, fasciné par la " victoire ", il lui était impossible de concevoir que c'était une révolution ratée, égarée ; qu'elle allait rester stérile ; qu'elle ne pouvait rien " incendier ", car elle avait cessé elle-même de " brûler " ; qu'elle allait perdre cette puissance communicative, propre aux grandes causes, car elle cessait d'être une grande cause. Pouvait-il prévoir, dans son aveuglement, que cette Révolution allait s'arrêter, reculer, dégénérer, engendrer dans d'autres pays une réaction victorieuse après quelques secousses sans lendemain ? Certes non ! Et il commit une seconde erreur : il croyait que le sort ultérieur de la Révolution russe dépendait de son extension à d'autres pays. C'est exactement le contraire qui était vrai : l'extension de la Révolution à d'autres pays dépendait des résultats de la Révolution russe. Ceux-ci étant vagues, incertains, les masses laborieuses à l'étranger hésitaient, attendaient des précisions, enquêtaient. Or, les informations et d'autres éléments indicateurs devenaient de plus en plus flous et contradictoires. Les enquêtes et les délégations elles-mêmes n'apportaient rien de net. En attendant, les témoignages négatifs s'accumulaient. Les masses européennes temporisaient, n'osaient pas, se méfiaient ou se désintéressaient. L'élan nécessaire leur manquait, la cause restant douteuse. Ensuite vinrent les désaccords et les scissions. Tout cela faisait parfaitement le jeu de la Réaction. Elle se prépara, s'organisa et passa à l'action.

Les successeurs de Lénine durent se rendre à l'évidence. Sans peut-être en avoir perçu la vraie cause, ils comprirent intuitivement que l'état de choses prédisposait non pas à une extension de la Révolution " communiste ", mais, au contraire, à une vaste réaction contre celle-ci. Ils comprirent que cette réaction serait dangereuse pour eux, car leur Révolution, telle qu'elle avait été faite, ne pouvait pas s'imposer au monde. Ils se mirent fébrilement à l'oeuvre de préparation de guerres futures, désormais inévitables. Dorénavant, il ne leur restait plus que cette voie. Et à l'Histoire aussi !...

Il est curieux de constater que, par la suite, les " communistes " s'efforcèrent d'expliquer l'inachèvement et les écarts de leur Révolution en invoquant " l'entourage capitaliste ", l'inaction du prolétariat des autres pays et la force de la réaction mondiale. Ils ne se doutaient pas - ou n'avouaient pas - que la mollesse des travailleurs étrangers et la réaction étaient, pour une bonne part, les conséquences naturelles de la fausse route où ils avaient eux-mêmes engagé la Révolution ; qu'en détournant celle-ci, ils avaient eux-mêmes préparé le chemin à la réaction, au " fascisme " et aux guerres (4) .

Telle est la tragique vérité sur la Révolution bolcheviste. Tel est son fait capital pour les " travailleurs de tous les pays ". Dans le fond, il est fort simple, clair, indiscutable. Cependant, il n'est encore ni fixé ni même connu. Il le deviendra au fur et à mesure que les événements et l'étude libre de la Révolution russe évolueront. Le lecteur me comprendra mieux quand il sera parvenu au terme de cet ouvrage.

6° Mentionnons enfin un élément qui, sans avoir eu l'importance des facteurs cités, joua cependant son rôle dans la tragédie. Il s'agit de " bruit ", de " réclame ", de démagogie. Comme tous les partis politiques, le parti bolcheviste (" communiste ") en use et en abuse. Pour impressionner les masses, pour les " conquérir ", il lui faut du " tapage ", de la " publicité ", du bluff. De plus, il se place, en quelque sorte, au sommet d'une montagne pour que la foule puisse le voir, l'entendre, l'admirer. Tout cela fait, momentanément, sa force. Or, tout cela est étranger au mouvement libertaire qui en raison même de son essence, est plus anonyme, discret, modeste, silencieux. Cela augmente sa faiblesse provisoire. Se refusant à mener les masses, travaillant à réveiller leur conscience et comptant sur leur action libre et directe, il est obligé de renoncer à la démagogie et d'oeuvrer dans l'ombre, préparant l'avenir, sans chercher à s'imposer d'autorité.

Telle fut aussi sa situation en Russie.

Qu'il me soit permis d'abandonner, pour quelques instants, le domaine des faits concrets et d'entreprendre une brève incursion sur un terrain " philosophique ", d'aller un peu au fond des choses.

L'idée maîtresse de l'anarchisme est simple : aucun parti, groupement politique où idéologique, se plaçant au-dessus ou en dehors des masses laborieuses pour les " gouverner " ou les " guider ", ne réussira jamais à les émanciper, même s'il le désire sincèrement. L'émancipation effective ne pourrait être réalisée que par une activité directe, vaste et indépendante des intéressés, des travailleurs eux-mêmes, groupés, non pas sous la bannière d'un parti politique ou d'une formation idéologique, mais dans leurs propres organismes de classe (syndicats de production, comités d'usines, coopératives, etc.), sur la base d'une action concrète et d'une " auto-administration " (self-government), aidés, mais non gouvernés, par les révolutionnaires oeuvrant au sein même, et non au-dessus de la masse et des organes professionnels, techniques, défensifs ou autres. Tout groupement politique ou idéologique qui chercherait à " guider "les masses vers leur émancipation par la voie politique et gouvernementale ferait fausse route, aboutirait à un échec et finirait fatalement par instaurer un nouveau système de privilèges économiques et sociaux, provoquant ainsi le retour, sous un autre aspect, à un régime d'oppression et d'exploitation des travailleurs : donc à une autre variété du capitalisme, au lieu d'aider la Révolution à les acheminer vers leur émancipation.

Cette thèse en amène nécessairement une autre : l'idée anarchiste et la véritable Révolution émancipatrice ne pourraient être réalisées par les anarchistes comme tels, mais uniquement par les vastes masses intéressées elles mêmes, les anarchistes, ou plutôt les révolutionnaires en général, n'étant appelés qu'à éclairer et à aider celles-ci dans certains cas. Si les anarchistes prétendaient pouvoir accomplir la Révolution Sociale en " guidant " les masses, une pareille prétention serait illusoire, comme le fut celle des bolcheviks, et pour les même raisons.

Ce n'est pas tout. Vu l'immensité - on devrait dire l'universalité - et la nature même de la tâche la classe ouvrière seule ne pourrait, elle non plus, mener à bon port la véritable Révolution Sociale émancipatrice. Si elle avait la prétention d'agir seule, en s'imposant à d'autres éléments de la population par la dictature et en les entraînant derrière elle de force, elle subirait le même échec. Il faut ne rien comprendre aux phénomènes sociaux ni à la nature des hommes et des choses pour croire le contraire.

Aussi, aux approches des luttes pour l'émancipation effective, lI'Histoire prend nécessairement un tout autre chemin.

Trois conditions sont indispensables - dans cet ordre d'idées - pour qu'une révolution réussisse jusqu'au bout :

1° Il faut que de très vastes masses - des millions d'hommes, dans plusieurs pays - poussées par la nécessité impérieuse, y participent de plein gré ;

2° Que, de ce fait même, les éléments les plus avancés et les plus actifs : les révolutionnaires, une partie de la classe ouvrière, etc., n'aient pas à recourir à des mesures de coercition d'allure politique ;

3° Que, pour ces deux raisons, l'immense masse " neutre ", emportée sans contrainte par le vaste courant, par le libre élan de millions d'hommes et par les premiers résultats positifs de ce gigantesque mouvement, accepte de bon gré le fait accompli et se range de plus en plus du côté de la vraie Révolution.

Ainsi, la réalisation de la véritable Révolution émancipatrice exige la participation active, la collaboration étroite, consciente et sans réserve de millions d'hommes de toutes conditions sociales, déclasses, désoeuvrés, nivelés et jetés dans la Révolution par la force des choses.

Or, pour que ces millions d'hommes y soient acculés, il faut avant tout que cette force les déloge de l'ornière battue de leur existence quotidienne. Et, pour que cela se produise il faut que cette existence, donc la société actuelle elle-même, devienne impossible : qu'elle soit ruinée de fond en comble, avec son économie, son régime social, sa politique, ses moeurs, ses coutumes et ses préjugés.

Telle est la voie où l'Histoire s'engage quand les temps sont mûrs pour la véritable Révolution, pour la vraie émancipation.

C'est ici que nous touchons le fond du problème.

J'estime qu'en Russie cette destruction n'est pas allée assez loin. Ainsi, l'idée politique n'a pas été détruite, ce qui a permis aux bolceviks de s'emparer du pouvoir, d'imposer leur dictature et de la consolider. D'autres faux principes et préjugés sont également restés debout.

La destruction qui précéda la Révolution de 1917 fut suffisante pour faire cesser la guerre et modifier les formes du pouvoir et du capitalisme. Mais elle ne fut pas assez complète pour les détruire dans leur essence même, pour obliger des millions d'hommes à abandonner tous les faux principes sociaux modernes (Etat, Politique, Pouvoir, Gouvernement, etc.), à agir eux-mêmes sur des bases entièrement nouvelles et à en finir, à tout jamais, avec le capitalisme et avec le Pouvoir, sous toutes leurs formes.

Cette insuffisance de la destruction fut, à mon avis, la cause fondamentale de l'arrêt de la Révolution russe et de sa déformation par les bolcheviks. (5)

C'est ici que se pose la question " philosophique ".

Le raisonnement suivant paraît tout à fait plausible :

" Si, vraiment, L'insuffisance de la destruction préalable empêchait les masses de réaliser leur Révolution, ce facteur, en effet, primait, entraînait et expliquait tout. Dans ce cas, les bolcheviks n'eurent-ils pas raison de s'emparer du pouvoir et de pousser la Révolution le plus loin possible, barrant ainsi la route à la Réaction ? Leur acte ne serait-il pas historiquement justifié, avec ses moyens et ses conséquences ? "

A cela, je réponds :

1° Avant tout, il faut situer le problème. Dans le fond, les masses laborieuses étaient-elles, oui ou non, capables de continuer la Révolution et de construire la société nouvelle elles-mêmes , au moyen de leurs organismes de classe, créés par la Révolution et avec l'aide des révolutionnaires ?

Le vrai problème est là.

Si c'est non , alors on pourrait comprendre qu'on essaie de justifier les bolcheviks (6) (toutefois, sans pouvoir prétendre pour cela que leur révolution fût la vraie , ni que leurs procédés seraient justifiés là où les masses seraient capables d'agir elles-mêmes). Si c'est oui , ils sont condamnés irrévocablement et " sans circonstances atténuantes ", quels que fussent les circonstances et les égarements momentanés des masses.

En parlant de l'insuffisance de la destruction, nous entendons par là, surtout, la survivance néfaste de l'idée politique . Celle-ci n'ayant pas été infirmée préalablement, les masses, victorieuses en février 1917, confièrent le sort de la Révolution, par la suite, à un parti, c'est-à-dire à de nouveaux maîtres, au lieu de se débarrasser de tous les prétendants, quelles que fussent leurs étiquettes, et de prendre la Révolution entièrement en leurs mains. Elles répétèrent ainsi l'erreur fondamentale des révolutions précédentes.

Mais ce geste erroné n'a rien à voir avec la capacité ou l'incapacité des masses . Supposons un instant qu'il n'y ait pas eu de " profiteurs de l'erreur ". Les masses auraient-elles été capables de mener la Révolution vers son but final : l'émancipation effective, complète ? A cette question je réponds catégoriquement oui . J'affirme même que les masses laborieuses elles-mêmes étaient seules capables d'y aboutir . J'espère que le lecteur en trouvera des preuves irréfutables dans cet ouvrage. Or, si cette affirmation est exacte, alors le facteur politique n'était nullement nécessaire pour empêcher la réaction, pour continuer la Révolution et pour la faire aboutir .

2° Signalons d'ores et déjà - on le verra plus loin - qu'un fait capital confirme notre thèse. En cours de Révolution, d'assez vastes masses comprirent leur erreur . (Le principe politique commençait à s'évanouir.) Elles voulurent la réparer, agir elles-mêmes, se dégager de la tutelle prétentieuse et inefficace du parti au pouvoir. Par-ci par-là elles mirent même la main à l'oeuvre. Au lieu de s'en réjouir, de les encourager, de les aider dans cette voie, comme ce serait normal pour de vrais révolutionnaires, les bolcheviks s'y opposèrent avec une ruse, une violence et un luxe d'exploits militaires et terroristes sans précédent. Ainsi, ayant compris leur erreur, les masses révolutionnaires voulurent et se sentirent capables d'agir elles-mêmes. Les bolcheviks brisèrent leur élan par la force .

3° Il s'ensuit, irréfutablement, que les bolcheviks n'ont nullement " poussé la Révolution le plus loin possible " détenteurs du pouvoir, de ses fortes et de ses avantages, ils ont, au contraire, enrayé celle-ci. Et par la suite, s'emparant du capital, ils ont réussi, après une lutte acharnée contre la Révolution populaire et totale, à tourner celle-ci à leur profit, renouvelant, sous une autre forme, l'exploitation capitaliste des masses. (Si les hommes ne travaillent pas librement, le système est nécessairement capitaliste. Seule la forme varie.)

4° Il est donc clair qu'il ne s'agit nullement d'une justification , mais uniquement d'une explication historique du triomphe du bolchevisme, face à la conception libertaire, dans la Révolution russe de l9I7.

5° Il s'ensuit aussi que le véritable " sens historique " du bolchevisme est purement négatif, il est une leçon expérimentale de plus, démontrant aux masses laborieuses comment il ne faut pas faire une révolution : leçon qui condamne définitivement l'idée politique. Dans les conditions données, une telle leçon était presque inévitable, mais nullement indispensable. Agissant d'une autre façon (ce qui, théoriquement, n'était pas impossible), les bolcheviks auraient pu l'éviter. Ils n'ont donc pas à s'en enorgueillir ni à se poser en sauveurs.

6° Cette leçon souligne d'autres points importants :

a) L'évolution historique de l'humanité est parvenue à un degré où la continuité du progrès présuppose un travail libre, exempt de toute soumission, de toute contrainte, de toute exploitation de l'homme par l'homme. Economiquement, techniquement, socialement, même moralement, un tel travail est désormais non seulement possible , mais historiquement indispensable . Le " levier " de cette immense transformation sociale (dont nous vivons. depuis quelques dizaines d'années, les tragiques convulsions) est la Révolution . Pour être vraiment progressive et " justifiée ", cette Révolution doit donc nécessairement aboutir à un système où le travail humain sera effectivement et totalement émancipé .

b) Pour que les masses laborieuses soient en mesure de passer du travail esclave au travail libre, elles doivent, dès le début de la Révolution, conduire celle-ci elles-mêmes, en tout liberté, en toute indépendance. Ce n'est qu'à cette condition qu'elles pourront, concrètement et immédiatement, prendre en mains la tâche qui maintenant, leur est imposée par l'Histoire : l'édification d'une société basée sur le Travail émancipé.

En conclusion, toute révolution moderne qui ne sera pas conduite par les masses elles-mêmes n'aboutira pas au résultat historiquement indiqué. Donc elle ne sera ni progressive ni " justifiée ", mais faussée, détournée de son véritable chemin et finalement échouera. Menées par de nouveaux maîtres et tuteurs, écartées de nouveau de toute initiative et de toute activité essentielle librement responsable, astreintes comme par le passé à suivre docilement tel " chef " ou tel " guide " qui aura su s'imposer, les masses laborieuses reprendront leur habitude séculaire de " suivre " et resteront un " troupeau amorphe ", soumis et tondu. Et la vraie Révolution, tout simplement, ne sera pas accomplie.

7° On peut me dire encore ceci :

" Supposons, un instant, que vous ayez raison sur certains points. Il n'en reste pas moins que la destruction préalable ayant été, de votre propre avis, insuffisante, la Révolution totale, au sens libertaire du terme, était objectivement impossible . Par conséquent, ce qui arriva fut, historiquement au moins, inévitable , et l'idée libertaire ne pouvait être qu'un rêve utopique. Son utopisme aurait mis en péril toute la Révolution. Les bolcheviks l'ont compris et ils ont agi en conséquence. Là est leur justification.

Le lecteur a pu remarquer que je dis toujours : " presque inévitable ". C'est à bon escient que j'emploie ce " presque ". Sous ma plume ce petit mot acquiert une certaine importance.

Naturellement, en principe, les facteurs généraux et objectifs priment les autres. Dans le cas qui nous intéresse, l'insuffisance de la destruction préalable - la survivance du principe politique - devait, objectivement, aboutir à l'avènement du bolchevisme. Mais dans le monde humain le problème des " facteurs " devient très délicat. Les facteurs objectifs y dominent, non d'une façon absolue, mais seulement dans une certaine mesure, et les facteurs subjectifs y jouent un rôle important. Quels sont exactement ce rôle et cette mesure ? Nous ne le savons pas, l'état rudimentaire des sciences humaines ne nous permettant pas de les préciser. Et la tâche est d'autant plus ardue que ni l'un ni l'autre ne sont fixés une fois pour toutes, mais sont, au contraire, infiniment mobiles et variables. (Ge problème est apparenté à celui du " libre arbitre ". Comment et dans quelle mesure le " déterminisme " prime-t-il le " libre arbitre " de l'homme ? Inversement : dans quel sens et dans quelle mesure le " libre arbitre " existe-t-il et se dégage-t-il de l'emprise du " déterminisme " ? Malgré les recherches de nombreux penseurs, nous ne le savons pas encore.)

Mais ce que nous savons parfaitement, c'est que les facteurs subjectifs tiennent, chez les hommes, une place importante : à tel point que, parfois, ils dominent les effets apparemment " inévitables " des facteurs objectifs, surtout quand les premiers s'enchaînent d'une certaine manière.

Citons un exemple récent, frappant et universellement connu.

Dans la guerre de 1914, l'Allemagne, objectivement , devait écraser la France. Et, en effet, un mois à peine après le début des hostilités, l'armée allemande est sous les murs de Paris. L'une après l'autre, les batailles sont perdues par les Français. La France va être vaincue " presque " inévitablement. (Si elle l'avait été, il eût été très facile de dire plus tard, avec un air " scientifique ", que c'était " historiquement et objectivement indispensable ".) Alors se produit une série de faits purement subjectifs . Ils s'enchaînent et détruisent les effets des facteurs objectifs.

Trop confiant en la supériorité écrasante de ses forces et entraîné par l'élan de ses troupes victorieuses, le général von Kluck, qui commande l'armée allemande, néglige de couvrir sérieusement son aile droite : premier fait purement subjectif. (Un autre général - ou même von Kluck à un autre moment - aurait peut-être mieux couvert son aile.

Le général Galliéni, commandant militaire de Paris, s'aperçoit de la faute de von Kluck et propose au généralissime Joffre d'attaquer cette aile avec toutes les forces disponibles notamment avec celles de la garnison de Paris : deuxième fait subjectif, car il a fallu la perspicacité et l'esprit de Galliéni pour prendre une telle résolution et encourir une telle responsabilité. (Un autre général - ou même Galliéni à un autre moment - eût pu ne pas être aussi perspicace ni aussi déterminé.)

Le généralissime Joffre accepte le plan de Galliéni et ordonne l'attaque : troisième fait subjectif, car il a fallu la bonhomie et d'autres qualités morales de Joffre pour accepter la proposition. (Un autre généralissime, plus hautain et plus jaloux de ses prérogatives, aurait pu répondre à Galliéni : Vous êtes commandant de Paris, occupez-vous donc de vos affaires et ne vous mêlez pas de ce qui n'est pas de votre compétence.)

Enfin, le fait étrange que les pourparlers entre Galliéni et Joffre aient échappé au commandement allemand, généralement bien informé de ce qui se passait du côté français, est aussi à ajouter à cet enchaînement de facteurs subjectifs enchaînement qui aboutit à la victoire française et fut décisif pour l'issue de la guerre.

Se rendant compte eux-mêmes de l'invraisemblance objective de cette victoire, les Français la baptisèrent " le miracle de la Marne ". Naturellement, ce ne fut pas un " miracle ". Ce fut, tout simplement, un événement plutôt rare, imprévu et " impondérable ", un ensemble de faits d'ordre subjectif qui l'emporta sur les facteurs objectifs.

C'est dans le même sens que je disais à mes camarades de 1917, en Russie : " Il faut un " miracle " pour que l'idée libertaire l'emporte sur le bolchevisme dans cette Révolution. Nous devons croire à ce miracle et travailler à sa réalisation. " Je voulais dire par là que, seul, un jeu imprévu et impondérable de facteurs subjectifs pouvait l'emporter sur l'écrasant poids objectif du bolchevisme. Ce " jeu " ne s'est pas présenté. Mais ce qui importe, c'est qu'il aurait pu se produire. D'ailleurs, rappelons-le, il a failli se réaliser deux fois au moins : lors du soulèvement de Cronstadt, en mars ; 1921, et au cours des luttes sévères entre la nouvelle Autorité et les masses anarchistes en Ukraine (1919 à 1921).

Ainsi, dans le monde humain, " l'inévitabilité objective absolue " n'existe pas. A tout moment, des facteurs purement humains, subjectifs, peuvent intervenir et l'emporter.

La conception anarchiste, aussi solidement et " scientifiquement " établie que celle des bolcheviks (cette dernière fut aussi traitée d'" utopique " par des adversaires, à la veille même de la Révolution) existe . Son sort, au cours de la Révolution prochaine, dépendra d'un jeu très compliqué de toutes sortes de facteurs, objectifs et subjectifs, ces derniers surtout infiniment variés, mobiles, changeants, imprévisibles et insaisissables : jeu dont le résultat n'est à aucun moment " objectivement inévitable ".

Concluant sur ce point, je dis que l'insuffisance de la destruction fut la cause fondamentale du triomphe du bolchevisme sur l'anarchisme dans la Révolution russe de 1917. Il va de soi qu'il en fut ainsi, et qu'il en est question ici, parce que le jeu des divers autres facteurs n'a effacé ni la cause ni l'effet . Mais il eût pu en être autrement. (Qui sait, d'ailleurs, quelle fut la part des facteurs subjectifs dans le triomphe du bolchevisme ?)

Certes, le discrédit préalable de la néfaste chimère politique du " communisme " autoritaire aurait assuré, facilité et accéléré la réalisation du principe libertaire. Mais, d'une façon générale, l'insuffisance de ce discrédit au début de la Révolution ne signifiait nullement l'écrasement inévitable de l'anarchisme .

Le jeu compliqué de divers facteurs peut avoir des résultats imprévus. Il peut finir par supprimer la cause et l'effet. L'idée politique et autoritaire, la conception étatiste peuvent être détruites au cours de la Révolution, ce qui laisserait le champ libre à la réalisation de la conception anarchiste .

De même que toute Révolution, celle de 1917 avait deux voies devant elle :

1° Celle de la vraie Révolution de masses , menant droit à leur affranchissement total. Si cette voie avait été prise, l'immense élan et le résultat définitif d'une telle Révolution aurait, effectivement, " ébranlé le monde ". Vraisemblablement, toute réaction aurait été dès lors impossible ; tout dissentiment au sein du mouvement social aurait été écarté d'avance par la force du fait accompli ; enfin, l'effervescence qui, ,en Europe, suivit la Révolution russe, aurait abouti, vraisemblablement, au même résultat définitif.

2° Celle de la Révolution inachevée . Dans ce cas, I'Histoire n'aurait qu'un moyen de continuer : recul vers une réaction mondiale, catastrophe mondiale (guerre), destruction totale de la forme de la société actuelle, et, en fin de compte, reprise de la Révolution par les masses elles-mêmes, réalisant leur véritable émancipation.

En principe, les deux voies étaient possibles. Mais, I'ensemble des facteurs en présence rendait la deuxième infiniment plus probable.

C'est la deuxième , en effet, qui fut suivie par la Révolution de 1917.

C'est la première qui devra être prise par la Révolution prochaine.

Et maintenant, notre parenthèse "philosophique" fermée, revenons aux événements. 


5. Autour de la Révolution d'Octobre

5.1 L'attitude des bolcheviks et des anarchistes avant Octobre

L'attitude du parti bolcheviste à la veille de la Révolution d'octobre fut très typique (dans le sens que nous venons d'examiner).

Il convient de rappeler ici que l'idéologie de Lénine et la position du parti bolcheviste avaient beaucoup évolué depuis 1900. Se rendant compte que les masses laborieuses russes, une fois lancées dans la Révolution, iraient très loin et ne s'arrêteraient pas à une solution bourgeoise - surtout dans un pays où la bourgeoisie existait à peine comme classe - Lénine et son parti, dans leur désir de devancer et de dominer les masses pour les mener, finirent par établir un programme révolutionnaire extrêmement avancé. Ils envisageaient maintenant une révolution nettement socialiste. Ils arrivèrent à une conception presque libertaire de la révolution, à des mots d'ordre d'un esprit presque anarchiste - sauf, bien entendu, les points de démarcation fondamentaux : la prise du pouvoir et le problème de l'Etat.

Lorsque je lisais les écrits de Lénine, surtout ceux postérieurs à 1914, je constatais le parallélisme parfait de ses idées avec celles des anarchistes, exception faite de l'idée de l'Etat et du Pouvoir. Cette identité d'appréciation, de compréhension et de prédication me paraissait, déjà, très dangereuse pour la vraie cause de la Révolution. Car - je ne m'y trompais pas - sous la plume, dans la bouche et dans l'action des bolcheviks, toutes ces belles idées étaient sans vie réelle, sans lendemain. Ces écrits et ces paroles, fascinantes, entraînantes, devaient rester sans conséquences sérieuses puisque les actes ultérieurs n'allaient certainement pas correspondre aux théories. Or, j'avais la certitude que, d'une part, les masses, vu la faiblesse de l'anarchisme, allaient suivre aveuglément les bolcheviks, et que, d'autre part, ces derniers allaient, fatalement, tromper les masses, les égarer sur une voie néfaste. Car, inévitablement, la voie étatiste allait fausser et dénaturer les principes proclamés.

C'est ce qui se produisit, en effet.

Afin de frapper l'esprit des masses, gagner leur confiance et leurs sympathies, le parti bolcheviste lança, avec toute la puissance de son appareil d'agitation et de propagande, des mots d'ordre qui, jusqu'alors, caractérisaient, précisément, l'anarchisme :

Vive la Révolution Sociale !

A bas la guerre ! Vive la paix immédiate !

Et, surtout :

La terre aux paysans ! Les usines aux ouvriers !

Les masses laborieuses se saisirent vite de ces " slogans "qui exprimaient parfaitement leurs véritables aspirations.

Or, dans la bouche et sous la plume des anarchistes, ces mots d'ordre étaient sincères et concrets, car ils correspondaient à leurs principes et, surtout, à une action envisagée comme entièrement conforme à ces principes. Tandis que chez les bolcheviks les mêmes mots d'ordre signifiaient des solutions pratiques totalement différentes de celles des libertaires et ne correspondaient nullement aux idées que les mots prétendaient exprimer. Ce n'était justement que des " slogans ".

" Révolution sociale " signifiait pour les anarchistes un acte vraiment social : une transformation qui allait se produire en dehors de toute organisation ou activité politique et étatiste, de tout système social périmé - gouvernemental et autoritaire.

Or, les bolcheviks prétendaient faire la Révolution Sociale précisément à l'aide d'un Etat omnipotent, d'un gouvernement tout-puissant, d'un pouvoir dictatorial.

Tant qu'une révolution n'a pas aboli l'Etat, le gouvernement et la politique, les anarchistes ne la considèrent pas comme une Révolution Sociale, mais simplement comme une révolution politique (qui, bien entendu, peut être plus ou moins teintée d'éléments sociaux).

Or, l'arrivée au pouvoir, l'organisation de " leur " gouvernement et de " leur " Etat suffisent aux " communistes" pour parler d'une Révolution Sociale.

Dans l'esprit des anarchistes, " Révolution Sociale " voulait dire : la destruction de l'Etat en méme temps que du capitalisme, et la naissance d'une société basée sur un autre mode d'organisation sociale.

Pour les bolchéviks, " Révolution Sociale " signifiait, au contraire, la résurrection de l'Etat après l'abolition de l'Etat bourgeois, c'est-à-dire la création d'un nouvel Etat puissant appelé à " construire le socialisme ".

Les anarchistes tenaient pour impossible d'instaurer le socialisme par l'Etat.

Les bolchevik prétendaient ne pouvoir y parvenir autrement que par l'Etat.

La différence d'interprétation était, on le voit, fondamentale.

(Je me rappelle ces grandes affiches collées aux murs, au moment de la Révolution d'octobre, annonçant des conférences de Trotsky sur l'Organisation du Pouvoir. " Erreur typique et fatale, disais-je aux camarades, car s'il s'agit d'une Révolution Sociale, il faut se préoccuper de l'organisation de la Révolution et non pas de l'organisation du Pouvoir" . )

L'interprétation de l'appel à la paix immédiate était aussi très différente.

Les anarchistes entendaient par là une action directe des masses armées elles-mêmes, par-dessus la tête des gouvernants, des politiciens et des généraux. D'après les anarchistes, ces masses devaient quitter le front et rentrer dans le pays, proclamant ainsi hautement, à travers le monde, leur refus de se battre stupidement pour les intérêts des capitalistess leur dégoût de l'ignoble boucherie. Les anarchistes étaient d'avis que, précisément, un tel geste - franc, intègre, décisif - aurait produit un effet foudroyant sur les soldats des autres pays et aurait pu amener, en fin de compte, la fin de la guerre, peut-être même sa transformation en une révolution mondiale. Ils pensaient qu'il fallait au besoin, profitant de l'immensité du pays, y entraîner l'ennemi, le couper de ses bases, le décomposer et le mettre hors d'état de combattre.

Les bolcheviks avaient peur d'une telle action directe. Politiciens et étatistes, ils songeaient, eux, à une paix par la voie diplomatique et politique, fruit de pourparlers avec les généraux et les " plénipotentiaires " allemands.

La terre aux paysans, les usines aux ouvriers ! Les anarchistes entendaient par là que, sans être propriété de qui que ce fût, le sol serait mis à la disposition de tous ceux qui désiraient le cultiver (sans exploiter personne), de leurs associations et fédérations, et que, de même, les usines, fabriques, mines, machines, etc., seraient également à la disposition de toutes les associations ouvrières productrices et de leurs fédérations. Le mode et les détails de cette activité seraient réglés par ces associations et fédérations elles-mêmes, suivant un libre accord.

Or, les bolcheviks entendaient par le même mot d'ordre l'étatisation de tous ces éléments. Pour eux, la terre, les usines, les fabriques, les mines, les machines, les moyens de transport, etc., devaient être propriété de l'Etat qui les remettrait en usufruit aux travailleurs.

Une fois de plus, la différence de l'interprétation était fondamentale.

Quant aux masses elles-même, intuitivement, elles comprenaient tous ces mots d'ordre plutôt dans le sens libertaire. Mais, comme nous l'avons déjà dit, la voix anarchiste était relativement si faible que les vastes masses ne l'entendaient pas. I1 leur semblait que seuls les bolcheviks osaient lancer et défendre ces beaux et justes principes. Ceci d'autant plus que le parti bolcheviste se proclamait tous les jours et à tous les coins de rues le seul parti luttant pour les intérêts des ouvriers et des paysans ; le seul qui, une fois au pouvoir, saurait accomplir la Révolution Sociale. " Ouvriers et paysans ! Le parti bolcheviste est le seul qui vous défend. Aucun autre parti ne saura vous mener à la victoire. Ouvriers et paysans ! Le parti bolcheviste est votre parti à vous. Il est l'unique parti qui est réellement vôtre. Aidez-le à prendre le pouvoir, et vous triompherez. " Ce leitmotiv de la propagande bolcheviste devint finalement une véritable obsession. Même le parti des socialistes-révolutionnaires de gauche - parti politique autrement fort que les petits groupements anarchistes - ne put rivaliser avec les bolcheviks. Pourtant, il était alors puissant au point que les bolcheviks durent compter avec lui et lui offrir, pour quelque temps, des sièges au gouvernement. 


5.1.1 Les bolcheviks, les anarchistes et les soviets.

Il est, enfin, intéressant de comparer la position des bolcheviks à celle des anarchistes, à la veille de la Révolution d'octobre, en face de la question des Soviets ouvriers.

Le parti bolcheviste comptait accomplir la Révolution, d'une part, par l'insurrection de ces Soviets qui exigeraient " tout le pouvoir " pour eux et, d'autre part, par l'insurrection militaire qui soutiendrait l'action des Soviets (le tout, bien entendu, sous la direction immédiate et effective du parti). Les masses ouvrières avaient mission d'appuyer vigoureusement cette action. En parfait accord avec sa façon de voir et sa " tactique ", le parti bolcheviste lança le mot d'ordre général de la Révolution : " Tout le pouvoir aux Soviets ! "

Quant aux anarchistes, ce mot d'ordre leur était suspect, et pour cause ; ils savaient bien que cette formule ne correspondait nullement aux véritables desseins du parti. Ils savaient qu'en fin de compte celui-ci cherchait le pouvoir politique, bien centralisé, pour lui-même (c'est-à-dire pour son comité central et, en dernier lieu, pour son chef Lénine qui, comme on sait, dirigeait tous les préparatifs de la prise du pouvoir, aidé par Trotsky).

" Tout le pouvoir aux Soviets ! " n'était donc au fond, selon les anarchistes, qu'une formule creuse, pouvant recouvrir plus tard n'importe quel contenu. Elle était même une formule fausse, hypocrite, trompeuse, " car, disaient les anarchistes, si le " pouvoir " doit appartenir réellement aux Soviets, il ne peut pas être au parti; et s'il doit être au parti, comme les bolcheviks l'envisagent, il ne peut appartenir aux Soviets ". C'est pourquoi les anarchistes, tout en admettant que les Soviets pouvaient remplir certaines fonctions dans l'édification de la nouvelle société, n'admettaient pas la formule sans réserve. Pour eux, le mot pouvoir la rendait ambiguë, suspecte, illogique et démagogique. Ils savaient que, par sa nature même, le pouvoir politique ne saurait être réellement exercé que par un groupe d'hommes très restreint, au centre. Donc, ce pouvoir - le vrai - e pourrait appartenir aux Soviets. Il serait, en réalité, entre les mains du parti. Mais alors, quel sens avait la formule : " Tout le pouvoir aux Soviets " ?

Voici comment les anarcho-syndicalistes exprimèrent leurs doutes et leur pensée à ce sujet (trad. du russe, cit. du Goloss Trouda, hebdomadaire anarcho-syndicaliste de Pétrograd, no 11, du 20 octobre 1917, éditorial : " Est-ce la fin ? ") :

La réalisation éventuelle de la formule : Tout le pouvoir aux Soviets - ou, plutôt, la prise éventuelle du pouvoir politique- serait-ce la fin ? Serait-ce tout ? Cet acte achèvera-t-il l'oeuvre destructive de la Révolution ? Déblayera-t-il définitivement le terrain pour la grande édification sociale, pour l'élan créateur du peuple en révolution ?
La victoire des " Soviets " - si elle devient un fait accompli - et, une fois de plus, " l'organisation du pouvoir" qui la suivra, signifiera-t-elle effectivement la victoire du Travail, des forces organisées des travailleurs, le début de la véritable construction socialiste ? Cette victoire et ce nouveau " pouvoir " réussiront-ils à sortir la Révolution de l'impasse où elle s'est engagée ? Arriveront-ils à ouvrir de nouveaux horizons créateurs à la Révolution, aux masses, à tous ? Vont-ils désigner à la Révolution le vrai chemin d'un travail constructif, la solution effective de tous les problèmes brûlants de l'époque ?
Tout dépendra de l'interprétation que les vainqueurs prêteront au mot " pouvoir " et à leur notion d'" organisation du pouvoir ". Tout dépendra de la façon dont la victoire sera utilisée ensuite par les éléments qui tiendront, au lendemain de la victoire, ledit " pouvoir ".
Si par " pouvoir " on veut dire que tout travail créateur et toute activité organisatrice, sur toute l'étendue du pays, passeront aux mains des organismes ouvriers et paysans soutenus par les masses en armes ;
Si l'on entend par " pouvoir " le plein droit de ces organismes d'exercer cette activité et de se fédérer dans ce but d'une façon naturelle et libre, commençant ainsi la nouvelle construction économique et sociale qui mènera la Révolution vers de nouveaux horizons de paix, d'égalité économique et de vraie liberté ;
Si le mot d'ordre " pouvoir aux Soviets " ne signifie pas l'installation de foyers d'un pouvoir politique foyers subordonnés à un centre politique et autoritaire général de l'Etat ;
Si, enfin, le parti politique aspirant au pouvoir et à là domination s'élimine après`ta victoire et cède effectivement sa place à une libre auto-organisation des travailleurs ;
Si le " pouvoir des Soviets " ne devient pas, en réalité, un pouvoir étatiste d'un nouveau parti politique,
Alors, et alors seulement, la nouvelle crise pourra devenir la dernière, pourra signifier le début d'une ère nouvelle.
Mais si l'on veut entendre par " pouvoir " une activité de foyers politiques et autoritaires du parti, foyers dirigés par son centre politique et autoritaire principal (pouvoir central du parti et de l'Etat) si la " prise du pouvoir par les Soviets " signifie, en réalité, l'usurpation du pouvoir par un nouveau parti politique, dans le but de reconstruire, à l'aide de ce pouvoir, par en haut et par le " centre " toute la vie économique et sociale du pays et de résoudre ainsi les problèmes compliqués du moment et de l'époque - alors cette nouvelle étape de la Révolution ne sera pas, elle non plus, une étape définitive. Nous ne doutons pas un instant que ce " nouveau pouvoir " ne saurait ni commencer la vraie construction socialiste ni même satisfaire les besoins et les intérêts essentiels et immédiats de la population. Nous ne doutons pas que les masses seront vite déçues de leurs nouvelles idoles et obligées de se tourner vers d'autres solutions, après avoir désavoué leurs derniers dieux. Alors, après un intervalle - plus ou moins long - la lutte recommencera nécessairement. Ce sera le début de la troisième et dernière étape de la Révolution russe : étape qui fera d'elle, effectivement, une Grand e Révolution.
Ce sera une lutte entre les forces vives déployées par l'élan créateur des masses, d'une part, et le pouvoir social-démocrate à esprit centraliste se défendant âprement, d'autre part. Autrement dit : lutte entre les organismes ouvriers et paysans agissant directement et de leur propre chef, s'emparant de la terre et de tous les moyens de production, de transport, de distribution, pour établir, en toute indépendance, une vie humaine vraiment nouvelle, d'une part, et l'autorité marxiste politique, d'autre part; lutte entre les systèmes autoritaire et libertaire; lutte entre les deux principes qui se disputent depuis longtemps la prééminence : le principe marxiste et le principe anarchiste.
Et seule la victoire complète, définitive du principe anarchiste, principe d'une auto-organisation libre et naturelle des masses, signifiera la véritable victoire de la Grande Révolution.
Nous ne croyons pas à la possibilité d'accomplir la Révolution Sociale par le procédé politique. Nous ne croyons pas que l'oeuvre de la construction sociale nouvelle, que la solution des problèmes si vastes, variés et compliqués de notre temps, puissent être réalisés par un acte politique, par la prise du pouvoir, par le haut, par le centre...
Qui vivra verra ! 
5.2 La position des anarchistes vis-à-vis de la Révolution d'octobre
Le même jour, le " Groupe de Propagande Anarcho-Syndicaliste " publia dans le Goloss Trouda la déclaration suivante où il prit nettement position face aux événements :
1o En tant que nous prêtons au mot d'ordre " Tout le pouvoir aux Soviets " un tout autre sens que celui qui, à notre avis, lui est prêté par le parti social-démocrate bolcheviste " appelé par les événements à diriger le mouvement " ; en tant que nous ne croyons pas aux vastes perspectives d'une révolution qui débute par un acte politique, à savoir par la prise du pouvoir ; en tant que nous apprécions négativement toute action des masses déclenchée pour des buts politiques et sous l'emprise d'un parti politique ; en tant, enfin, que nous concevons d'une toute autre façon, aussi bien le début que le développement ultérieur d'une vraie Révolution Sociale, nous apprécions le mouvement actuel négativement.
2o Toutefois, si l'action des masses se déclenche, alors, en tant qu'anarchistes, nous y participerons avec la plus grande énergie. Nous ne pouvons pas nous mettre à l'écart des masses révolutionnaires, même si elles ne suivent pas notre chemin ni nos appels, même si nous prévoyons l'échec du mouvement. Nous n'oublions jamais qu'il est impassible de prévoir aussi bien la marche que l'issue d'un mouvement de masses. Par conséquent, nous considérons comme notre devoir de participer toujours à un tel mouvement, cherchant à lui communiquer notre sens, notre idée, notre vérité. 
5.3 Quelques autres points désaccord
A part les grandes divergences de principe qui séparaient les anarchistes des bolcheviks, il existait entre eux des différences de détail. Citons-en deux, les plus importantes :
5.3.1 Les anarchistes et le " contrôle ouvrier de la production ".
Le premier concernait le problème ouvrier.

Les bolcheviks se préparaient à commencer par le soi-disant contrôle ouvrier de la production, c'est-à-dire l'ingérence des ouvriers dans la gestion des entreprises privées.

Les anarchistes objectaient que si ce " contrôle " ne devait pas rester lettre morte, si les organisations ouvrières étaient capables d'exercer un contrôle effectif, alors elles étaient capables aussi d'assurer elles-mêmes toute la production. Dans ce cas, on pouvait éliminer tout de suite, mais progressivement, l'industrie privée, en la remplaçant par l'industrie collective. En conséquence, les anarchistes rejetaient le mot d'ordre vague, douteux, de " contrôle de la production ". Ils prêchaient l'expropriation - progressive mais immédiate - de l'industrie privée par des organismes de production collective.

Soulignons, à ce propos, qu'il est absolument faux - j'insiste sur ce point car cette fausse assertion, soutenue par des gens ignorants ou de mauvaise foi, est assez répandue - il est faux, dis-je, qu'au cours de la Révolution russe, les anarchistes ne surent que " détruire " ou " critiquer ", " sans pouvoir formuler la moindre idée positive ". Il est faux que les anarchistes " ne possédaient pas eux-mêmes et, partant, n'exprimèrent jamais des idées suffisamment claires sur l'application de leur propre conception ". En parcourant la presse libertaire de l'époque (Goloss Trouda, l'Anarchie, Nabate, etc.), on peut voir que cette littérature abondait en exposés nets et pratiques sur le rôle et le fonctionnement des organismes ouvriers ainsi que sur le mode d'action qui permettait à ces derniers de remplacer, en liaison avec les paysans, le mécanisme capitaliste et étatiste détruit.

Ce qui manqua à l'anarchisme dans la Révolution russe, ce ne furent pas les idées claires et précises, ce furent, nous l'avons dit, les institutions pouvant, dès le début, appliquer ces idées à la vie. Et ce furent les bolcheviks qui, pour réaliser leurs propres desseins, s'opposèrent à la création et au fonctionnement de telles institutions.

Les idées, claires et précises, étaient lancées, les masses étaient intuitivement prêtes à les comprendre et à les appliquer, avec l'aide des révolutionnaires, des intellectuels, des spécialistes. Les institutions nécessaires étaient ébauchées et pouvaient être rapidement orientées vers le véritable but, avec l'aide des mêmes éléments . Les bolcheviks empêchèrent sciemment et la diffusion de ces idées, et cette aide éclairée, et l'activité de ces institutions. Car ils voulurent l'action pour eux seuls et sous forme de Pouvoir politique.

Cet ensemble de faits, précis et incontestables, est capital pour quiconque chercherait à comprendre le processus et le sens de la Révolution russe. Le lecteur trouvera plus loin de nombreux exemples - entre mille - appuyant mes affirmations, point par point. 


5.3.2 Les bolcheviks, les anarchistes et l'assemblée constituante.
Le second sujet litigieux fut celui de l'Assemblée Constituante.

Pour continuer la Révolution et la transformer en une Révolution Sociale, les anarchistes ne voyaient aucune utilité à convoquer cette Assemblée : institution essentiellement politique et bourgeoise, encombrante et stérile, disaient-ils, institution qui, par sa nature même, se placerait " au-dessus des luttes sociales " et s'imposerait uniquement dans le but d'aboutir à des compromis dangereux, d'arrêter la Révolution et même de l'étouffer si possible.

Les anarchistes s'efforçaient donc de faire comprendre aux masses travailleuses l'inutilité de la " Constituante ", la nécessité de s'en passer et de la remplacer immédiatement par des organismes économiques et sociaux, si, réellement, on voulait commencer une Révolution Sociale.

Les bolcheviks, en vrais politiciens, hésitaient à abandonner franchement la Constituante. (Sa convocation, nous l'avons vu, figurait en bonne place dans leur programme, avant la prise du Pouvoir.) Cette hésitation avait plusieurs raisons : d'une part, les bolcheviks ne voyaient aucun inconvénient à ce que la Révolution fût " arrêtée " au point où elle se trouvait, pourvu qu'ils restassent maîtres du pouvoir. Dans cet ordre d'idées, la Constituante pouvait servir leurs intérêts si, par exemple, sa majorité était bolchévisante ou si les députés approuvaient leur direction et leurs actes. D'autre part, les masses étaient encore fortement attachées à la Constituante et il n'était pas prudent de les contrarier dès le début. Enfin, les bolcheviks ne se sentaient pas encore suffisamment forts pour risquer de fournir un atout aux ennemis qui, rappelant les promesses formelles du parti avant la prise du pouvoir, pouvait crier à la trahison et troubler les masses. Or, tant que celles-ci n'étaient pas solidement bridées et soumises, leur esprit était en éveil et leur humeur restait fort changeante : l'exemple du gouvernement Kérensky était encore tout frais. Finalement, le parti s'arrêta à la solution suivante : procéder à la convocation de l'Assemblée, tout en surveillant de près les élections et déployant le maximum d'efforts pour que le résultat soit favorable au gouvernement bolcheviste. Si la Constituante s'avérait bolchévisante ou, tout au moins, docile et sans importance réelle, la manoeuvrer et l'utiliser aux fins du gouvernement ; si, malgré tout, l'Assemblée n'était pas favorable au bolchevisme ; surveiller de près les réactions dans les masses et la dissoudre à la première occasion venue. Certes, le jeu était quelque peu risqué. Mais comptant sur sa vaste et profonde popularité et aussi sur l'absence de pouvoir entre les mains de l'Assemblée qui, de plus, allait certainement se compromettre elle-même au cas où elle se dresserait contre le bolchevisme, ce risque fut accepté. Les événements qui suivirent montrèrent que le parti bolcheviste ne s'était pas trompé.

Au fond, la promesse des bolcheviks de convoquer la Constituante dès qu'ils seraient arrivés au pouvoir n'était, chez eux, qu'une formule démagogique. Dans leur jeu, c'était une carte qui devait gagner à tout coup. Si la Constituante validait leur pouvoir, leur position s'en trouverait rapidement et singulièrement raffermie dans le pays et à l'étranger. Dans le cas contraire, ils se sentaient suffisamment forts pour s'en débarrasser dès que possible. 


5.4 Quelques considérations
Naturellement, les masses populaires ne pouvaient pénétrer toutes les subtilités de ces diverses interprétations. Il leur était impossible - même lorsqu'elles entraient parfois en contact avec nos idées - de comprendre la portée réelle des différences dont il est question. Les travailleurs russes étaient les moins rompus aux choses de la politique. Ils ne pouvaient se rendre compte ni du machiavélisme ni du danger de l'interprétation bolcheviste.

Je me rappelle les efforts désespérés que je déployai pour prévenir les travailleurs, autant que cela me fut possible, par la parole et la plume, du danger imminent pour la vraie Révolution au cas où les masses permettraient au parti bolcheviste de s'installer solidement au pouvoir.

J'avais beau insister : les masses ne saisissaient pas le danger. Combien de fois on m'objectait ceci : " Camarade, nous te comprenons bien. Et, d'ailleurs, nous ne sommes pas trop confiants. Nous sommes d'accord qu'il nous faut être quelque peu sur nos gardes, ne pas croire aveuglément, conserver au fond de nous-mêmes une méfiance prudente. Mais, jusqu'à présent, les bolcheviks ne nous ont jamais trahis ; ils marchent carrément avec nous, ils sont nos amis ; ils nous prêtent un bon coup de main et ils affirment qu'une fois au pouvoir ils pourront faire triompher aisément nos aspirations. Cela nous paraît vrai. Alors, pour quelles raisons les rejetterions-nous ? Aidons-les à conquérir le pouvoir et nous verrons après. "

J'avais beau affirmer qu'on ne pourrait jamais réaliser les buts de la Révolution Sociale au moyen d'un pouvoir politique ; j'avais beau répéter qu'une fois organisé et armé, le pouvoir bolcheviste, tout en s'avérant fatalement impuissant comme les autres, serait pour les travailleurs infiniment plus dangereux et difficile à abattre que ne l'avait été ceux-là. Invariablement, on me répondait ceci : " Camarade, c'est nous, les masses, qui avons renversé le tzarisme. C'est nous qui avons renversé le gouvernement bourgeois. C'est nous qui sommes prêts à renverser Kérensky. Eh bien, si tu as raison, si les bolcheviks ont le malheur de nous trahir, de ne pas tenir leurs promesses, nous les renverserons comme les autres. Et alors, nous marcherons définitivement et uniquement avec nos amis les anarchistes. "

J'avais beau affirmer à nouveau que, pour telles et telles raisons, l'Etat bolcheviste serait beaucoup plus dur à renverser : on ne voulait, on ne pouvait me croire.

Il ne faut nullement s'en étonner puisque même dans les pays habitués aux méthodes politiques et où (comme en France) on en est plus ou moins dégoûté, les masses laborieuses, et même les intellectuels, tout en souhaitant la Révolution, n'arrivent pas encore à comprendre que l'installation au pouvoir d'un parti politique, même d'extrême-gauche, et l'édification d'un Etat, quelle que soit son étiquette, aboutiront à la mort de la Révolution. Pouvait-il en être autrement dans un pays tel que la Russie, n'ayant jamais fait la moindre expérience politique ?

Rentrant sur leurs navires de guerre de Pétrograd à Cronstadt après la victoire d'octobre 1917, les marins révolutionnaires entamèrent aussitôt une discussion sur le danger pouvant résulter de l'existence même du " Conseil des Commissaires du Peuple " au pouvoir. D'aucuns affirmaient, notamment, que ce " sanhédrin " politique serait capable de trahir un jour les principes de la Révolution d'octobre. Mais, dans leur ensemble, les marins, impressionnés surtout par la facile victoire de celle-ci, déclaraient en brandissant leurs armes : " Dans ce cas, puisque les canons ont su atteindre le Palais d'Hiver, ils sauront aussi bien atteindre Smolny. " (L'ex-Institut " Smolny " fut le premier siège du gouvernement bolcheviste à Pétrograd, aussitôt après la victoire. )

Comme nous le savons, I'idée politique, étatiste, gouvernementale n'était pas encore discréditée dans la Russie de 1917. Présentement, elle ne l'est encore dans aucun autre pays. Il faudra certainement du temps et d'autres expériences historiques pour que les masses, éclairées en même temps par la propagande, saisissent enfin nettement la fausseté, le vide, le péril de cette idée.

La nuit de la fameuse journée du 25 octobre, je me trouvais dans une rue de Pétrograd. Elle était obscure et calme. Au loin, on entendait quelques coups de fusil espacés. Subitement, une auto blindée me dépassa à toute allure. De l'intérieur de la voiture, une main lança un paquet de feuilles de papier qui volèrent en tous sens. Je me baissai et j'en ramassai une. C'était un appel du nouveau gouvernement " aux ouvriers et paysans ", leur annonçant la chute du gouvernement de Kérensky et la liste du nouveau gouvernement " des commissaires du peuple ", Lénine en tête.

Un sentiment compliqué de tristesse, de colère, de dégoût, mais aussi une sorte de satisfaction ironique s'emparèrent de moi " Ces imbéciles (s'ils ne sont pas, tout simplement, des démagogues imposteurs, pensai-je), doivent s'imaginer qu'ils font ainsi la Révolution Sociale! Eh bien, ils vont voir... Et les masses vont prendre une bonne leçon ! "

Qui eût pu prévoir à ce moment que seulement quatre années plus tard, en 1921, aux dates glorieuses de février - du 25 au 28 exactement - les ouvriers de Pétrograd se révolteraient contre le nouveau gouvernement " communiste " ?

Il existe une opinion qui jouit de quelque crédit parmi les anarchistes. On prétend que, dans les conditions données, les anarchistes russes, renonçant momentanément à leur négation de la " politique " des partis, de la démagogie, du pouvoir, etc., auraient dû agir " à la bolchevik ", c'est-à-dire former une sorte de parti politique et tenter de prendre provisoirement le pouvoir. Dans ce cas, dit-on, ils auraient pu " entraîner les masses " derrière eux, l'emporter sur les bolcheviks et saisir le pouvoir " pour organiser ensuite l'anarchie ".

Je considère ce raisonnement comme fondamentalement et dangereusement faux.

Même si les anarchistes, dans ce cas, avaient remporté la victoire (ce qui est fort douteux), celle-ci, achetée au prix de l'abandon " momentané " du principe fondamental de l'anarchisme, n'aurait jamais pu aboutir au triomphe de ce principe. Entraînés par la force et la logique des choses, les anarchistes au pouvoir - quel non-sens ! - n'auraient réalisé qu'une variété du bolchevisme.

(J'estime que les récents événements d'Espagne et l'attitude de certains anarchistes espagnols qui acceptèrent des postes gouvernementaux, se lançant ainsi dans le vide de la " politique " et réduisant à néant la véritable action anarchiste, confirment, dans une large mesure, mon point de vue.)

Si une pareille méthode pouvait apporter le résultat recherché, s'il était possible d'abattre le pouvoir par le pouvoir, l'anarchisme n'aurait aucune raison d'être. " En principe ", tout le monde est " anarchiste ". Si les communistes, les socialistes, etc., ne le sont pas en réalité , c'est précisément parce qu'ils croient possible d'arriver à l'ordre libertaire en passant par le stade de la politique et du pouvoir. (Je parle de gens sincères.) Donc, si l'on veut supprimer le pouvoir par le moyen du pouvoir et des " masses entraînées ", on est communiste, socialiste, tout ce qu'on voudra mais on n'est pas anarchiste. On est anarchiste, précisément, parce qu'on tient pour impossible de supprimer le pouvoir, l'autorité et l'Etat à l'aide du pouvoir, de l'autorité et de l'Etat (et des masses entraînées). Dès qu'on a recours à ces moyens - ne serait-ce que " momentanément " et avec de très bonnes intentions - on cesse d'être anarchiste, on renonce à l'anarchisme, on se rallie au principe bolcheviste.

L'idée de chercher à entraîner les masses derrière le pouvoir est contraire à l'anarchisme qui, justement, ne croit pas que les hommes puissent arriver jamais à leur véritable émancipation par ce chemin.

Je me rappelle, à ce propos, une conversation avec la très connue camarade Marie Spiridonova, animatrice du parti socialiste-révolutionnaire de gauche, en 1919 (ou 1920), à Moscou.

(Au risque de sa vie, Marie Spiridonova exécuta, jadis, un des plus farouches satrapes du tzar. Elle avait subi des tortures, frôlé la mort et séjourné longuement au bagne. Libérée par la révolution de février 1917, elle adhéra au parti socialiste-révolutionnaire de gauche et devint un de ses piliers. C'était une révolutionnaire des plus sincères : dévouée, écoutée, estimée.)

Lors de notre discussion, elle m'affirma que les socialistes-révolutionnaires de gauche se représentaient le pouvoir sous une forme très restreinte : un pouvoir réduit au minimum, donc très faible, très humain et surtout très provisoire. " Juste le strict nécessaire permettant, le plus rapidement possible, de l'affaiblir, de l'effriter et de le laisser s'évanouir. " - " Ne vous trompez pas, lui dis-je : le pouvoir n'est jamais une " boule de sable " qui, à force d'être roulée, se désagrège ; c'est toujours une " boule de neige " qui, roulée, ne fait qu'augmenter de volume. Une fois au pouvoir, vous ferez comme les autres. "

Et les anarchistes aussi, aurais-je pu ajouter.

Dans le même ordre d'idées, je me souviens d'un autre cas frappant.

En 1919, je militais en Ukraine. A cette époque, les masses populaires étaient déjà forcément désillusionnées par le bolchevisme. La propagande anarchiste en Ukraine (où les bolcheviks ne l'avaient pas encore totalement supprimée) commençait à remporter un vif succès.

Une nuit, des soldats rouges, délégués par leurs régiments, vinrent au siège de notre Groupe de Kharkow et nous déclarèrent ceci : " Plusieurs unités de la garnison, déçues par le bolchevisme et sympathisant avec les anarchistes, sont prêtes à agir. On pourrait arrêter sans inconvénient, une de ces nuits, les membres du gouvernement bolcheviste d'Ukraine et proclamer un gouvernement anarchiste qui serait certainement meilleur. Personne ne s'y opposerait, tout le monde en ayant assez du pouvoir bolcheviste. Nous demandons donc au parti anarchiste, dirent-ils, de se mettre d'accord avec nous, de nous autoriser à agir en son nom pour préparer l'action, de procéder à l'arrestation du gouvernement présent et de prendre le pouvoir à sa place, avec notre aide. Nous nous mettons entièrement à la disposition du parti anarchiste. "

Le malentendu était évident. Rien que le terme : " parti anarchiste " en témoignait. Les braves militaires n'avaient aucune notion de l'anarchisme. Ils avaient dû en entendre parler vaguement ou avaient assisté à quelque meeting.

Mais le fait était là. Deux solutions éventuelles se présentaient à nous : ou bien profiter de ce malentendu, faire arrêter le gouvernement bolcheviste et " prendre le pouvoir " en Ukraine ; ou bien expliquer aux soldats leur erreur, leur faire comprendre le fond même de l'anarchisme et renoncer à l'aventure.

Naturellement, nous nous arrêtâmes à cette dernière solution. Pendant deux heures, j'exposai aux soldats notre point de vue : " Si, leur dis-je alors, de vastes masses se soulevaient pour une nouvelle révolution, abandonnant franchement le gouvernement et ayant conscience qu'il ne faut pas le remplacer par un autre pour organiser leur vie nouvelle sur d'autres bases, ce serait la bonne, la vraie Révolution, et tous les anarchistes marcheraient avec les masses. Mais si nous - un groupe d'hommes - arrêtons le gouvernement bolcheviste pour nous mettre à sa place, rien ne changerait au fond. Et, par la suite, entraînés par le même système, nous ne pourrions pas faire mieux que les bolcheviks. "

Les soldats finirent par comprendre mes explications et partirent en jurant de militer dorénavant pour la véritable Révolution et pour l'idée anarchiste.

Mais ce qui est inconcevable, c'est qu'il existe de nos jours des " anarchistes " - et non des " derniers " - qui me reprochent de ne pas avoir " pris le pouvoir " à ce moment-là. Selon eux, nous aurions dû marcher, faire arrêter le gouvernement bolcheviste et nous installer à sa place. Ils prétendent que nous avons manqué là une belle occasion de réaliser nos idées... à l'aide du pouvoir, ce qui est contraire à nos idées.

Combien de fois ai-je dit à mon auditoire, en pleine Révolution: " N'oubliez jamais que pour vous, au-dessus de vous, à votre place, personne ne pourra rien faire. Le " meilleur " gouvernement ne pourra que faire faillite. Et si, un jour, vous apprenez que tenté par l'idée politique et autoritaire, moi, Voline, j'ai accepté un poste gouvernemental, devenant " commissaire ", ou " ministre ", ou quelque chose de semblable, deux semaines après, camarades, vous pourrez me fusiller en toute tranquillité d'esprit et de conscience, sachant que j'ai trahi la vérité, la vraie cause et la véritable Révolution ! " 



6. Après octobre
6.1 Les bolcheviks au pouvoir ;
les différends entre eux et les anarchistes
6.1.1 Premiers tâtonnements. - Premiers compromis. - Premières impostures. - Leurs conséquences fatales.
La lutte entre les deux conceptions de la Révolution Sociale : étatiste-centraliste et libertaire-fédéraliste, était inégale dans cette Russie de 1917.

La conception étatiste l'emporta. Le gouvernement bolcheviste s'installa sur le trône vacant. Lénine fut son chef incontesté. C'est à ce dernier et à son parti qu'incomba la tâche de liquider la guerre, de faire face à tous les problèmes de la Révolution et d'amener celle-ci dans la voie de la véritable Révolution Sociale.

L'idée politique prit le dessus. C'est elle qui allait faire ses preuves. Nous allons voir maintenant comment elle les a faites.

Le nouveau gouvernement - bolcheviste - était en fait un gouvernement d'intellectuels, de doctrinaires marxistes. Installés au pouvoir, prétendant y représenter les travailleurs et connaître, seuls, le véritable moyen de les mener vers le socialisme, ils entendaient gouverner, avant tout, au moyen de décrets et de lois que les masses laborieuses étaient tenues d'approuver et d'appliquer.

Au début, le gouvernement et son chef, Lénine, firent mine d'être les fidèles exécuteurs de la volonté du peuple travailleur; en tout cas, de justifier devant ce peuple leurs décisions, leurs gestes et leurs activités. Ainsi, par exemple, leurs toutes premières mesures, à savoir le premier pas officiel vers la paix immédiate (décret du 28 octobre 1917) et le décret remettant la terre aux paysans (le 26 octobre) furent adoptées par le Congrès des Soviets qui approuva le gouvernement. D'ailleurs, Lénine savait d'avance que ces lois seraient accueillies avec satisfaction et par le peuple et par les milieux révolutionnaires. Au fond, elles ne faisaient que sanctionner l'état de choses existant.

De même Lénine jugea encore nécessaire de justifier devant l'Exécutif des Soviets la dissolution de la Constituante (en janvier 1918).

Cet acte de la Révolution - un des premiers - mérite quelques précisions. 


6.1.2 La dissolution de l'Assemblée Constituante.
Le lecteur sait que les anarchistes, en parfait accord avec l'ensemble de leur conception sociale et révolutionnaire, étaient opposés à la convocation de la Constituante.

Voici en quels termes ils développèfent leur point de vue dans l'éditorial de leur hebdomadaire de Pétrograd (Goloss Trouda , n° 19 du 18 novembre-1er décembre 1917) :

Camarades ouvriers, paysans, soldats, marins, et tous les travailleurs.
Nous voilà en pleine élection pour l'Assemblée Constituante.
Il est très probable que, bientôt, celle-ci se réunira et commencera à siéger.
Tous les partis politiques - y compris les bolcheviks - remettent le sort ultérieur de la Révolution, du pays et du peuple travailleur entre les mains de cet organe central.
Dans ces conditions, nous avons le devoir de vous mettre en garde contre deux dangers éventuels.
Premier danger : les bolcheviks n'auront pas dans la Constituante une forte majorité (ou même s'y trouveront en minorité).
Dans ce cas, la Constituante formera encore une institution politique inutile, bigarrée, socialo-bourgeoise. Ce sera encore une parlote absurde, a la manière de la " Conférence d'Etat " de Moscou, de la " Conférence démocratique " de Pétrograd, du " Conseil provisoire de la République ", etc. Elle s'embourbera dans des discussions et disputes vaines. Elle freinera la véritable Révolution .
Si nous ne voulons pas exagérer ce danger, c'est uniquement parce que nous espérons que, dans ce cas, les masses sauront, une fois de plus, sauver la Révolution les armes à la main et la pousser en avant, sur le vrai chemin.
Mais nous devons dire, à propos de ce danger, que les masses laborieuses n'ont nullement besoin d'un nouveau remue-ménage de ce genre. Les masses pourraient et devraient s'en passer. A quoi bon gaspiller l'énergie et l'argent à créer et à entretenir une institution inepte ? (Et, en attendant, la Révolution des travailleurs s'arrêtera, une fois de plus !) A quoi bon sacrifier de nouveau des forces et du sang pour combattre plus tard cette institution stupide et stérile afin de " sauver (combien de fois encore ?) la Révolution " et la sortir d'un " point mort " ? Ces forces et ces efforts pourraient être employés, au grand profit de la Révolution, du peuple et du pays, à organiser les masses laborieuses d'une manière directe et à la base même : dans les villages, dans les villes, dans les entreprises, etc., à relier ces organisations, par en bas, en communes et en fédérations de villages et de villes libres, d'une façon naturelle et immédiate, sur la base du travail et non sur celle de la politique ou de l'adhésion à tel ou tel parti, à aboutir, par la suite, à des uniflcations régionales, ete. Ces forces et ces efforts devraient et pourraient être employés à organiser immédiatement et énergiquement l'approvisionnement des entreprises en matières premières et en combustibles, à améliorer les voies de communications, à organiser les échanges et toute l'économie nouvelle en général ; enfin, à mener une lutte directe contre les restes de la réaction (surtout contre le mouvement très gênant de Kalédine dans le Midi).
Second danger : les bolcheviks seront à l'Assemblée Constituante en forte majorité.
Dans ce cas, venus facilement à bout de l' " opposition " et l'ayant écrasée sans difficulté, ils deviendront, d'une façon ferme et solide, les maîtres légaux du pays et de toute la situation : maîtres reconnus manifestement par la " majorité de la population ". C'est précisément ce que les bolcheviks cherchent à obtenir de l'Assemblée Constituante. C'est pour cela qu'ils en ont besoin. La Constituante doit consolider et " légaliser " leur pouvoir.
Camarades, ce danger est beaucoup plus important, plus grave que le premier.
Soyez sur vos gardes !
Une fois leur pouvoir consolidé et " légalisé ", les bolcheviks - qui sont des sociaux-démocrates, politiciens et étatistes, c'est-à-dire des hommes d'action centraliste et autoritaire - commenceront à arranger la vie du pays et du peuple avec des moyens gouvernementaux et dictatoriaux, imposés par le centre. Leur siège à Pétrograd dictera les volontés du parti à toute la Russie, disposera de tout le pays. Vos Soviets et vos autres organisations locales deviendront peu à peu de simples organes exécutifs de la volonté du gouvernement central . Au lieu d'un travail constructeur normal des masses laborieuses, au lieu d'une libre unification par en bas, on assistera à la mise en place d'un appareil autoritaire, politique et étatique qui agira par en haut et se mettra à écraser tout avec sa poigne de fer. Les Soviets et les autres organes devront obéir et s'exécuter. Cela sera appelé " discipline ". Malheur à celui qui ne sera pas d'accord avec le pouvoir central et ne jugera pas utile de lui obéir ! Fort de " l'approbation générale " de la population, ce pouvoir le forcera à se soumettre.
Soyez sur vos gardes, camarades !
Observez bien et souvenez-vous.
Plus le succès des bolcheviks deviendra formel et leur situation solide, plus leur action prendra l'allure autoritaire, c'est-à-dire plus la réalisation et la défense de leur pouvoir politique et central deviendront nettes et précises. Ils commenceront à donner des ordres de plus en plus catégoriques aux organisations et aux Soviets locaux. Ils se mettront à faire par en haut la politique qu'ils voudront, sans reculer devant l'emploi de la force armée en cas de résistance.
Plus leur succès s'affirmera, plus ce danger se précisera, car leur action en deviendra d'autant plus sûre et ferme. Chaque nouveau succès - vous allez le voir ! - leur fera tourner la tête davantage. Chaque jour de plus de leur succès approchera la véritable Révolution de ce grand danger. L'accumulation de leurs succès signifiera l'aggravation du danger.
Vous pouvez, d'ailleurs, vous en apercevoir dès maintenant.
Observez attentivement les derniers ordres et dispositions de la nouvelle autorité. Présentement déjà, vous pouvez vous rendre nettement compte de la tendance des sommités bolchevistes d'arranger la vie du peuple à la manière politique et autoritaire, au moyen du centre qui s'impose. Présentement déjà, des sommités donnent des ordres formels au pays. Présentement déjà, on voit clairement qu'elles comprennent le mot d'ordre " Pouvoir aux Soviets " comme pouvoir de l'autorité centrale à Pétrograd, autorité à laquelle les Soviets et les autres organes locaux doivent être soumis à titre de simples organes exécutifs.
Cela se passe maintenant que les sommités bolchevistes sentent encore fortement leur dépendance des masses et, naturellement, craignent de provoquer des désillusions ; maintenant que leur succès n'est pas encore totalement assuré et dépend entièrement de l'attitude des masses à leur égard.
Que sera-ce donc lorsque leur succès deviendra un fait accompli et que les masses les auront entourées d'une confiance enthousiaste et solide ?
Camarades ouvriers, paysans et soldats !
Ne perdez jamais de vue ce danger !
Soyez prêts à défendre la véritable Révolution et la vraie liberté de vos organisations et de votre action - partout où vous êtes - contre la violence et le joug de la nouvelle Autorité, du nouveau maître : l'Etat centralisé, et des nouveaux imposteurs : les chefs des partis politiques.
Soyez prêts à agir de façon que les succès des bolcheviks - si ces succès leur font tourner la tête et les transforment en imposteurs - deviennent leur tombeau.
Soyez prêts à arracher la Révolution à une nouvelle prison.
N'oubliez pas que seuls, vous-mêmes, devez et pouvez construire et créer votre vie nouvelle au moyen de vos libres organisations locales et de leurs fédérations. Sinon, vous ne la verrez jamais !
Les bolcheviks vous disent souvent la même chose.
Tant mieux, naturellement, si, en fin de compte, ils agissent conformément à ce qu'ils disent.
Mais, camarades, tous les nouveaux maîtres, dont la situation dépend de la sympathie et de la confiance des masses, parlent au début un langage doucereux. Les premiers jours, Kérensky avait, lui aussi, une bouche de miel ; le coeur de fiel s'est révélé plus tard.
Tenez compte et prenez note, non pas des paroles et des discours , mais des gestes et des actes. Et dès que vous aurez découvert la moindre contradiction entre ce que ces gens vous disent et ce qu'ils font , soyez sur vos gardes !
Ne vous fiez pas aux paroles, camarades !
Fiez-vous uniquement aux actes et aux faits !
Ne vous fiez pas à l'Assemblée Constituante, aux partis, ni aux chefs.
Ayez uniquement confiance en vous-mêmes et dans la Révolution .
Seuls vous-mêmes, c'est-à-dire vos organismes locaux de base, organismes des travailleurs et non des partis, et ensuite votre unification directe et naturelle (régionale, etc.) - seuls vous-mêmes devez être les constructeurs et les maîtres de la vie nouvelle, et non pas l'Assemblée Constituante, non pas un gouvernement central, non pas les partis ni les chefs !
Et dans un autre article du même hebdomadaire (n° 21 du 2-15 décembre 1917, éditorial : " A la place de l'Assemblée Constituante "), les anarchistes disaient ceci :
Il est notoire que nous, les anarchistes, renions l'Assemblée Constituante, l'estimant non seulement inutile, mais franchement nuisible à la cause de la Révolution.
Cependant, peu nombreux sont encore ceux qui se rendent compte des raisons qui déterminent notre point de vue.
Or, justement, ce qui est essentiel, ce n'est pas tant le fait de nous dresser contre la Constituante ; ce sont les raisons qui nous amènent à le faire.
Ce n'est pas par caprice, par obstination ou par esprit de contradiction que nous rejetons l'Assemblée Constituante. Nous ne nous bornons pas, d'ailleurs, à la rejeter " purement et simplement " nous arrivons à ce reniement d'une façon parfaitement logique.
Nous estimons, en effet, qu'en période de Révolution Sociale, ce qui importe aux travailleurs c'est qu'ils puissent organiser la vie nouvelle eux-mêmes, par en bas, et à l'aide de leurs organismes économiques immédiats, et non par en haut, au moyen d'un centre politique autoritaire.
Nous rejetons l'Assemblée Constituante, car nous mettons à sa place une tout autre institution " constituante " un organisme de travail, unifié par en bas, d'une façon naturelle.
Nous repoussons donc l'Assemblée Constituante, car nous proposons a sa place quelque chose d'autre. Et nous ne voulons pas que cette autre chose soit gênée par l'Assemblée Constituante.
Les bolcheviks reconnaissent, d'une part, l'organisation des travailleurs, directe et de classe (les Soviets, etc.) ; mais, d'autre part, ils conservent l'Assemblée Constituante, cet organisme inepte et hors d'utilité.
Nous estimons cette dualité contradictoire, nuisible, très dangereuse. Elle est le résultat fatal du fait que les bolcheviks, en vrais sociaux-démocrates, pataugent généralement dans les questions de la " politique " et de " l'économie ", de " l'autorité "et de la non-autorité, du " parti " et de la " classe ". Ils n'osent pas renoncer définitivement et totalement aux préjugés morts, car cela signifierait pour eux se jeter à l'eau sans savoir nager.
Patauger dans des contradictions est inévitable pour des gens qui, lors d'une Révolution prolétarienne, considèrent comme leur tâche principale l'organisation du pouvoir !
Nous renions cette " organisation du pouvoir ", car précisément, nous lui substituons " l'organisation de la Révolution ".
" L'organisation du Pouvoir " aboutit logiquement à l'Assemblée Constituante.
" L'organisation de la Révolution " aboutit, logiquement aussi, à une autre édification où, tout simplement, il n'y a pas de place pour la Constituante, ou cette dernière est carrément gênante.
Voilà pourquoi nous renions l'Assemblée Constituante.
Les bolcheviks préférèrent convoquer l'Assemblée, décidés d'avance à la dominer ou à la dissoudre si sa majorité n'était pas bolcheviste (chose possible dans l'ambiance du moment ) .

La Constituante fut donc convoquée, en janvier 1918. En dépit de tous les efforts du parti bolcheviste, au pouvoir depuis trois mois, la majorité de l'Assemblée s'avéra anti-bolcheviste. Ce résultat confirma pleinement les appréhensions des anarchistes. " Si les travailleurs, disaient-ils, pour suivaient tranquillement leur oeuvre de construction économique et sociale, sans se soucier des comédies politiques, la grande majorité de la population les aurait suivis finalement, sans autre cérémonie. Tandis que maintenant on a sur le dos ce souci inutile... "

Toutefois, et en dépit de l'inutilité flagrante de cette Assemblée dont les " travaux " se poursuivaient dans une atmosphère d'indifférence morne et générale (tout le monde sentait, en effet, l'inutilité et la fragilité de cette institution), le gouvernement bolcheviste hésitait à la dissoudre.

Il fallut l'intervention quasi fortuite d'un anarchiste pour que l'Assemblée Constituante fût, enfin, dissoute. Tel fut le fait historique peu connu .

Le hasard voulut, en effet, qu'un anarchiste, marin de Cronstadt, Anatole Jélezniakoff, fût nommé par le gouvernement bolcheviste à la tête du détachement de garde au siège de l'Assemblée (7).

Depuis plusieurs jours déjà, les discours interminables des leaders des partis politiques à l'Assemblée - discours qui se prolongeaient, sans aucune utilité, fort tard dans la nuit - fatiguaient et désespéraient le corps de garde obligé, chaque fois, d'attendre la fin des discours de la veille.

Une nuit - les bolcheviks et les socialistes-révolutionnaires de gauche ayant quitté la séance après une déclaration comminatoire à l'adresse des représentants de la droite, et les discours allant leur petit train - Jélezniakoff, à la tête de son détachement, entra dans la salle des délibérations, s'approcha du fauteuil présidentiel et dit au président (V. Tchernoff, socialiste-révolutionnaire de droite) : " Levez la séance, s'il vous plaît, mes hommes sont fatigués ! "

Décontenancé, indigné, le président protesta. " Je vous dis que le corps de garde est fatigué, insista Jélezniakoff, menaçant. Je sous prie de quitter la salle des séances. Et d'ailleurs, on en a assez de cette parlote ! Vous avez suffisamment bavardé ! Partez ! "

L'Assemblée s'exécuta.

Le gouvernement bolcheviste mit à profit cet incident pour occuper militairement le siège de la Constituante et publier, le lendemain, le décret de dissolution.

Le pays resta indifférent.

Plus tard, le gouvernement justifia cet acte devant l'Exécutif des Soviets.

Tout marcha donc " convenablement " - jusqu'au jour où la volonté du " gouvernement " entre, pour la première fois, en conflit arec celle des " gouvernés ", du " peuple ".

Et alors, tout changea.

Ce fut à l'occasion de l'offensive allemande, en février 1918. 


6.1.3 La paix de Brest-Litovsk.
Au lendemain de la Révolution d'octobre, l'armée allemande qui opérait contre la Russie resta quelque temps inactive. Le commandement allemand hésitait, attendait les événements et manoeuvrait en vue de tirer le plus grand profit possible de la situation créée.

En février 1918, se considérant prêt, il se décida et déclencha une offensive contre la Russie révolutionnaire.

Il fallait prendre position. Toute résistance était impossible, l'armée russe ne pouvant combattre. I1 fallait trouver une solution à la situation. Cette solution devait résoudre, en même temps, le premier problème de la Révolution : celui de la guerre.

La situation ne présentait que deux solutions possibles :

a) Abandonner le front : laisser l'armée allemande s'aventurer dans l'immense pays en révolution ; l'entraîner dans les profondeurs du pays afin de provoquer son isolement, la séparer de ses bases d'approvisionnement, lui faire une guerre de partisans, la démoraliser, la décomposer, etc., défendant ainsi la Révolution Sociale ; solution qui fut déjà utilisée avec succès en 1812 et qui reste toujours réalisable dans un pays tel que l'immense Russie.

b) Entrer en pourparlers avec le commandement allemand. Lui proposer la paix, traiter et accepter celle-ci, quelles qu'en fussent les conditions.

La première solution fut celle de la quasi-totalité des organisations ouvrières consultées, ainsi que des socialistes-révolutionnaires de gauche, des maximalistes, des anarchistes. On était d'avis que, seule, cette façon d'agir était digne de la Révolution Sociale ; seule, elle permettait de traiter avec le peuple allemand, par-dessus la tête de ses généraux et gouvernants ; seule, elle garantissait un élan prodigieux de la Révolution en Russie et permettait d'espérer, comme conséquence, un déclenchement de la révolution en Allemagne et ailleurs. Bref, nous l'avons déjà dit, on estimait que cette solution - une sorte d'action directe vraiment impressionnante - constituait, dans les conditions données et dans un pays tel que la Russie , la seule bonne méthode de défense de la Révolution.

Voici ce qu'écrivait à ce sujet le Goloss Trouda (n° 27, du 24 février 1918), dans un article intitulé : De l'esprit révolutionnaire :

Nous voici à un tournant décisif de la Révolution. Une crise est là qui peut être fatale. L'heure qui sonne est d'une netteté frappante et d'un tragique exceptionnel. La situation est enfin claire. La question est à trancher séance tenante. Dans quelques heures nous saurons si le gouvernement signe ou non la paix avec l'Allemagne. Tout l'avenir de la Révolution russe et la suite des événements mondiaux dépendent de cette journée de cette minute .
Les conditions proposées par l'Allemagne sont sans ambages ni réserves.
D'ores et déjà, on connaît les idées de plusieurs membres éminents des partis politiques et aussi celles des membres du gouvernement. Il n'y a d'unité de vues nulle part. Désaccord chez les bolcheviks. Désaccord chez les socialistes-révolutionnaires de gauche. Désaccord au Conseil des Commissaires du Peuple. Désaccord au Soviet de Pétrograd et à l'Exécutif. Désaccord dans les masses, dans les fabriques, usines et casernes. L'opinion de la province n'est pas encore suffisamment connue...
(Nous l'avons dit plus haut: l'opinion des socialistes-révolutionnaires de gauche, et aussi celle des masses travailleuses à Pétrograd et en province, se précisa, par la suite, comme hostile à la signature du traité de paix avec les généraux allemands. )
Le délai de l'ultimatum allemand est de 48 heures. Dans ces conditions, qu'on le veuille ou non, la question sera discutée, la décision sera prise en hâte, dans les milieux strictement gouvernementaux. Et c'est ce qui est le plus terrible...
Quant à notre propre opinion, nos lecteurs la connaissent. Dès le début, nous étions contre les " pourparlers de paix ". Nous nous dressons aujourd'hui contre la signature du traité. Nous sommes pour l'organisation immédiate et active d'une résistance de corps de partisans . Nous estimons que le télégramme du gouvernement demandant la paix doit être annulé ; le défi doit être accepté et le sort de la Révolution remis directement, franchement, entre les mains des prolétaires du monde entier.
Lénine insiste pour la signature de la paix. Et, si nos informations sont exactes, une grande majorité finira par le suivre. Le traité sera signé.
Seule la conviction intime de l'invincibilité finale de cette Révolution nous permet de ne pas prendre cette éventualité trop au tragique . Mais cette façon de conclure la paix portera un coup très dur à la Révolution, en l'infirmant , en l'abaissant , en la déformant pour longtemps, nous en sommes absolument persuadés.
Nous connaissons l'argumentation de Lénine, surtout d'après son article : De la phrase révolutionnaire (Pravda , n° 31). Celte argumentation ne nous a pas convaincus.
L'auteur fait, ensuite, une critique serrée de l'argumentation de Lénine et lui en oppose une autre pour terminer comme suit :
Nous avons la conviction ferme que l'acceptation de la pais offerte ralentira la Révolution, l'abaissera, la rendra pour longtemps débile, anémique incolore... L'acceptation de la paix fera courber la Révolution, la mettra à genoux, lui coupera les ailes, l'obligera à ramper... Car l'esprit révolutionnaire , le grand enthousiasme de la lutte , cette envolée magnifique de la grandiose idée de l'affranchissement du monde - lui seront enlevés.
Et - pour le monde - sa lumière s'éteindra.
La majorité du Comité Central du parti communiste se prononça d'abord en faveur de la première solution. Mais Lénine eut peur de cette décision hardie En véritable dictateur, il n'avait aucune confiance en une action des masses si celles-ci n'étaient pas menées par des chefs et des politiciens, au moyen d'ordres formels et de machinations de coulisse. Il invoqua le danger de mort pour la Révolution si la paix offerte par les Allemands était rejetée. Il proclama la nécessité d'un " répit " qui permettrait de créer une armée régulière .

Pour la première fois depuis la Révolution, il allait braver l'opinion des masses et même celle de ses propres camarades. I1 menaça ces derniers de décliner toute responsabilité pour ce qui suivrait et de se retirer séance tenante si sa volonté n'était pas exécutée. Les camarades, à leur tour, eurent peur de perdre " le grand chef de la Révolution ". Ils cédèrent. L'opinion des masses fut délibérément piétinée. La paix fut signée.

Ainsi, pour la première fois, la " dictature du prolétariat " l'emporta sur le prolétariat. Pour la première fois, le pouvoir bolcheviste réussit à terroriser les masses, à substituer sa volonté à la leur, à agir de son chef, faisant fi de l'opinion des autres .

La paix de Brest-Litovsk fut imposée au peuple laborieux par le gouvernement bolcheviste. Le peuple pensait terminer la guerre d'une tout autre manière. Mais le gouvernement se chargea, lui, d'arranger tout. Il précipita les choses, força les événements et brima ainsi la résistance des masses. Il arriva à les faire taire, à obtenir leur obéissance, 1eur passivité forcée .

Je me souviens d'avoir rencontré incidemment, en ces heures de fièvre, le bolchevik connu N. Boukharine (exécuté, depuis, lors du fameux procès de Moscou). J'avais fait sa connaissance jadis, à New-York. Nous ne nous étions jamais revus en Russie. Passant rapidement par un couloir de Smolny (siège du gouvernement bolcheviste à Pétrograd à cette époque) où je m'étais rendu pour une affaire concernant notre organisation, je remarquai Boukharine en train de discuter et de gesticuler dans un recoin du couloir, au milieu d'un groupe de bolcheviks. Il me reconnut et me fit signe. Je m'approchai. Sans préambule, au comble de l'émotion, il se mit à se plaindre de l'attitude de Lénine dans la question de la paix. Il se lamentait de se trouver en désaccord complet avec Lénine. Il souligna que, sur ce point, il était entièrement d'accord avec les socialistes-révolutionnaires de gauche, les anarchistes et les masses en général. Et il affirmait, avec effroi, que Lénine ne voulait rien entendre, que Lénine " se fichait pas mal de l'avis des autres ", qu'il " cherchait à imposer sa volonté et son erreur à tout le monde et terrorisait le parti, menaçant de lâcher le pouvoir ". D'après Boukharine, l'erreur de Lénine était fatale pour la Révolution. Et c'est ce qui l'effrayait.

- Mais, lui dis-je, si vous êtes en désaccord avec Lénine, vous n'avez qu'à l'affirmer et insister. Ceci d'autant que vous n'êtes pas seul. Et d'ailleurs, même si vous étiez seul, vous avez, je suppose, le même droit que Lénine d'avoir une opinion, de la faire valoir, de la répandre et la défendre.

- Oh, coupa-t-il, vous n'y pensez pas : vous imaginez-vous ce que cela signifie : lutter contre Lénine ? Ce serait terrible. Cela entraînerait automatiquement mon exclusion du parti. Cela signifierait une révolte contre tout notre passé, contre notre discipline, contre des camarades de lutte. Je me verrais dans l'obligation de provoquer une scission dans le parti, d'entraîner avec moi d'autres réfractaires, de créer un parti à part pour lutter contre celui de Lénine. Voyons, mon vieux, vous me connaissez assez : suis-je de taille à devenir chef de parti et à déclarer la guerre à Lénine et au parti bolcheviste ? Non, ne nous leurrons pas ! Je n'ai pas l'étoffe d'un chef, moi. Et même si je l'avais... Non, non, je ne peux pas, je ne peux pas faire cela.

Il était très ému. Il se mit la tête entre les mains. Il pleurait presque.

Pressé et sentant l'inutilité de prolonger le débat, je l'abandonnai à son désespoir.

Comme on sait, il s'est rallié plus tard - peut-être en apparence seulement - à la thèse de Lénine.

Tel fut le premier différend sérieux entre le nouveau gouvernement et le peuple gouverné . Il se résolut à l'avantage du pouvoir qui s'imposa .

Ce fut la première imposture. Et ce ne fut que le premier pas - mais le plus difficile. Dorénavant, les choses devaient aller " toutes seules ". Ayant une première fois enjambé impunément la volonté des masses laborieuses, s'étant une première fois emparé de l'initiative de l'action, le nouveau pouvoir lança, pour ainsi dire, un lasso autour de la Révolution. Par la suite, il n'avait plus qu'à le serrer pour obliger et, finalement, habituer les masses à se traîner à sa remorque, pour leur faire abandonner entre ses mains toute initiative, les soumettre entièrement à son autorité et réduire toute la Révolution aux proportions d'une dictature.

C'est ce qui arriva, en effet. Car, telle est, fatalement, l'attitude de tout gouvernement. Tel est, fatalement, le chemin de toute Révolution qui laisse intact le principe étatiste, centraliste, politique, gouvernemental .

Ce chemin est une pente. Une fois cette pente prise, le glissement se fait tout seul. Rien ne peut plus s'arrêter. Tout d'abord, ni les gouvernants, ni les gouvernés ne s'en aperçoivent. Les premiers (tant qu'ils sont sincères) croient remplir leur rôle et poursuivre une oeuvre indispensable, salutaire. Les seconds, fascinés, serrés de près, dominés, suivent... Et quand, enfin, les uns et surtout les autres commencent à comprendre l'erreur, il est trop tard. Impossible de reculer. Impossible même de modifier quoi que ce soit. On est trop engagé sur la pente fatale. Et même si les gouvernés crient casse-cou et se dressent contre les gouvernants pour leur faire remonter cette pente menaçante, il est trop tard ! 


6.2 La pente fatale

Pour voir ce qu'est devenue par la suite la Révolution russe, comprendre le véritable rôle du bolchevisme et discerner les raisons qui - une fois de plus dans l'histoire humaine - transformèrent une magnifique et victorieuse révolte populaire en un lamentable échec, il faut, justement et avant tout, bien se pénétrer de deux vérités qui, malheureusement, ne sont pas encore assez répandues et dont la méconnaissance prive la plupart des intéressés du vrai moyen de compréhension.

Première vérité :

Il y a contradiction formelle et irréconciliable, il y a opposition entre la vraie Révolution qui tend à s'épanouir - et doit pouvoir s'épanouir d'une façon illimitée pour vaincre définitivement - d'une part, et la théorie de même que la pratique autoritaires et étatistes, d'autre part.

Il y a contradiction formelle et irréconciliable, il y a lutte entre l'essence même du pouvoir socialiste étatiste (s'il triomphe), et celle du véritable processus socialiste-révolutionnaire.

La substance même de la véritable Révolution Sociale est la reconnaissance et la réalisation d'un vaste et libre mouvement créateur des masses laborieuses libérées de tout travail subordonné. C'est l'affirmation et l'épanouissement d'un immense processus de construction, basé sur le travail émancipé, sur la coordination naturelle et sur l'égalité élémentaire.

Au fond, la vraie Révolution Sociale est le début de la vraie évolution humaine, c'est-à-dire d'une libre ascension créatrice des masses humaines, basée sur la vaste et franche initiative de millions d'hommes dans toutes les branches d'activités.

Cette essence de la Révolution est instinctivement sentie par le peuple révolutionnaire. Elle est plus ou moins nettement comprise et formulée par les anarchistes.

Ce qui résulte " automatiquement " de cette définition de la Révolution Sociale (définition qu'on ne saurait réfuter), ce n'est pas l'idée d'une direction autoritaire (dictatoriale ou autre des masses) - idée appartenant entièrement au vieux monde bourgeois, capitaliste, exploiteur mais celle d'une collaboration à leur apporter dans leur évolution. Il en découle aussi la nécessité d'une circulation absolument libre de toutes les idées révolutionnaires et, enfin, le besoin des vérités sans fard, de leur recherche libre et générale, de leur découverte, de leur expérimentation et de leur mise en application comme conditions essentielles d'une action féconde des masses et du triomphe définitif de la Révolution.

Or, à la base du socialisme étatiste et du pouvoir dérivé, il y a la non-reconnaissance formelle de ces principes de la Révolution Sociale.

Les traits caractéristiques de l'idéologie et de la pratique socialistes (autorité, pouvoir, Etat, dictature) n'appartiennent nullement à l'avenir, mais font partie totalement du passé bourgeois. La conception " statique " de la révolution, l'idée d'une limite, d'un " achèvement " du processus révolutionnaire, la tendance à endiguer, à " pétrifier " ce processus et surtout - au lieu de réserver aux masses laborieuses toutes les possibilités d'un mouvement et d'une action amples et autonomes - de concentrer à nouveau entre les mains d'un Etat et d'une poignée de nouveaux maîtres toute l'évolution future, tout cela repose sur de vieilles traditions, sur une routine périmée, sur un modèle usé, qui n'ont rien de commun avec la véritable Révolution.

Une fois ce modèle appliqué, les vrais principes de la Révolution sont fatalement abandonnés. Et c'est alors, fatalement, la renaissance - sous une autre forme - de l'exploitation des masses laborieuses, avec toutes ses conséquences.

Il est donc hors de doute que la marche en avant des masses révolutionnaires vers leur émancipation réelle, vers la création des formes nouvelles de la vie sociale, est incompatible avec le principe même du pouvoir étatiste.

Il est clair que le principe autoritaire et celui de la Révolution sont diamétralement opposés et s'excluent réciproquement : que le principe révolutionnaire est essentiellement tourné vers l'avenir, tandis que l'autre tient par toutes ses racines au passé (donc est réactionnaire).

La révolution socialiste autoritaire et la Révolution Sociale suivent deux processus inverses. Fatalement, l'une doit vaincre et l'autre périr. Ou bien c'est la vraie Révolution, avec son flux énorme, libre et créateur qui, s'arrachant définitivement aux racines du passé, triomphe sur les ruines du principe autoritaire, ou bien c'est le principe autoritaire qui l'emporte, et alors les racines du passé " accrochent " la vraie Révolution qui ne peut se réaliser.

Le pouvoir socialiste et la Révolution Sociale sont des éléments contradictoires. Impossible de les réconcilier, encore moins de les unir. Le triomphe de l'un signifie la mise en péril de l'autre, avec toutes les conséquences logiques, dans l'un comme dans l'autre cas.

Une révolution qui s'inspire du socialisme étatiste et lui confie son sort, ne serait-ce qu'à titre " provisoire " et " transitoire ", est perdue : elle s'engage sur une fausse route, sur une pente de plus en plus accentuée. Elle court droit à l'abîme .

La seconde vérité - qui est plutôt un ensemble logique de vérités - complète la première en lui apportant quelques précisions :

Tout pouvoir politique crée, inévitablement, une situation privilégiée pour les hommes qui l'exercent. Il viole ainsi, dès le début, le principe égalitaire et frappe déjà au coeur la Révolution Sociale, mue, en grande partie, par ce principe.

Tout pouvoir politique devient inévitablement une source d'autres privilèges, même s'il ne dépend pas de la bourgeoisie. S'étant emparé de la Révolution, l'ayant maîtrisée, bridée, le pouvoir est obligé de créer son appareil bureaucratique et coercitif, indispensable pour toute autorité qui veut se maintenir, commander, ordonner, en un mot - " gouverner ". Rapidement, il attire et groupe autour de lui toutes sortes d'éléments aspirant à dominer et à exploiter. Il forme ainsi une nouvelle caste de privilégiés, d'abord politiquement et par la suite économiquement : dirigeants, fonctionnaires, militaires, policiers, membres du parti au pouvoir (une sorte de nouvelle noblesse), etc., individus dépendant de lui, donc prêts à le soutenir et le défendre contre tout et contre tous, sans se soucier le moins du monde des " principes " ou de la " justice ". Il répand partout le germe de l'inégalité et en infecte bientôt l'organisme social tout entier qui, de plus en plus passif au fur et à mesure qu il sent l'impossibilité de combattre l'infection, finit par devenir lui-même favorable au retour aux principes bourgeois, sous une nouvelle présentation.

Tout pouvoir cherche plus ou moins à prendre entre ses mains les rênes de la vie sociale. Il prédispose les masses à la passivité, tout esprit d'initiative étant étouffé par l'existence même du pouvoir et dans la mesure où celui-ci s'exerce.

Le pouvoir " communiste " qui, par principe, concentre tout entre ses mains, est, sous ce rapport, un véritable assommoir. Gonflé de son " autorité ", imbu de sa prétendue " responsabilité " (dont, au fond, il se charge lui-même), il a peur de tout acte indépendant. Toute initiative autonome lui apparaît aussitôt suspecte, menaçante ; il s'en trouve diminué et gêné. Car il veut tenir le gouvernail, et il veut le tenir seul. Toute autre initiative lui paraît être une ingérence dans son domaine et dans ses prérogatives. Elle lui est insupportable. Et elle est méprisée, rejetée, piétinée ou bien surveillée et frappée, avec une " logique " et une persistance impitoyables, abominables.

Les immenses forces créatrices nouvelles qui couvent dans les masses restent ainsi inutilisées. Ceci se rapporte aussi bien au domaine de l'action qu'à celui de la pensée. Sous ce dernier rapport, le pouvoir " communiste " se distingue surtout par une intolérance exceptionnelle, absolue, qui ne trouve un équivalent que dans celle de la feue Inquisition. Car, sur un autre plan, ce pouvoir se considère aussi comme l'unique porteur de la vérité et du salut, n'admettant ni ne tolérant aucune contradiction, aucune manière de voir ou de penser autre que la sienne

4° Aucun pouvoir politique n'est capable de résoudre effectivement les gigantesques problèmes. constructifs de la Révolution. Le pouvoir " communiste " qui s'empare de cette énorme tâche et prétend la réaliser se montre, sous ce rapport, particulièrement piteux.

En effet, sa prétention consiste à vouloir et à pouvoir " diriger " toute la formidable activité, infiniment variée et mobile, de millions d'êtres humains. Pour s'en acquitter avec succès, il doit pouvoir embrasser, à tout instant, l'immensité incommensurable et mouvante de la vie : pouvoir tout connaître, tout comprendre, tout entreprendre, tout surveiller, tout pénétrer, tout voir, tout prévoir, tout saisir, tout arranger, tout organiser, tout mener. Or, il s'agit là d'un nombre incalculable de besoins, d'intérêts, d'activités, de situations, de combinaisons, de transformations, donc de problèrnes de toute sorte et de toute heure, en mouvemcnt continu.

Bientôt, ne sachant plus où donner de la tête, le pouvoir finit par ne plus rien saisir, rien arranger, rien " diriger "du tout. Et, en premier lieu, il se nmontre absolumcnt impuissant à réorganiser efficacement la vie économique du pays. Celle-ci se désagrège vite. Bientôt, complètement désorientée, elle se débat, d'une facon désordonnée, entre les débris du régime déchu et l'impuissance du nouveau système annoncé.

L'incompétence du pouvoir entraîne bientôt, dans les conditions ainsi créées, une véritable débâcle économique. C'est l'arrêt de l'activité industrielle, la ruine de l'agriculture, la destruction de tous liens entre les diversrs branches de l'économie et la rupture de tout équilibre économique et social.

Il en résulte tout d'abord, fatalement, une politinue de contrainte, surtout vis-à-vis des paysans pour les obliger à continuer malgré tout à nourrir les villes.

Ce procédé étant peu efficace, surtout au début, et les paysans recourant à une sorte de " résistance passive ", la misère s'installe en maîtresse dans le pays. Travail, production, transports, échanges, etc., se désorganisent et tombent dans un état chaotique.

5° Pour maintenir la vie économique du pays à un niveau supportable, il ne reste au Pouvoir, en définitive, que la contrainte, la violence, la terreur. Il y recourt de plus en plus largement et méthodiquement. Mais le pays continue à se débattre dans une misère effrayante, allant jusqu'à la famine.

6° L'impuissance flagrante du pouvoir à doter le pays d'une vie économique normale, la stérilité manifeste de la Révolution, 1es souffrances physiques et morales créées par cette situation pour des millions d'individus, une violence qui augmente tous les jours en arbitraire et en intensité : tels sont les facteurs essentiels qui bientôt lassent et écoeurent la population, la dressent contre la Révolution et favorisent ainsi la recrudescence d'un esprit et de mouvements antirévolutionnaires. Cette situation incite les très nombreux éléments neutres et inconscients - jusqu'alors hésitants et plutôt favorables à la Révolution - à prendre nettement position contre celle-ci et tue, finalement, la foi chez beaucoup de ses propres partisans.

7° Un tel état de choses fait non seulement dévier la marche de la Révolution, mais compromet aussi l'oeuvre de sa détense.

Au lieu d'avoir des organismes sociaux (syndicats, coopératives, associations, fédérations, etc.), actifs, vivants, normalement coordonnés, capables d'assurer le développement économique du pays et d'organiser, en même temps, la défense de la Révolution par les masses elles-mêmes contre le danger de la réaction (relativement anodin dans ces conditions), on a, à nouveau, quelques mois après les débuts de la désastreuse pratique étatiste, une poignée d'affairistes et d'aventuriers au pouvoir, incapables de " justifier " et de fortifier normalement la Révolution qu'ils ont horriblement mutilée et stérilisée. Maintenant, ils sont obligés de se défendre eux-mêmes (et leurs partisans ) contre les ennemis de plus en plus nombreux, dont l'apparition et l'activité croissante sont surtout la conséquence de leur propre faillite.

Ainsi, au lieu d'une défense naturelle et aisée de la Révolution Sociale celle-ci s'affirmant graduellement, on assiste, une fois de plus à ce spectacle déconcertant : le Pouvoir en faillite, défendant par tous les moyens, souvent les plus féroces, sa propre vie.

Cette fausse détense est, naturellement, organisée par en haut, à l'aide des anciennes et monstrueuses méthodes politiques et militaires qui " ont fait leurs preuves " : mainmise absolue du gouvernement sur la population tout entière, formation d'une armée régulière aveuglément disciplinée, création d'institutions policières professionnelles et de corps spéciaux farouchement dévoués, suppression des libertés de parole, de presse, de réunion et surtout d'action, instauration d'un régime de répression, de terreur, etc. Il s'agit là, à nouveau, du dressage et de l'abrutissement des individus en vue d'obtenir une force entièrement soumise. Dans les conditions anormales où se déroulent les événements, tous ces procédés acquièrent rapidement un degré de violence et d'arbitraire. La décrépitude de la Révolution avance à grands pas.

8° Le " pouvoir révolutionnaire " en faillite se heurte inévitablement, non seulement aux ennemis " de droite ", mais aussi aux adversaires de gauche, à tous ceux qui se sentent porteurs de la véritable idée révolutionnaire foulée aux pieds, ceux qui luttent pour elle et se dressent pour sa défense. Ceux-ci attaquent le pouvoir dans l'intérêt de la " vraie Révolution ".

Or, ayant goûté au poison de la domination, de l'autorité et de ses prérogatives, persuadé lui-même et cherchant à persuader le monde qu'il est l'unique force véritablement révolutionnaire appelée à agir au nom du " prolétariat ", se croyant " obligé " et " responsable " devant la Révolution, confondant par une aberration fatale le sort de celle-ci avec le sien et trouvant pour tous ses actes de prétendues explications et justifications, le Pouvoir ne peut ni ne veut avouer son fiasco et disparaître. Au contraire, plus il se sent fautif et menacé, plus il met d'acharnement à se défendre. Il veut rester à tout prix maître de la situation. Il espère même, encore et toujours, " en sortir " et " arranger " les choses.

Comprenant parfaitement qu'il s'agit là, d'une façon ou autre, de son existence même, le Pouvoir finit par ne plus discerner ses adversaires ; il ne distingue plus ses ennemis de ceux de la Révolution. De plus en plus guidé par un simple instinct de conservation, de moins en moins capable de reculer, il commence à frapper, avec un crescendo d'aveuglement et d'impudence, à tort et à travers, à droite comme à gauche. Il frappe sans distinction tous ceux qui ne sont pas avec lui. Tremblant pour son propre sort, il aneantit les meilleures forces de l'avenir.

Il étouffe les mouvements révolutionnaires qui, inévitablement, surgissent à nouveau. Il supprime en masse les révolutionnaires et les simples travailleurs coupables de vouloir relever l'étendard de la Révolution Sociale.

Agissant ainsi, impuissant au fond, fort uniquement par la terreur, il est obligé de cacher son jeu, de ruser, de mentir, de calomnier, tant qu'il juge bon de ne pas rompre ouvertement avec la Révolution et de garder intact son prestige, du moins à l'étranger.

9° Mais en foudroyant la Révolution, il n'est pas possible de s'appuyer sur elle. Il n'est pas possible non plus de rester suspendu dans le vide, soutenu par la force précaire des baïonnettes et des circonstances.

Donc, en étranglant la Révolution, le Pouvoir est obligé de s'assurer, de plus en plus nettement et fermement, l'aide et l'appui des éléments réactionnaires et bourgeois, disposés, par calcul, à se mettre à son service et à pactiser avec lui. Sentant le terrain se dérober sous ses pieds, se détachant de plus en plus des masses, ayant rompu ses derniers liens avec la Révolution et créé toute une caste de privilégiés, de grands et de petits dictateurs, de serviteurs, de flatteurs, d'arrivistes et de parasites, mais impuissant à réaliser quoi que ce soit de véritablement révolutionnaire et positif, après avoir rejeté et écrasé les forces nouvelles, le Pouvoir se voit obligé, pour se consolider, de s'adresser aux forces anciennes. C'est leur concours qu'il cherche de plus en plus souvent et de plus en plus volontiers. C'est d'elles qu'il sollicite accords, alliances et union. C'est à elles qu'il cède ses positions, n'ayant pas d'autre issue pour assurer sa vie. Ayant perdu l'amitié des masses, il cherche de nouvelles sympathies. Il espère bien les trahir un jour. Mais, en attendant il s'embourbe tous les jours davantage dans une action antirévolutionnaire et antisociale.

La Révolution l'en attaque de plus en plus énergiquement. Et le Pouvoir, avec un acharnement d'autant plus farouche, s'aidant des armes qu'il a forgées et des forces qu'il a dressées, combat la Révolution.

Bientôt celle-ci est définitivement vaincue dans cette lutte inégale. Elle agonise et se désagrège. L'agonie s'achève dans une immobilité cadavérique. La pente est descendue. C'est l'abîme. La Révolution a vécu. La réaction s'installe triomphalement - hideusement maquillée, impudente, brutale, bestiale.

Ceux qui n'ont pas encore compris ces quelques vérités et leur implacable logique n'ont rien compris à la Révolution russe. Et voilà pourquoi tous ces aveugles, les " léninistes "les " trotskistes " et tutti quanti, sont incapables d'expliquer convenablement la banqueroute de la Révolution russe et du bolchevisme - la banqueroute qu'ils sont forcés d'avouer. (Ne parlons pas des " communistes " occidentaux : ceux-là veulent rester aveugles.) N'ayant rien compris à la Révolution russe, n'ayant rien appris d'elle, ils sont prêts à recommencer la même suite d'erreurs néfastes : parti politique, conquête du pouvoir, gouvernement (" ouvrier et paysan " !), Etat (" socialiste "), dictature (" du prolétariat ")... Plates stupidités, criminelles, contradictions, écoeurants non-sens !

Malheur à la prochaine Révolution si elle s'amuse à ranimer ces puants cadavres, si une fois de plus elle réussit à entraîner les masses laborieuses dans ce jeu macabre ! Elle ne pourra engendrer que d'autres Hitlers qui s'épanouiront sur la pourriture de ses ruines. Et, de nouveau, " sa lumière s'éteindra pour le monde ".

Récapitulons.

Le gouvernement " révolutionnaire " (" socialiste " ou " communiste ") s'installe. Naturellement, il veut pour lui une autorité pleine et entière. C'est lui qui commandera. (Autrement, à quoi servirait-il ?)

Tôt ou tard vient le premier désaccord entre les gouvernants et les gouvernés. Ce désaccord surgit d'autant plus fatalement qu'un gouvernement, quel qu'il soit, est impuissant à résoudre les problèmes d'une Grande Révolution et que, malgré cela, il veut avoir raison, tout accaparer, garder pour lui l'initiative, la vérité, la responsabilité, l'action.

Ce désaccord tourne toujours à l'avantage des gouvernants qui apprennent vite à s'imposer par tous les moyens. Et, par la suite, toute initiative passe fatalement à ces gouvernants qui deviennent peu à peu maîtres des millions de gouvernés.

Ce fait acquis, les " maîtres " se cramponnent au pouvoir, en dépit de leur incapacité, de leur insuffisance, de leur malfaisance. Ils se croient, au contraire, seuls porteurs de la Révolution. " Lénine (ou Staline), comme Hitler, a toujours raison. " " Ouvriers, obéissez à vos chefs ! Ils savent ce qu'ils font et ils travaillent pour vous. " - " Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! " (..." pour que nous puissions mieux vous commander... " Mais ce bout de phrase n'est jamais prononcé par les " chefs géniaux " des " partis ouvriers ".)

Ainsi, peu à peu, les gouvernants deviennent les maîtres absolus du pays. Ils créent des couches privilégiées sur lesquelles ils s'appuient. Ils organisent les forces capables de les soutenir. Ils se défendent farouchement contre toute opposition, contre toute contradiction, contre toute initiative indépendante. Ils monopolisent tout. Ils s'emparent de la vie et de l'activité de tout le pays.

N'ayant pas d'autres moyens d'action, ils oppriment, ils subjuguent, ils asservissent, ils exploitent...

Ils répriment toute résistance. Ils persécutent et écrasent, au nom de la Révolution, tout ce qui ne veut pas se plier à leur volonté.

Pour se justifier, ils mentent, ils trompent, ils calomnient.

Pour étouffer la vérité, ils sévissent : ils remplissent les prisons et les lieux d'exil, ils exécutent, ils torturent, tuent, assassinent.

Voici ce qui arriva, exactement et fatalement, à la Révolution russe. 


6.2.1 L'essentiel.
Une fois bien assis au pouvoir, ayant organisé sa bureaucratie, son armée et sa police, ayant trouvé de l'argent et bâti un nouvel Etat dit " ouvrier ", le gouvernement bolcheviste, maître absolu, prit en mains, définitivement les destinées de la Révolution. Progressivement - au fur et à mesure qu'augmentaient ses forces de propagande démagogique, de coercition et de répression -le gouvernement étatisa et monopolisa tout, absolument tout, jusqu'a la parole, jusqu'à la pensée.

Ce fut l'Etat - donc le gouvernement - qui s'empara du sol, de l'ensemble des terres. Il en devint le vrai propriétaire. Les paysans, dans leur masse, furent peu à peu transformés : d'abord en fermiers de l'Etat ; ensuite, comme on le verra, en véritables serfs.

Ce fut le gouvernement qui s'appropria les usines, les fabriques, les mines - bref, tous les moyens de production de communications, d'échanges, etc.

Ce fut le gouvernement qui usurpa le droit d'initiative, d'organisation, d'administration, de direction, dans tous les domaines de l'activité humaine.

Ce fut, enfin, le gouvernement qui devint le maître unique de la presse du pays et de tous les autres moyens de diffusion des idées. Toutes les éditions, toutes les publications, en U.R.S.S. - jusqu'aux cartes de visite - sont faites ou, au moins, rigoureusement contrôlées par l'État.

Bref, l'Etat - donc , le gouvernement - devint, finalement, seul détenteur de toutes les vérités, seul propriétaire de tous les biens matériels et spirituels, seul initiateur, organisateur, animateur de toute la vie du pays, dans toutes ses ramifications.

Les 150 millions d' " habitants " se transformèrent. progressivement, en simples exécuteurs des ordres gouvernementaux, en véritables esclaves du gouvernement et de ses innombrables agents. " Ouvriers, obéissez à vos chefs ! "

Tous les organismes économiques, sociaux ou autres, sans exception aucune, en commençant par les Soviets et en finissant par les plus petites cellules, devinrent de simples filiales administratives de l'entreprise d'Etat sorte de " Société anonyme d'exploitation par l'Etat " : filiales subordonnées totalement à son " conseil d'administration central " (le gouvernement), surveillées de près par les agents de ce dernier (la police officielle et secrète), privées de tout semblant d'indépendance.

L'histoire authentique et détaillée de cette évolution, achevée il y a quelques douze ans - histoire extraordinaire, unique au monde - exigerait à elle seule un volume à part. Nous y reviendrons pour y apporter quelques précisions indispensables. 


6.2.2 Activité croissante des anarchistes. - Leurs rapides succès.
Le lecteur sait déjà que cet étouffement de la Révolution, avec ses conséquences logiques désastreuses, provoqua, fatalement. une réaction de plus en plus vive et soutenue par les éléments de gauche qui n'envisageaient pas la Révolution de la même façon et se dressèrent pour la défendre et la faire progresser.

Les plus importants do ces mouvements réfractaires naquirent dans les rangs du parti socialiste-révolutionnaire de gauche et chez les anarchistes.

La rébellion du parti socialiste-révolutionnaire de gauche fut celle d'un parti politique et étatiste concurrent.

Ses différends avec le parti communiste et sa déception devant les résultats désastreux de la Révolution bolcheviste l'obligèrent finalement à se dresser contre les bolcheviks. Forcés de quitter le gouvernement, où ils avaient collaboré pendant quelque temps avec eux, ils entreprirent contre eux une lutte de plus en plus violente. Propagande antibolcheviste, tentatives de soulèvements, actes terroristes, rien n'y manqua.

Les socialistes-révolutionnaires de gauche participèrent au fameux attentat de la ruelle Leontievsky (nous en parlerons plus loin). Ils organisèrent l'assassinat du général allemand Eichhorn (en Ukraine) et de l'ambassadeur allemand Mirbach (à Moscou) : deux manifestations violentes protestant contre les accointances du gouvernement bolcheviste avec celui d'Allemagne. Plus tard, ils inspirèrent quelques troubles locaux, rapidement étouffés.

Ils sacrifièrent dans cette lutte leurs meilleures forces. Leurs leaders : Marie Spiridonova, B. Kamkoff, Kareline et autres, de même que nombre de militants anonymes, se comportèrent dans ces circonstances avec beaucoup de courage.

Cependant, si les socialistes-révolutionnaires de gauche étaient arrivés au pouvoir, leurs actes eussent été par la suite fatalement et exactement semblables à ceux du parti bolcheviste. Le même système politique eût entraîné immanquablement les mêmes effets.

Au fond, les socialistes-révolutionnaires de gauche s'insurgèrent surtout contre le monopole et l'hégémonie du parti communiste. Ils prétendaient que si le pouvoir appartenait à droit égal, à deux ou à plusieurs partis, au lieu d'être monopolisé par un seul, tout irait pour le mieux. Naturellement c'était là une profonde erreur.

Les éléments actifs des masses laborieuses qui, ayant compris les raisons de la faillite du bolchevisme, entreprirent une lutte contre lui, le sentaient bien. Ils ne soutinrent le parti socialiste-révolutionnaire de gauche que dans une mesure très restreinte. Sa résistance fut rapidement brisée et ses luttes ne furent pas de longue durée. Elles n'eurent pas grand écho dans le pays.

La résistance des anarchistes fut, par endroits, beaucoup plus vaste et soutenue, malgré une répression rapide et terrible.

Ayant eu pour objet la réalisation de l'autre idée de la Révolution, ayant surtout pris, au cours des événements. une place importante, cette lutte et ses péripéties méritent toute l'attention du lecteur.

Ajoutons que, sciemment défigurée et ensuite étouffée par les bolcheviks, d'une part, dépassée par les événements ultérieurs d'autre part, cette épopée est restée absolument inconnue (réserve fait des milieux intéressés) non seulement du grand public, mais même de ceux qui ont plus ou moins étudié la Révolution russe. Malgré son importance, elle resta en marge de leur documentation et de leurs investigations.

Rarement, au cours de l'Histoire humaine, une idée a été aussi défigurée et calomniée que l'a été l'anarchisme.

Généralement d'ailleurs on ne s'occupait même pas d'anarchisme : on s'attaquait exclusivement aux " anarchistes ", considérés par tous les gouvernements comme les " ennemis publics n° 1 " et présentés partout sous un jour exceptionnellement défavorable. Dans les meilleurs cas, on les taxait d' " illuminés ", de " demi-fous ", même de " fous "tout court. Plus souvent encore on les faisait passer pour des " bandits ", des " criminels ", des terroristes insensés, lanceurs de bombes en toutes occasions.

Certes, il y a eu - et il y a - des terroristes parmi les anarchistes, comme il en existe parmi les adeptes d'autres courants d'idées et organisations politiques ou sociales. Mais, précisément, considérant l'idée anarchiste comme trop séduisante et dangereuse pour tolérer que les masses s'y intéressent et la connaissent, les gouvernements de tous les pays et de toutes les tendances mettent à profit certains attentats commis par des anarchistes-terroristes pour compromettre l'idée elle-même et salir, non seulement ces terroristes, mais aussi tous les militants quelles que soient leurs méthodes.

Quant aux penseurs et théoriciens anarchistes, on les traite, le plus souvent, d' " utopistes ", de " rêveurs irresponsables ", de " philosophes abstraits " ou " extravagants ", dont les doctrines sont dangereusement interprétées par leurs " suiveurs ", de " mystiques " dont l'idée, même si elle est belle, n'a rien de commun avec la vie réelle, ni avec les hommes tels qu'ils sont. (On prétend, du côté bourgeois, que le système capitaliste, lui, est stable et " réel ", et, du côte socialiste, que l'idée socialiste autoritaire n'est pas utopique : ceci, malgré le chaos inextricable et les calamités sociales immenses, accumulés depuis des siècles par le premier, et en dépit des faillites retentissantes, " réalisées ", en un demi-siècle d'applications, par la seconde.)

Très souvent, on cherche tout simplement à ridiculiser l'idée. Ne fait-on pas croire à la masse ignorante que l'anarchisme est un système " reniant toute société et toute organisation ", d'après lequel " chacun peut faire ce qu'il veut " ?

Ne dit-on pas au public que l'anarchie est synonyme de désordre, ceci en face de la vraie et inconcevable pagaïe de tous les systèmes non-anarchistes appliqués jusqu'à présent ?

Cette " politique " vis-à-vis de l'anarchisme, due surtout à son intégrité et à l'impossibilité de l'apprivoiser (chose qui a si bien réussi avec le socialisme), vu qu'il se dérobe à toute activité " politique ", porta ses fruits : une méfiance, voire une peur et une hostilité générales - ou, au moins, une indifférence, une ignorance et une incompréhension enracinées - l'accueillaient partout où il apparaissait.

Cette situation le rendit, pour longtemps, isolé et impuissant.

(Depuis quelque temps, lentement, sous la poussée des événements et de la propagande, l'opinion publique évolue à l'égard de l'anarchisme et des anarchistes. On commence à se rendre compte de la duperie et à voir clair. Peut-être le jour n'est-il plus éloigné où de vastes masses, ayant compris l'idée anarchiste, se tourneront contre les " bourreurs " - j'ai failli écrire : " bourreaux " - en accentuant l'intérêt pour l'idée-martyre et en provoquant une réaction psychologique naturelle.

(Certains aveux et vérités que la presse fut obligée de publier lors des événements d'Espagne, ainsi que certains faits plus ou moins connus, ont déjà produit un effet salutaire et fait gagner du terrain à l'idée libertaire.)

Quant à la Révolution russe, l'attitude du gouvernement bolcheviste à l'égard des anarchistes dépassa de loin, comme " bourrage de crânes ", calomnie et répression, celle de tous les gouvernements anciens et actuels.

Le rôle que l'idée libertaire a joué dans la Révolution et le sort qu'elle y a subi, seront tôt ou tard largement connus, en dépit de l'étouffement traditionnel. Car, pendant assez longtemps, ce rôle fut considérable.

Les révélations, qui s'accumuleront peu à peu, jetteront non seulement un jour nouveau sur les événements passés et en cours, mais aussi une vive lumière sur la route à prendre : elles permettront de prévoir et de mieux comprendre certains phénomènes importants qui, sans aucun doute, se produiront aux cours des événements d'un proche avenir.

Pour toutes ces raisons, le lecteur a le droit - et surtout le devoir - de connaître les faits qui seront exposés ici.

Quelle a été l'activité des anarchistes dans la Révolution russe ? Quels furent exactement leur rôle et leur sort ? Quel a été le véritable " poids " et quelle a été la destinée de cette " autre idée de la Révolution " représentée et détendue par les anarchistes ?

Notre étude répondra à ces questions en même temps qu'elle apportera les précisions indispensables sur le véritable rôle, l'action et le système bolcheviste. Nous voulons espérer que cet exposé aidera le lecteur à s'orienter dans les graves événements actuels et futurs.

Malgré leur retard irréparable et leur extrême faiblesse, en dépit aussi de toutes sortes d'obstacles et de difficultés et, enfin, nonobstant la répression expéditive et implacable dont ils furent l'objet, les anarchistes surent gagner çà et là, surtout après octobre, de vives et profondes sympathies.

Leurs idées remportèrent de prompts succès dans certaines régions.

Leur nombre augmenta vite, malgré les lourds sacrifices en hommes, qui leur furent imposés par les événements.

Leur activité exerça, au cours de la Révolution, une forte influence ; elle eut des effets marqués d'abord parce qu'ils furent les seuls qui apportèrent une idée nouvelle de la Révolution Sociale à la thèse et à l'action bolchevistes, de plus en plus discréditées aux yeux des masses, ensuite, parce qu'ils propagèrent et défendirent cette idée, dans la mesure de leurs forces et en dépit des persécutions inhumaines, avec un désintéressement et un dévouement sublimes, jusqu'au bout, jusqu'au moment où le nombre écrasant, la démagogie effrénée, la fourberie et la violence inouïe de leurs adversaires les firent succomber.

Ne nous étonnons nullement de ces succès, ni de leur non-aboutissement.

D'une part, grâce à leur attitude intègre, courageuse et pleine d'abnégation, grâce aussi à leur présence et action constantes au sein même des masses, et non pas dans les " ministères " et les bureaux ; grâce, enfin, à la vitalité éclatante de leurs idées face à la pratique devenue vite douteuse des bolcheviks, les anarchistes trouvaient - partout où ils pouvaient agir - des amitiés et des adeptes. (On est en droit de supposer que si les bolcheviks, parfaitement conscients du danger que ces succès représentaient pour eux, n'avaient pas mis fin, d'urgence, à la propagande et à l'action libertaires, la Révolution aurait pu prendre une autre tournure et aboutir à d'autres résultats.)

Mais, d'autre part, leur retard sur les événements, le nombre très restreint de leurs militants capables de mener une vaste propagande verbale et écrite dans l'immense pays, la non-préparation des masses, les conditions générales défavorables, les persécutions, les pertes considérables en hommes, etc., tout cela limita beaucoup l'étendue et la continuité de leur oeuvre, facilitant l'action répressive du gouvernement bolcheviste.

Passons aux faits.

En Russie, les anarchistes ont toujours été les seuls qui propagèrent dans les masses l'idée de la véritable Révolution Sociale populaire, intégrale, émancipatrice.

La Révolution de 1905, à l'exception du courant anarchiste, marchait sur les mots d'ordre de la " démocratie " (bourgeoise) : " A bas le tzarisme ! " " Vive la République démocratique ! " Le bolchevisme lui-même n'allait pas plus loin, à cette époque. L'anarchisme était alors la seule doctrine qui allait au fond du problème et avertissait les masses du péril d'une solution politique.

Si faibles que fussent alors les forces libertaires par rapport aux partis démocratiques, l'idée rassembla déjà autour d'elle une petite fraction d'ouvriers et d'intellectuels qui élevèrent, çà et là, leurs protestations contre le leurre de la " démocratie ".

Certes, leur voix clamait dans le désert. Mais cela ne les décourageait nullement. Et, bientôt, quelques sympathies et un certain mouvement naquirent autour d'eux.

La Révolution de 1917 se développa, au début, semblable à une crue. Il était difficile d'en prévoir les limites. Ayant renversé l'absolutisme, le peuple " fit son entrée dans l'arène de l'action historique ".

En vain les partis politiques s'efforçaient de stabiliser leurs positions en s'adaptant au mouvement révolutionnaire : le peuple laborieux allait toujours de l'avant contre ses ennemis, laissant derrière lui, l'un après l'autre, les différents partis, avec leurs " programmes ". Les bolcheviks eux-mêmes - le parti le mieux organisé, le plus décidé et aspirant ardemment au pouvoir - furent obligés de modifier à plusieurs reprises leurs mots d'ordre pour pouvoir suivre l'évolution rapide des événements et des masses.

(Rappelons-nous leurs premiers slogans : " Vive l'Assemblée Constituante ! " " Vive le contrôle ouvrier de la production ! ", etc.)

De même qu'en 1905, les anarchistes furent, en 1917, les seuls défenseurs de la Révolution Sociale véritable et intégrale. Ils se tenaient constamment et opiniâtrement sur cette voie, en dépit de leur nombre restreint, de leur faiblesse en moyens et de leur manque d'organisation.

En été 1917, ils soutenaient, en paroles et en actes, les mouvements agraires des paysans. Ils étaient aussi, invariablement, avec les ouvriers lorsque, longtemps avant le " coup d'octobre ", ceux-ci s'emparèrent, en différents endroits, d'entreprises industrielles et s'efforçaient d'y organiser la production sur une base d'autonomie et de collectivité ouvrière.

C'est au premier rang que les anarchistes luttèrent dans le mouvement des ouvriers et marins de Cronstadt et de Pétrograd, les 3-5 juillet. A Pétrograd les libertaires donnèrent l'exemple de 1a mainmise sur les imprimeries afin d'y faire paraître des journaux ouvriers et révolutionnaires.

Lorsque, en été 1917, les bolcheviks prirent vis-à-vis de la bourgeoisie une attitude plus audacieuse que les autres partis politiques, les anarchistes les approuvèrent et considérèrent comme leur devoir révolutionnaire de combattre le mensonge des gouvernements bourgeois et socialistes qui désignaient Lénine et d'autres bolcheviks comme des " agents du gouvernement allemand ".

C'est également à l'avant garde que les anarchistes luttèrent à Pétrograd, à Moscou et ailleurs, en octobre 1917, contre le gouvernement de coalition (de Kérensky). Il va de soi qu'ils marchaient, non pas au nom d'un autre pouvoir quelconque, mais exclusivement au nom de la conquête par les masses laborieuses du droit de construire elles-mêmes, sur des bases vraiment nouvelles, leur vie économique et sociale. Pour de multiples raisons que le lecteur connaît, cette idée ne fut pas mise en pratique, mais les anarchistes luttèrent seuls et jusqu'au bout pour cette juste cause. Si, à cet égard, il y a lieu de leur adresser un reproche, c'est seulement celui de ne pas s'être pris à temps pour s'accorder entre eux et de ne pas avoir présenté, dans une mesure satisfaisante, les éléments d'une libre organisation au sein des masses laborieuses. Mais nous savons qu'il faut tenir rigoureusement compte de leur petit nombre, de leur concentration très tardive et, surtout, de l'absence de toute éducation syndicaliste et libertaire des masses elles-mêmes. Il fallait quelque temps pour remédier à cet état de choses. Or, précisément et sciemment, les bolcheviks ne laissèrent ni aux anarchistes ni aux masses le temps de rattraper tous ces retards.

A Pétrograd, ce furent encore les marins de Cronstadt qui, arrivés dans la capitale pour la lutte décisive d'octobre, jouèrent un rôle particulièrement important. Parmi eux les anarchistes se trouvaient en assez grand nombre.

A Moscou, la tâche la plus périlleuse et la plus décisive, pendant les durs combats d'octobre, incomba aux fameux " Dvintsi " (régiment de Dvinsk). Sous Kérensky, ce régiment fut emprisonné en entier pour refus de prendre part à l'offensive sur le front austro-allemand, en juin 1917. C'étaient toujours les " Dvintsi " qui agissaient lorsqu'il fallait déloger les " blancs " (les " cadets ", disait-on à l'époque) du Kremlin, du " Métropole " ou d'autres recoins de Moscou, aux endroits les plus dangereux. Quand les " cadets ", renforcés, reprenaient l'offensive, c'étaient toujours les " Dvintsi " qui s'employaient à fond pour parer le coup, durant les dix jours de lutte. Tous se disaient anarchistes et marchaient sous la conduite de deux vieux libertaires : Gratchoff et Fedotoff.

La Fédération anarchiste de Moscou, avec une partie du régiment de Dvinsk, marcha la première, en ordre de combat, contre les forces du gouvernement de Kérensky. Les ouvriers de Presnia, de Sokolniki, de Zamoskvoretchié et d'autres quartiers de Moscou marchèrent au combat ayant en avant-garde des groupes libertaires. Les ouvriers de Presnia perdirent un combattant de grande valeur : Nikitine, ouvrier anarchiste, luttant toujours au premier rang et frappé à mort, vers la fin de la bataille, au centre de la ville.

Quelques dizaines d'ouvriers anarchistes laissèrent leur vie dans ces luttes et reposent dans la fosse commune de la Place Rouge à Moscou.

Après la Révolution d'octobre, les anarchistes, malgré les divergences d'idées et de méthodes qui les séparaient du nouveau Pouvoir " communiste ", continuèrent à servir la cause de la Révolution Sociale avec le même dévouement et la même persévérance. Rappelons-nous qu'ils étaient les seuls qui niaient le principe même de la " Constituante " et que lorsque celle-ci devint un obstacle à la Révolution, comme ils l'avaient prévu et prédit, ils accomplirent le premier pas vers sa dissolution.

Par la suite, ils luttèrent avec une énergie et une abnégation reconnues par leurs adversaires mêmes, sur tous les fronts, contre les offensives répétées de la réaction.

Dans la défense de Pétrograd contre le général Korniloff (août 1917), dans la lutte contre le général Kalédine au sud (1918), etc., les anarchistes jouèrent un rôle marquant.

De nombreux détachements de partisans, grands et petits, formés par les anarchistes ou conduits par eux (détachement de Mokroussoff, de Tcherniak, de Marie Nikiforova et autres, sans parler pour l'instant de l'armée des partisans de Makhno), et comptant dans leurs rangs un grand nombre de libertaires, luttèrent dans le Sud, sans trêve, contre les armées réactionnaires, de 1918 à 1920. Des anarchistes isolés se trouvaient sur tous les fronts comme simples combattants, perdus dans les masses ouvrières et paysannes insurgées.

Par endroits, les effectifs anarchistes grossissaient vite. Mais l'anarchisme dépensa beaucoup de ses meilleures forces dans ces luttes atroces. Ce sacrifice sublime, qui contribua puissamment à la victoire finale de la Révolution, affaiblit très gravement le mouvement libertaire, à peine formé. Et, malheureusement, ses forces étant employées sur les multiples fronts de la lutte contre la contre-révolution, le reste du pays en fut privé. La propagande et l'activité anarchistes en souffrirent considérablement.

En 1919 surtout, la contre-révolution conduite par le général Dénikine et, plus tard, par le général Wrangel, fit encore de grosses trouées dans les rangs libertaires. Car ce furent surtout les libertaires qui contribuèrent à la défaite de l'armée " blanche ". Celle-ci fut mise en déroute non pas par l'Armée Rouge du Nord, mais bien au Sud, en Ukraine, par la masse paysanne insurgée dont la principale force était l'armée de partisans, dite " makhnoviste ", fortement imprégnée d'idées libertaires et conduite par l'anarchiste Nestor Makhno. En tant qu'organisations révolutionnaires, les groupes libertaires du Sud furent les seuls qui combattirent dans les rangs " makhnovistes " contre Dénikine et Wrangel. (Le lecteur trouvera des précisions sur ces luttes héroïques dans le livre troisième de cet ouvrage.)

Détail piquant : pendant que dans le Sud les anarchistes, momentanément libres d'agir, défendaient héroïquement la Révolution, payant de leur personne, le gouvernement " soviétique ", véritablement sauvé par cette action, réprimait farouchement le mouvement libertaire dans le reste du pays. Comme le lecteur verra, aussitôt le danger conjure, la répression s'abattit aussi sur les anarchistes dans le Sud.

Les anarchistes prirent également une grande part dans les luttes contre l'amiral Koltchak dans l'Est, à des combats en Sibérie, etc. Ils y perdirent encore des militants et des sympathisants. Partout, les forces de partisans, comptant dans leurs rangs un certain nombre de libertaires, firent plus de besogne que l'Armée Rouge régulière. Et partout les anarchistes défendirent le principe fondamental de la Révolution Sociale : l'indépendance et la liberté d'action des travailleurs en marche vers leur véritable émancipation. 


6.3 Les organisations anarchistes

La participation des anarchistes à la Révolution ne se borna pas à une activité de combattants. Ils s'efforcèrent aussi de propager dans les masses laborieuses leurs idées sur la construction immédiate et progressive d'une société non-autoritaire, comme condition indispensable pour aboutir au résultat voulu. Pour remplir cette tâche, ils créaient leurs organisations libertaires, ils exposaient en détail leurs principes, ils les mettaient autant que possible en pratique, ils publiaient et diffusaient leurs journaux et leur littérature.

Citons quelques organisations anarchistes d'alors, parmi les plus actives.

1° " L'Union de propagande anarcho-syndicaliste Goloss-Trouda " (déjà citée). Elle avait pour but la diffusion des idées anarcho-syndicalistes dans les masses laborieuses. Elle déploya son activité, d'abord à Pétrograd (été 1917 - printemps 1918) et par la suite, pendant quelque temps, à Moscou. Son journal (Goloss Trouda, La Voix du Travail) fut d'abord hebdomadaire et plus tard quotidien. Elle fonda une maison d'éditions anarcho-syndicalistes.

Aussitôt arrivés au pouvoir, les bolcheviques s'appliquèrent à gêner, par tous les moyens, cette activité en général et la parution du journal en particulier. Finalement en 1918-1919, le gouvernement " communiste " liquida définitivement l'organisation et, plus tard également la maison d'éditions. Tous les adhérents furent soit emprisonnés, soit exilés.

2° " La Fédération des Groupes Anarchistes de Moscou ". Ce fut, relativement, une grande organisation qui, en 1917-1918, mena une propagande intense à Moscou et en province. Elle publiait un journal quotidien (l'Anarchie), de tendance anarcho-communiste (8) et fonda, elle aussi, une maison d'éditions libertaires. Elle fut mise à sac par le gouvernement " soviétique " en avril 1918. Quelques débris de cette organisation subsistèrent encore jusqu'en 1921. A cette date, les dernières traces de l'ancienne Fédération furent " liquidées " et les derniers militants " supprimés ".

3° La " Confédération des Organisations Anarchistes de l'Ukraine Nabate ". Cette importante organisation fut créée fin 1918 en Ukraine où, à cette époque, les bolcheviks n'étaient pas encore parvenus à imposer leur dictature. Elle se distingua surtout par une activité positive, concrète. Elle proclama la nécessité d'une lutte immédiate et directe pour les formes non-autoritaires de l'édification sociale et s'efforça d'en élaborer les éléments pratiques. Elle joua un rôle important par son agitation et sa propagande extrêmement énergique, et contribua pour beaucoup à la diffusion des idées libertaires en Ukraine. Elle publia, dans différentes villes, des journaux et des brochures. Son journal principal fut Nabate (Le Tocsin). Elle tenta de créer un mouvement anarchiste unifié (basé, théoriquement, sur une sorte de " synthèse " anarchiste) et de rallier toutes les forces actives de l'anarchisme en Russie, sans différence de tendances, au sein d'une organisation générale. Elle unifia presque tous les groupes anarchistes de l'Ukraine et engloba aussi quelques groupes de la Grande Russie. Elle tenta de fonder une " Confédération Anarchiste Panrusse ".

Développant son activité dans le Midi houleux, la Confédération y entra en relations étroites avec le mouvement des partisans révolutionnaires, paysans et ouvriers, et avec le noyau de ce mouvement : la " Makhnovtchina ". (Voir chapitre Ier au troisième livre). Elle prit une part active aux luttes contre toutes les formes de la réaction : contre l'hetman (9) Skoropadsky, contre Pétlioura, Dénikine, Grigorieff, Wrangel et autres. Elle perdit dans ces luttes et dans des combats armés presque tous ses meilleurs militants. En dernier lieu, elle attira sur elle, naturellement, les foudres du pouvoir " communiste ", mais étant données les conditions ukrainiennes, elle ne put résister, pendant quelque temps, à des attaques répétées.

Sa dernière et définitive liquidation par les autorités bolchevistes remonte à fin 1920. Vers cette époque, plusieurs de ses militants furent fusillés par les bolcheviks, sans l'ombre d'une procédure quelconque.

A part ces trois organisations d'assez grande envergure et d'action plus ou moins vaste, il en existait d'autres, de moindre importance. Un peu partout, en 1917 et 1918, surgissaient des groupes, des courants et des mouvements anarchistes, généralement peu importants et éphémères, mais, par endroits, assez actifs : les uns indépendants, les autres en relation avec l'une des organisations citées.

Malgré quelques divergences de principe ou de tactique, tous ces mouvements étaient d'accord sur le fond des choses remplissaient chacun dans la mesure de ses forces et de ses possibilités, leur devoir vis-à-vis de la Révolution et de l'anarchisme, en semant dans les masses laborieuses les germes d'une organisation sociale véritablement nouvelle : anti-autoritaire et fédéraliste.

Tous subirent finalement le même sort : la suppression brutale par l'autorité " soviétique ". 


6.4 La presse inconnue (anarchiste) dans la Révolution russe :
sa voix, ses luttes, sa fin

Nous avons reproduit, plus haut, quelques articles du Goloss Trouda, journal de 1'" Union de propagande anarcho-syndicaliste ", concernant la position de celle-ci vis-à-vis de la prise du pouvoir par les bolcheviks, de la paix de Brest-Litovsk et de l'Assemblée Constituante.

Il est utile de les compléter par d'autres citations. Elles apporteront au lecteur des précisions sur les divers points de discorde entre les bolcheviks et les anarchistes, sur la position de ces derniers face aux problèmes de la Révolution et enfin sur l'esprit même des deux conceptions.

La presse anarchiste pendant la Révolution russe étant totalement inconnue hors du pays, certains de ces extraits constitueront pour le lecteur de véritables révélations.

Le premier numéro de Goloss Trouda parut le 11 août 1917, six mois après les débuts de la Révolution, donc avec un énorme et irréparable retard. Néanmoins, les camarades se mirent énergiquement à l'oeuvre.

La tâche était dure. Le parti bolcheviste avait déjà accaparé la grande majorité de la masse ouvrière. Par rapport à son action et à son influence, celles de l'" Union " et de son organe étaient de peu d'importance. Son oeuvre progressait lentement, difficilement. Il n'y avait presque plus de place pour elle dans les usines de Pétrograd. Tout le monde y suivait le parti bolchevik, ne lisait que ses journaux, ne voyait que par lui. Les bolcheviks disposaient dans le pays de plusieurs quotidiens largement diffusés. Personne ne prêtait attention à une organisation totalement inconnue, à des idées " bizarres " ne ressemblant pas du tout à ce qui se disait et se discutait ailleurs.

Et, cependant, l'" Union " acquit vite une certaine influence. Bientôt, on commença à l'écouter. Ses meetings - hélas ! peu nombreux - étaient bien fréquentés. Elle réussit rapidement à créer des groupes assez forts à Pétrograd même et dans sa banlieue : à Cronstadt, à Oboukhovo, à Kolpino, etc. Son journal avait du succès et se diffusait de mieux en mieux, même en province, en dépit de toutes les difficultés.

Dans les conditions données, la tâche principale de l'" Union " consistait à intensifier sa propagande, à se faire connaître, à attirer l'attention des masses travailleuses sur ses idées et sur sa position vis-à-vis des autres courants sociaux. Cette tâche incombait surtout au journal, la propagande orale restant pour l'instant fort restreinte, faute de moyens.

Trois périodes sont à distinguer dans la vie - très courte - et dans la propagande de l' " Union " 1° avant la Révolution d'octobre ; 2° au moment même de cette seconde Révolution ; 3° après celle-ci.

Dans la première période, l'" Union " lutta simultanément et contre le gouvernement de l'heure (de Kérensky), et contre le danger d'une révolution politique (vers laquelle tout semblait converger), pour une nouvelle organisation sociale at base syndicale et libertaire.

Chaque numéro du journal contenait des articles précis et concrets sur la façon dont les anarcho-syndicalistes concevaient les tâches constructives de la Révolution à venir. Tels furent par exemple : une série d'articles sur le rôle des comités d'usines ; les articles sur les tâches des Soviets, sur la façon de résoudre le problème agraire, sur la nouvelle organisation de la production, des échanges, etc.

Dans plusieurs articles - surtout dans ses éditoriaux - le journal expliquait aux travailleurs, d'une façon très concrète, quelle devait être, d'après les anarcho-syndicalistes, la véritable Révolution émancipatrice.

Ainsi, dans l'éditorial du n° 1 de Goloss Trouda (du 11 août 1917 : " L'Impasse de la Révolution ") le journal, après avoir parcouru rétrospectivement la marche de la Révolution et constaté sa crise (en août, la Révolution russe traversa une période critique), écrivait ceci (10) :

Disons tout de suite que nous concevons et les causes profondes de cette crise et, surtout, l'action révolutionnaire prochaine, d'une manière qui ne ressemble en rien à celle de tous les écrivains socialistes.
S'il nous avait été possible d'élever notre voix plus tôt, au début même de la Révolution, aux premiers jours et semaines de son libre élan, de ses magnifiques envolées et de ses recherches ardentes, illimitées, nous aurions aussitôt, dès ces premiers moments, proposé et défendu des moyens et des actes absolument différents de ceux préconisés par les partis socialistes. Nous nous serions nettement dressés contre les " programmes "et la " tactique " de tous ces partis et fractions : bolcheviks, mencheviks, socialistes-révolutionnaires de gauche, socialistes-révolutionnaires de droite, etc. Nous aurions indiqué à la Révolution d'autres buts. Nous aurions suggéré aux masses laborieuses d'autres tâches.
Les longues années de notre travail à l'étranger furent consacrées à la propagande d'un tout autre ensemble d'idées, sur la Révolution Sociale et ses voies. Hélas, notre pensée ne pénétrait pas en Russie, séparée des autres pays par des barrières policières.
Aujourd'hui, nos forces se rallient ici. Et nous considérons comme notre premier devoir, comme notre tâche la plus sacrée de reprendre aussitôt ce travail sur notre propre sol : actuellement le sol de la liberté.
Nous devons agir. Nous devons ouvrir aux masses laborieuses des horizons nouveaux. Nous devons les aider dans leurs recherches.
La force des choses nous oblige à élever notre voix à une heure où la Révolution est momentanément bloquée dans une impasse et où les masses marquent un temps d'arrêt, comme plongées dans une lourde réflexion. Nous aurons à nous employer à fond pour que cette réflexion ne reste pas stérile. Nous devons utiliser ce temps d'arrêt de façon que la nouvelle vague révolutionnaire trouve les masses davantage prêtes, plus conscientes des buts à atteindre, des tâches à remplir, de la voie à suivre. Il faut faire tout ce qui est humainement possible pour que la vague à venir ne se brise, ne s'éparpille pas à nouveau dans un élan sans lendemain.
Dès à présent, nous devons indiquer les moyens de sortir de l'impasse : moyens dont la presse périodique tout entière, sans exception, ne dit pas un seul mot.
L'éditorial du n° 2 (" Le Tournant historique ", le 18 août 1917) précise :
Nous vivons des minutes critiques. Les balanciers de la Révolution sont en mouvement - tantôt lentement, tantôt convulsivement. Ils continueront ce mouvement pendant quelque temps encore. Ensuite, ils s'arrêteront. Les ouvriers russes sauront-ils en temps opportun, tant que leurs balanciers oscillent encore, jeter sur leur plateau à eux une idée nouvelle, un nouveau principe d'organisation, une nouvelle base sociale ? C'est de cela que dépendent beaucoup - sinon totalement - et le futur destin et l'issue de la Révolution actuelle.
L'éditorial du n° 3 (" Actualités ", le 25 août 1917) s'adresse aux travailleurs dans les termes suivants :
Nous disons aux ouvriers, aux paysans, aux soldats, aux révolutionnaires russes : avant tout et surtout continuez la Révolution . Continuez à vous organiser solidement et à relier entre eux vos organismes nouveaux : vos communes, vos unions, vos comités, vos Soviets. Continuez - avec fermeté et persévérance toujours et partout - à participer de plus en plus largement, de plus en plus efficacement, à l'activité économique du pays. Continuez à prendre entre vos mains, c'est-à-dire entre les mains de vos organisations, toutes les matières premières et tous les instruments indispensables pour votre travail. Continuez à éliminer les entreprises privées. Continuez la Révolution ! N'hésitez pas à affronter la solution de toutes les questions brûlantes de l'actualité. Créez partout les organes nécessaires pour réaliser ces solutions. Paysans, prenez la terre et mettez-la à la disposition de vos propres comités. Ouvriers, préparez-vous à mettre entre les mains et à la disposition de vos propres organismes sociaux - partout sur place - les mines et le sous-sol, les entreprises et les établissements de toutes sortes, les usines et les fabriques, les ateliers, les chantiers et les machines.
En attendant, le parti bolcheviste s'orientait de plus en plus vers son coup d'Etat. Il se rendait parfaitement compte de l'état d'esprit révolutionnaire des masses et espérait en profiter, c'est-à-dire réussir la prise du pouvoir.

Critiquant cette orientation, Goloss Trouda écrit dans un article du même n° 3 :

Une solution logique, claire et simple nous est offerte. Elle s'impose d'elle-même. Il n'y a qu'à la saisir - résolument, audacieusement. Il faut se décider à prononcer l'ultime parole dictée par la logique même des choses : on n'a pas besoin d'un Pouvoir. A la place d'un " Pouvoir ", ce sont les organisations unifiées des travailleurs - ouvriers et paysans - qui doivent devenir les " maîtres de la vie ". Soutenues par les formations révolutionnaires des soldats, ces organisations doivent, non pas aider quelqu'un à " s'emparer du Pouvoir ", mais prendre directement en mains la terre et les autres éléments et instruments de travail, établissant - partout sur place - un ordre économique et social nouveau.
Les simples " habitants " et les " fainéants " accepteront tranquillement le nouvel ordre de choses. La bourgeoisie - restée sans soldats et sans capitaux - restera, tout naturellement aussi, sans pouvoir. Et les organisations des travailleurs, reliées entre elles, mettront sur pied, d'un commun accord, la production, les transports et les communications, les échanges et la distribution des marchandises sur des bases nouvelles créant dans ce but, et selon les nécessités réelles, des organes de coordination et des centres indispensables. C'est alors - et alors seulement - que la Révolution aura vaincu.
L'article dit ensuite que, tant que la lutte aura le caractère de querelles entre les partis politiques pour le Pouvoir, et que les masses laborieuses seront entraînées dans ces querelles et divisées par des fétiches politiques, il ne pourra être question ni de la victoire de la Révolution ni même d'une reconstruction sociale vraiment profonde de la vie.

L'article exprime l'espoir que les masses, poussées par les exigences mêmes de la vie, finiront par arriver à cette solution dont les éléments sont déjà semés par les conditions objectives de notre époque et de toute l'ambiance donnée.

Et il conclut dans ces termes :

Il va de soi que nous ne prétendons pas être prophètes. Nous ne prévoyons qu'une certaine éventualité , une certaine tendance qui peut aussi ne pas se réaliser . Mais, dans ce dernier cas, la Révolution actuelle ne sera pas encore la vraie grande Révolution Sociale. Et alors, la solution du problème - telle que nous venons de la tracer - incombera à l'une des révolutions futures.
Enfin, l'éditorial du n° 9 (du 6 octobre, donc à l'approche de la Révolution bolcheviste) dit :
Ou bien la Révolution poursuivant sa marche, les masses - au bout des épreuves, des malheurs et des horreurs de toutes sortes, après des erreurs, des heurts, des arrêts, des reprises, de nouveaux reculs, peut-être même d'une guerre civile et d'une dictature temporaire - sauront , enfin, élever leur conscience à une hauteur qui leur permettra d'appliquer leurs forces créatrices à une activité positive de leurs propres organismes autonomes, partout sur place : alors, le salut et la victoire de la Révolution seront assurés.
Ou bien les masses ne sauront pas encore créer, au cours de cette Révolution, leurs propres organismes coordonnés et consacrés à l'édification de la vie nouvelle : alors la Révolution sera tôt ou tard étouffée. Car, seuls ces organes sont capables de la mener vers la victoire définitive.
L'attitude de 1'" Union " au moment même du coup d'Etat d'octobre a été déjà suffisamment mise en relief (voir chapitre 1). Nous n'y reviendrons donc pas. Rappelons seulement que, ayant exprimé leurs réserves, les anarchistes participèrent très activement à cette Révolution - là où elle aboutit à une action des masses (Cronstadt, Moscou) - ceci pour des raisons et pour des buts spécifiés dans les réserves mêmes.

Après la Révolution d'octobre, pendant les quelques mois de sa difficile existence, l'Union anarcho-syndicaliste de plus en plus brimée par le gouvernement bolcheviste, suivit au jour le jour l'action de celui-ci et la marche des événements (11). Le journal, qui parut quotidiennement pendant trois mois, expliquait aux travailleurs tous les écarts, toutes les erreurs, tous les méfaits du nouveau pouvoir, développant, en même temps, ses propres idées et indiquant les moyens de les appliquer, conformément à sa façon de voir. Une telle besogne constituait, non seulement son droit, mais incontestablement son devoir le plus strict.

Dans une série d'articles : le 27 oct. (" Et après ? ") le 3-16 nov. (" La seconde Révolution "), le 4-17 nov. (" La Déclaration et la Vie "), etc., on insiste sur la nécessité d'abandonner dès à présent les méthodes politiques de la dictature sur les masses et de laisser au peuple laborieux la liberté d'organisation et d'action.

Nous disons :
1° Dès le début de la Révolution, c'est-à-dire dès le mois de mars, les masses laborieuses auraient dû créer partout leurs organismes de travailleurs, organismes de classe, hors partis coordonnant l'action de ces organes et la concentrant tout entière sur l'unique but réel à atteindre : la mainmise sur tous les éléments indispensables pour le travail et, finalement, sur la vie économique du pays.
2° Les hommes instruits, conscients et expérimentés, les intellectuels, les spécialistes, etc., auraient dû, dès les premiers jours de la Révolution, se préoccuper non pas de la lutte et des mots d'ordre politiques, non pas de " l'organisation du Pouvoir ", mais bien de celle de la Révolution. Tous ces hommes auraient dû assister les masses dans le développement et le perfectionnement de leurs organisations, les aidant à employer leur attention, leur énergie et leur activité à la préparation d'une véritable Révolution : économique et sociale.
A ce moment-là, personne ne les aurait entravés dans cette besogne.
En effet, les ouvriers, les paysans et les soldats étaient parfaitement d'accord les uns avec les autres dans cette tâche collective. La Révolution - la vraie - aurait avancé à grands pas, par un chemin droit. Elle aurait, dès le début, poussé ses racines bien en profondeur, ceci d'autant plus que les masses, elles-mêmes, dans un élan spontané, avaient déjà créé tout un réseau d'organisations et qu'il ne s'agissait plus que d'apporter à cette tâche constructrice un certain ordre et une plus haute conscience. Ah si, dès le début, tous les révolutionnaires sincères, toute la presse socialiste, etc., avaient concentré leur attention, leurs forces et leur énergie à cette besogne, les voies de la Révolution seraient autres.
C'est, précisément ce qui n'a pas été fait.
(La Seconde Révolution.)

Un article intitulé : " Le nouveau Pouvoir " (n° 14, du 4-17 novembre) dit :

Là où commence le Pouvoir finit la Révolution. Là où commence " l'organisation du Pouvoir " finit " l'organisation de la Révolution ". L'expression : " pouvoir révolutionnaire " a autant de sens que les expressions : " glace chaude " ou " feu froid ", c'est-à-dire aucun.
Si la Révolution s'engage définitivement sur la voie politique, selon la recette de " l'organisation du Pouvoir ", nous verrons ce qui suit : dès que la première victoire révolutionnaire du peuple insurgé (victoire si chèrement payée en raison, justement, des mêmes méthodes politiques) deviendra un fait acquis, notre " seconde Révolution " s'arrêtera. Au lieu d'une activité révolutionnaire libre et créatrice des masses partout sur place - activité indispensable pour consolider et développer cette victoire - nous assisterons alors à un écoeurant " marchandage " autour du Pouvoir au centre, à une " organisation (absolument inutile) du Pouvoir " au centre et, enfin, à une " activité " absurde d'un nouveau " Pouvoir " au centre : d'un nouveau " gouvernement de toutes les Russies ".
Les Soviets et d'autres organismes locaux devront, bien entendu, dépendre du Soviet central et du Gouvernement ; ils seront forcés de se soumettre au centre, de le reconnaître " Tout le pouvoir aux Soviets " deviendra, en fait, l'autorité des leaders du parti, placés au centre. A la place d'une union naturelle et indépendante des villes et de la campagne libres, construisant à leur gré la nouvelle vie économique et sociale, nous verrons un centre d'Etat " fort ", un " pouvoir révolutionnaire ferme " : pouvoir qui prescrira, ordonnera, imposera, châtiera.
Ou cela sera ainsi ou l'autorité n'existera pas. Car rien d'intermédiaire entre ces deux éventualités n'est réalisable. Des phrases sur une " autonomie locale ", en présence d'un pouvoir d'Etat en vigueur, sont toujours restées, restent aujourd'hui et resteront à l'avenir des phrases vides.
........................................................
Ce nouveau pouvoir, en train de se consolider, saura-t-il donner quoi que ce soit au peuple ?
Sans aucun doute, il tentera de lui octroyer quelque chose.
Mais, travailleurs, oubliez la Révolution Sociale, le socialisme , l'abolition du système capitaliste et votre véritable émancipation, si vous êtes disposés à attendre tout cela de la part du nouveau Pouvoir ! Car le nouveau Pouvoir (ni aucun autre) ne saura vous le donner.
Vous voulez des preuves ?
Et, après avoir assemblé des faits prouvant que le bolchevisme finira fatalement par la dégénérescence et la trahison, l'article conclut comme suit :
Cela signifie que, du bolchevisme au capitalisme, le front malgré tout, reste au fond, " unique ", sans interruption. Telles sont les lois fatales de la lutte politique.
Vous allez nous dire que vous protesterez, que vous lutterez pour vos droits, que vous vous soulèverez et agirez partout sur place en pleine indépendance ?
Très bien. Mais alors, soyez prêts à ce que votre activité soit déclarée " arbitraire ", " anarchique " ; à ce que " les socialistes au pouvoir " vous assaillent sous ce prétexte, avec toute la force de leur autorité " socialiste " ; et que, enfin, les couches de la population satisfaites par le nouveau gouvernement (couches auxquelles il aura donné " quelque chose ") ainsi que tous ceux qui en auront assez de la Révolution et n'éprouveront pour vous que de la colère et de la haine, se dressent contre vous.
Dans votre lutte contre le tzarisme vous aviez avec vous presque tout le pays.
Dans votre lutte contre Kerensky vous étiez déjà beaucoup plus isolés.
Si, maintenant, vous laissez le nouveau pouvoir se consolider (et si les événements s'y prêtent) ; si vous avez prochainement une lutte à entamer contre cette autorité devenue forte, vous ne serez plus qu'une poignée.
On vous écrasera impitoyablement comme des " fous ", comme des " fanatiques " dangereux, comme des " anarchistes ", comme des " bandits "... Et on ne posera même pas une pierre sur vos tombes.
Dans un article paru sous le titre : " D'impasse en impasse " (n° 15, du 6-19 novembre) nous lisons :
Il n'y a qu'un moyen de mettre la Révolution sur le juste et droit chemin :
Renoncer à la consolidation du Pouvoir politique central. Aider tout de suite les masses - partout sur place - à créer leurs organisations de classe, hors des partis. Aider ces organisations à former un ensemble harmonieux. d'abord localement, ensuite régionalement, etc., au moyen des Soviets (conseils) de ces organisations : Soviets non pas autoritaires, mais uniquement instruments de liaison et de coordination. Orienter ces organismes vers le seul but qui importe : celui de leur mainmise progressive sur la production, les échanges, les communications, la distribution etc. Commencer ainsi, tout de suite, à organiser la vie économique et sociale du pays sur des bases nouvelles.
Alors commencera à se réaliser, facilement et d'une façon naturelle, une sorte de " dictature du travail ". Et le pays entier saura, peu à peu, s'y faire.
Et l'article conclut ainsi :
Tout Pouvoir est un péril pour la Révolution. Aucun Pouvoir ne saura amener la Révolution à son véritable but. Ce n'est guère dans les labyrinthes des combinaisons politiques que se trouve la clef qui ouvrira la porte promise du Temple de la victoire !
Un article sur " L'organisation de la Révolution " constate et précise (n° 16, du 7-20 novembre) :
Les partis socialistes disent :
Pour organiser la Révolution, il faut, avant tout, s'emparer du Pouvoir d'Etat et organiser ce nouveau Pouvoir. A l'aide de celui-ci, toute l'économie passera aussi entre les mains de l'Etat.
Les anarchistes disent :
Pour organiser la Révolution, il faut, avant tout, s'emparer de l'économie et l'organiser. Par ce moyen, le Pouvoir et l'Etat (reconnus par les socialistes eux-mêmes comme un mal " inévitable " et temporaire) seront éliminés.
S'emparer de l'économie, cela signifie : prendre possession de l'agriculture et de l'industrie ; prendre en mains la production, les échanges, les communications, etc. Cela signifie, avoir à sa disposition tous les moyens et instruments de travail et d'échanges : le sol et le sous-sol, les mines ; les fabriques, les usines, les ateliers, les chantiers, etc. ; les stocks et les dépôts ; les magasins ; les banques ; les locaux ; les chemins de fer, les transports maritimes et fluviaux et toutes les voies de communication, la poste, le télégraphe, le téléphone, etc.
Pour s'emparer du Pouvoir, il faut un parti politique. Car, de fait, c'est un parti qui prend possession du pouvoir, en la personne de ses leaders (chefs). C'est pourquoi les socialistes incitent les masses à s'organiser en un parti, afin de soutenir celui-ci au moment de la lutte pour la prise du Pouvoir.
Pour s'emparer de l'économie, un parti politique n'est pas indispensable. Ce qui est indispensable, ce sont les organismes des travailleurs, de masses : organismes indépendants et restant en dehors de tout parti politique. C'est à ces organismes qu'incombe, au moment de la Révolution, la tâche de la nouvelle édification économique et sociale.
Voilà pourquoi les anarchistes ne forment pas un parti politique : ils militent, soit directement dans les organisations de masses, soit - comme propagandistes - dans des groupes et unions idéologiques.
Et, par la suite, l'article pose ces questions fondamentales :
Comment faut-il, comment peut-on s'organiser sans Pouvoir ? Par quoi faut-il commencer ? Comment faut-il s'y prendre ?
Le journal promet de répondre à toutes ces questions d'une façon précise et détaillée.

Et, en effet, il y répond dans plusieurs articles parus avant sa suppression (au printemps 1918).

(Notons des articles tels que : " La Guerre ", no 17, du 8-21 novembre ; " La Famine ", même numéro ; " La dernière étape ", même numéro ; " Que faire ? " n° 19, du 18 novembre-1er décembre ; " Avertissement ", n° 20 ; " Les tâches immédiates ", n° 21, etc.).

La fin de l'année 1917 avait été très dure pour le peuple. La guerre continuait à épuiser et paralyser le pays. La situation à l'intérieur devenait de plus en plus tragique.

L'article " Que faire ? " constate :

Les conditions d'existence des masses ouvrières empirent de jour en jour, la misère augmente. La faim s'installe en permanence dans les foyers. Le froid est là, mais le problème des loyers et du chauffage n'est pas résolu. Un très grand nombre d'usines ferment leurs portes, faute de moyens, de combustible de matières premières et, souvent de propriétaires qui sont en fuite : Les voies ferrées sont dans un état lamentable. L'économie du pays est totalement ruinée.
Et il continue :
Une situation paradoxale se crée :
En haut , le gouvernement " ouvrier et paysan ", centre investi de tous les pouvoirs et disposant de la force pour les exercer. Les masses attendent de lui des solutions. Il publie des décrets où il dit bien quelles devraient être les améliorations. (Et encore, ce qu'il préconise est bien au-dessous des besoins des masses), mais quant à la question essentielle : comment y arriver, il répond : " L'Assemblée Constituante ! "
En bas, tout demeure comme auparavant.
Les masses crèvent de faim - mais la spéculation, le lucre, l'écoeurant commerce " sous le manteau " continuent de plus belle.
Les masses sont dans la misère - mais les magasins (même les étalages) regorgent de vêtements, de viande, de légumes, de fruits et de conserves. Et ne doutons pas qu'il y ait en ville une bonne quantité d'objets de première nécessité.
Les masses sont pauvres - mais les banques sont riches.
Les masses sont privées de logis (si modestes soient-ils) - mais les maisons appartiennent aux propriétaires.
Les masses sont jetées dans la rue, les usines ferment leurs portes, et il est impossible de " prendre en mains " les entreprises abandonnées, faute de capitaux, de combustible et de matières premières.
La campagne a besoin des produits de la ville. La ville a besoin des produits de la campagne - mais la situation est telle qu'il est presque impossible de réaliser les échanges.
Constatant ce désastre et critiquant la molle attitude du gouvernement bolcheviste, la presse anarchiste propose en même temps les moyens qui lui paraissent être les plus rapides, les plus simples et les plus efficaces pour en sortir.

Ainsi, dans plusieurs articles (" Que faire ? ", " Avertissement ", etc.), le journal soumet à l'attention des travailleurs tout un programme concret et détaillé des mesures urgentes, immédiates, telles que : réquisition par les organismes ouvriers des produits de première nécessité et organisation des stocks et dépôts de distribution (pour parer à la famine) ; création de restaurants populaires ; organisation méthodique des comités de maisons, (de locataires), de rues, de quartiers et ainsi de suite (pour parer à l'insuffisance des logis et commencer, en même temps, à remplacer les propriétaires par des collectivités d'usagers) : autrement dit, socialisation immédiate et progressive des lieux d'habitation ; réquisition immédiate et progressive (toujours par les organismes ouvriers) des entreprises abandonnées par leurs propriétaires ; organisation immédiate des travaux publics (pour entreprendre tout de suite les réparations urgentes dans les villes, sur les voies ferrées, etc.), confiscation immédiate d'une partie des fonds en banques afin de permettre le développement de la nouvelle production collective ; reprise des relations régulières entre les villes et la campagne : échange de produits entre les organisations ouvrières et les cultivateurs socialisation des chemins de fer et de tous les moyens de communication ; réquisition et socialisation des mines aussi rapidement que possible aux fins d'approvisionnement immédiat (par les soins des organisations ouvrières, des usines, chemins de fer, habitations, etc., et en matières premières.

Le gouvernement bolcheviste était loin d envisager de telles mesures, car elles tendaient, nécessairement, à diminuer son rôle, à le reléguer au second plan, à démontrer rapidement son inutilité et, finalement, à s'en passer. Il ne pouvait l'admettre.

Ne voulant rien confier aux masses, mais ne se sentant pas encore assez fort pour entreprendre lui-même quelque chose de décisif par la voie de l'action politique, il laissait traîner les choses, se bornant, en attendant, à des remèdes économiques timides et inefficaces. Il cherchait surtout à parer aux nécessités les plus pressantes par des procédés politico-policiers et militaires : réquisitions désordonnées, arbitraires et brutales à l'aide de détachements de troupes excitées par les chefs (procédés qui, entre autres conséquences, dressaient la campagne contre les villes et la détournaient de tout intérêt pour la Révolution), répressions, violences, etc.

Tout en protestant vigoureusement contre la fausse voie où les bolcheviks, d'après eux, allaient engager la Révolution, tout en critiquant leur système, les anarchistes furent les seuls à préconiser des mesures vraiment populaires, vraiment socialistes et. en même temps, concrètes : mesures qui devaient, selon eux, orienter la Révolution, dès à présent, sur le chemin de la véritable Révolution Sociale.

Naturellement, les bolcheviks ne les écoutaient pas. Et quant aux masses, totalement accaparées et subjuguées par le bolchevisme, elles ne pouvaient ni entendre les anarchistes, ni se prononcer elles-mêmes.

A ce propos, je me permets de citer ici en entier un article de Goloss Trouda (n° 18, du 13 février 1918), paru au sujet d'un arrêté du gouvernement bolcheviste concernant la liberté de la presse. L'article situe nettement la position respective des deux idéologies opposées, vis-à-vis d'un problème concret.

FAUSSE ROUTE. - Si l'on voulait noter, au jour le jour, les faits et les événements prouvant incontestablement qu'il n'est pas possible de réaliser la vraie Révolution Sociale " par en haut ", on aurait déjà de quoi remplir des dizaines de colonnes du journal... Seulement, nous avons d'autres chats à fouetter pour l'instant ! Réservons donc cette tâche aux laborieux historiens futurs de notre Révolution. Sans doute, ils découvriront dans ses archives une abondante documentation démontrant éloquemment " comment il ne faut pas faire la révolution ". Quant à nous, nous en avons vraiment assez de répéter, tous les jours, que ni la vraie liberté ni la véritable émancipation du monde du travail, ni la nouvelle société, ni la nouvelle culture - bref, qu'aucune valeur réelle du socialisme ne peut être réalisée au moyen d'un " appareil d'Etat " centralisé, mû par un pouvoir politique entre les mains d'un parti. Ne serait-il pas temps d'en finir avec ce sujet, dans l'espoir que, demain, la vie elle-même fera comprendre cette vérité (au fond si simple) avec une netteté parfaite, à tous les aveugles ?
Et pourtant, ils sont encore bien nombreux, ces aveugles.
Il y a à peine quelques jours, nous avons eu en mains une résolution disant ce qui suit : Bien que l'idée de l'anarchisme soit la meilleure, la plus belle et la plus pure des idées, le moment de sa réalisation n'est pas encore venu. Il est indispensable, d'abord, de consolider la révolution faite (" socialiste "). " Nous sommes persuadés, conclut la résolution, que l'anarchisme viendra et triomphera après le socialisme. "
La voilà bien, cette conception courante, banale de l'anarchisme !
Pour le brave " habitant ", l'anarchisme est, ou bien la bombe et le pillage, horreur et chaos, ou bien, dans le meilleur des cas un rêve béat : le paradis " après le socialisme ". Car le brave " habitant " ne connaît pas l'anarchisme. Il le juge d'après des " on dit ". Il est si naïf, si crédule, le pauvre !...
Les auteurs de la résolution ne le connaissent pas non plus !
Si l'on se représente l'anarchisme comme l'avènement d'une époque où l'on vivra des jours tissés d'or et de soie dans un pays de Cocagne, alors oui : son temps n'est pas encore venu (de même qu'en ce sens, le temps du " socialisme " n'est pas encore venu, non plus).
Mais si (comme le font les auteurs de la résolution), on aborde le problème du point de vue de la voie vers l'émancipation, du processus même de la lutte pour l'affranchissement, alors il serait absurde de s'imaginer qu'en prenant telle voie, nous suivrions telle autre. Alors, on serait obligé de choisir : ou l'une ou l'autre.
Or, l'anarchisme n'est pas seulement une idée, un but : il est, avant tout, aussi une méthode, un moyen de lutte pour l'émancipation de l'homme. Et, de ce point de vue, nous affirmons clairement, catégoriquement que la voie " socialiste " (celle du socialisme autoritaire et étatique) ne peut réaliser les buts de la Révolution Sociale, ne peut nous amener au socialisme. Seule la méthode anarchiste est capable de résoudre le problème.
La thèse essentielle de l'anarchisme comme méthode de lutte, comme voie vers le vrai socialisme est justement celle-ci : il est impossible d'aboutir à l'anarchisme, et généralement à la liberté, " à travers le socialisme ", " après le socialisme ". Ce n'est pas " à travers " mais précisément " en travers " et " contre " " le socialisme " qu'on pourra y arriver. On ne peut réaliser l'anarchisme autrement qu'en allant droit au but, par le chemin anarchiste direct Sinon, nous n'y arriverons jamais.
Il est impossible de réaliser la liberté au moyen d'un socialisme étatique.
Etant partis à la conquête du socialisme par la voie d'une révolution faite par en haut, les " socialistes ", d'après nous, ont dévié ; ils ont fait fausse route. Leur chemin n'aboutit à aucune Révolution Sociale, à aucun socialisme. Ou bien ils seront obligés de rebrousser chemin et de reprendre la bonne route - juste droite, anarchiste, - ou bien ils s'égareront et engageront toute la Révolution dans une impasse.
Voilà ce que l'anarchisme affirme. Voilà pourquoi il lutte contre le " socialisme " actuel. Et voilà ce que la vie devra démontrer bientôt aux plus aveugles.
.............................................................................................................................
Renonçant à nous occuper ici de nombreux faits qui d'ores et déjà, renforcent notre conviction, nous sentons la nécessite de fixer ici même un seul fait frappant, " fait " de la dernière minute (12) :
Nous venons de recevoir un exemplaire des " Dispositions provisoires concernant le mode d'édition de tous imprimés, périodiques ou non, à Pétrograd ".
Nous avons toujours considéré la lutte implacable contre la presse bourgeoise comme la tâche immédiate des travailleurs à l'époque de la Révolution Sociale.
Supposez donc un instant, cher lecteur, que cette Révolution suive, dès ses débuts, notre voie anarchiste : des organismes ouvriers et paysans se créent et se fédéralisent en une organisation de classe ; ils prennent en mains la vie économique du pays, ils combattent eux-mêmes, et à leur manière, les forces adverses. Vous comprendrez facilement que la presse, en tant qu'instrument d'action de la bourgeoisie, serait combattue par ces organismes d'une manière essentiellement différente de celle employée par notre gouvernement " socialiste " pour combattre la presse " bourgeoise ".
En effet, est-ce que ces " Dispositions provisoires " visent la presse bourgeoise ?
Lisez attentivement les articles 2 à 8 de ces " Dispositions ". Lisez surtout avec attention le paragraphe intitulé : " Interdiction et confiscation. " Vous aurez la preuve palpable que, du premier de ces articles au dernier, ces " Dispositions " suppriment, non pas la presse bourgeoise, mais toute ombre de liberté de la presse en général. Vous verrez que c'est un acte typique, établissant la plus rigoureuse censure pour toutes les publications qui auraient le malheur de déplaire au gouvernement, d'où qu'elles viennent. Vous constaterez que cet acte établit une multitude de formalités et d'entraves absolument inutiles.
Or, nous sommes persuadés que la véritable Révolution des travailleurs lutterait contre la presse bourgeoise avec d'autres méthodes et sous d'autres formes.
Nous sommes convaincus que les vrais militants et hommes d'action de la véritable Révolution Sociale n'auraient ni n'auront jamais à recourir à une loi sur la censure : loi banale, typiquement bureaucratique et autoritaire ; loi cherchant à protéger le gouvernement existant contre toute espèce de critique ou de lutte, qu'elle vienne de droite ou de gauche ; loi, enfin, introduisant toute une série de freins, d'entraves et d'obstacles superflus et barbares du point de vue de la liberté d'expression.
Eh bien, nous avons dit plus d'une fois que toute voie possède ses particularités. Gloire aux dieux ! la " particularité " en question ne touche, pour l'instant, que Pétrograd. Espérons que les masses révolutionnaires du reste du pays se montreront plus à la page que notre capitale défaillante et qu'elles rendront inutile l'application des " Dispositions provisoires " en province.
Espérons aussi que ces " Dispositions " provisoires ne deviendront pas définitives.
Les anarchistes supposaient que, les imprimeries et tous les moyens de publication étant pris en mains directement par les organisations ouvrières, ces dernières refuseraient - ce qui eût été simple et normal - d'imprimer et d'éditer les écrits contre-révolutionnaires. Ainsi - comme dans d'autres domaines - aucun besoin d'une action politique (gouvernement, police, etc.) ne se serait fait sentir et on se passerait de la " censure ".

Inutile de dire que les " Dispositions " furent très rapidement étendues au pays entier et, plus tard, servirent de base à des lois sur la presse supprimant carrément toute publication non gouvernementale (non bolcheviste).

Dans l'article : " Les tâches immédiates ", trop long pour être cité, le journal offre à nouveau des suggestions détaillées sur un ensemble de problèmes d'actualité. " Organisation du ravitaillement ", " Comment résoudre la question des habitations ", " Fabriques et usines ", " Les banques " ; " La Ville et la Campagne ", " Les matières premières et les combustibles ", " Les transports ", " Les travaux publics " : tels en sont les chapitres essentiels.

Naturellement, plusieurs articles furent consacrés à la question paysanne (" L'oeuvre paysanne ", n° 22, et autres), ainsi que de nombreux éditoriaux concernant le problème ouvrier (" La Voie ouvrière ", n° 7 du quotidien ; " L'oeuvre ouvrière ", n° 11 ; " Le Congrès ouvrer ", et ainsi de suite.)

Pour terminer, je me permets, à titre de curiosité, encore une citation tirée d'un article intitulé : " Lénine et l'Anarchisme " (n° 5, du 19 décembre-1er Janvier 1918) :

Les " socialistes ", gonflés de sentiments d'ordre, de prudence et de circonspection, reprochent au citoyen Lénine, à tout instant, son penchant pour l'anarchisme.
Les répliques du citoyen Lénine se réduisent, chaque fois, à la même formule : " Patientez. Je ne suis pas encore tout à fait anarchiste. "
Les anarchistes attaquent le citoyen Lénine à cause de son faible pour le dogme marxiste. Les répliques du citoyen Lénine se réduisent, chaque fois, à la même formule : " Patientez. Je ne suis plus tout à fait marxiste.
Nous éprouvons, enfin, le désir de dire à tous ceux qui sont ainsi troublés dans leur âme : ne vous inquiétez pas, n'attendez pas ! Le citoyen Lénine n'est pas du tout anarchiste.
Et après une brève analyse de la position de Lénine face à la Révolution, l'article termine ainsi :
Le citoyen Lénine a raison quand il dit : Nous rejetons le parlementarisme, la Constituante, etc., parce que la Révolution a engendré les Soviets.
Oui, la Révolution a engendré.., non seulement les Soviets, mais en général une juste et saine tendance vers une organisation de classe, hors des partis, apolitique, non étatiste. Le salut de la Révolution est uniquement dans cette tendance. Et le citoyen Lénine aurait eu raison s'il avait reconnu il y a belle lurette - à l'aube de sa jeunesse - que la vraie Révolution allait prendre justement ce chemin. Hélas, à cette époque, il était " marxiste pur " !
Et maintenant ? Oh, bien entendu, les tendances de plus en plus consciemment anarchisantes des masses le troublent. L'attitude des masses a déjà obligé le citoyen Lénine à s'écarter de l'ancien chemin. Il est en train de céder, de s'incliner. Il ne laisse l'" Etat ", l'" autorité ", la " dictature " que pour une heure, pour une toute petite minute, pour le " moment transitoire ". Et après ? Après, ce sera l'anarchisme, le presque-anarchisme, l'" anarchisme soviétique ", l'anarchisme " à la Lénine ".
Et les " marxistes " bourrés d'esprit de méthode de sagesse et de méfiance, clament horrifiés : " Vous voyez ? Vous entendez ? Vous comprenez ? C'est terrible ! Est-ce du marxisme, ça ? Est-ce du socialisme ? "
Mais grands dieux ! ne prévoyez-vous pas, citoyens socialistes, ce que dira le citoyen Lénine lorsque le pouvoir actuel sera consolidé et qu'il deviendra possible de ne plus prêter l'oreille à la voix des masses ?
Il reviendra alors sur son chemin habituel, battu. Il créera un " Etat marxiste ", le plus authentique. Et, à l'heure solennelle de la victoire définitive, il vous dira : " Vous voyez, messieurs, je suis, de nouveau, tout à fait marxiste ! "
Il reste une seule question, la principale : les masses ne deviendront-elles pas, avant cette heure bienheureuse, " tout à fait anarchistes " et n'empêcheront-elles pas le citoyen Lénine de retourner au " tout à fait marxisme " ?
Je regrette de ne pas avoir pu apporter ici quelques autres textes du même Goloss Trouda , de l'Anarchie (de Moscou), du Nabate (d'Ukraine). Je n'ai pas sous la main les numéros nécessaires. Et, dans les conditions présentes, je ne peux pas me les procurer. Mais je puis assurer que, à quelques nuances et détails près, le contenu de tous les journaux libertaires sérieux était semblable. D'ailleurs, ce qui est cité suffit pour donner au lecteur une idée assez nette sur les thèses, la position et l'activité des anarchistes au cours de la Révolution.

Je peux y ajouter que la Confédération Anarchiste d'Ukraine (Nabate ), supprimée plus tard par le pouvoir bolcheviste, réussit à organiser en novembre 1918 et en avril 1919, à Koursk et à Elisabethgrad, deux Congrès qui réalisèrent un travail considérable. Ils dressèrent un plan d'action libertaire pour toute l'Ukraine. Leurs résolutions offrirent des solutions étudiées aux divers problèmes brûlants de l'heure.

La période entre octobre 1917 et fin 1918 fut significative et décisive : c'est au cours de ces quelques mois que se joua le destin de la Révolution . Pendant un certain temps, celle-ci oscilla entre les deux idées et les deux voies. Quelques mois après, le sort en fut jeté ; le gouvernement bolcheviste réussit à établir définitivement son Etat militaire , policier , bureaucratique et capitaliste (nouveau modèle).

L'idée libertaire, qui se mettait de plus en plus en travers de son chemin, fut étouffée.

Et quant aux vastes masses laborieuses, elles n'avaient ni assez de puissance ni assez de conscience pour pouvoir dire leur mot décisif. 


6.5 Quelques épisodes vécus

Quelques épisodes vécus, choisis entre mille autres semblables, me servirent d'illustration pour faire mieux comprendre le caractère particulier de cette époque.

Un soir, fin 1917, à Pétrograd, deux ou trois ouvriers de l'ancienne usine de pétrole Nobel (elle employait 4.000 ouvriers environ) se présentèrent au siège de notre " Union "et nous racontèrent ce qui suit :

L'usine étant abandonnée par les propriétaires, les ouvriers avaient décidé, après de multiples réunions et discussions, de la faire marcher collectivement. Ils commencèrent à faire des démarches en ce sens et s'adressèrent, entre autres, à " leur gouvernement " (bolcheviste), lui demandant de les aider dans la réalisation de leur projet.

Le Commissariat du Peuple au Travail leur déclara que, malheureusement, il ne pouvait rien faire pour eux dans les conditions du moment : il ne pouvait leur procurer ni combustible, ni matières premières, ni commandes ou clientèle, ni moyens de transport, ni fonds de roulement. Comme fiche de consolation, on leur dit que 90 % des usines se trouvaient dans le même cas et que le gouvernement prendrait sous peu des mesures générales en vue de leur remise en marche.

Les ouvriers s'apprêtèrent alors à faire rouler l'usine par leurs propres moyens, espérant trouver ce dont ils avaient besoin pour continuer la production et s'assurer un marché suffisant.

Or, le Comité ouvrier de l'usine fut avisé par le Commissariat du Travail que, le cas de celle-ci n'étant pas isolé et un grand nombre d'entreprises se trouvant dans une situation analogue, le gouvernement avait pris la décision de fermer tous ces établissements, d'en licencier les ouvriers en leur versant le montant de deux ou trois mois de salaire et d'attendre des temps meilleurs.

Les ouvriers de l'usine Nobel n'étaient nullement d'accord avec le gouvernement. Ils voulaient continuer le travail et la production. Ils avaient maintenant la certitude de réussir. Ils le firent savoir au gouvernement. Celui-ci répondit par un refus catégorique. Il déclara qu'en tant que gouvernement dirigeant l'ensemble du pays et responsable devant cet ensemble il ne pouvait admettre que chaque usine agisse à la fantaisie, ce qui eût abouti à un chaos inextricable ; qu'en tant que gouvernement, il était obligé de prendre des mesures générales, et qu'en ce qui concernait les entreprises dans le cas de celle de Nobel, cette mesure ne pouvait être que la fermeture.

Les ouvriers, réunis par le Comité de l'usine en une assemblée générale, s'élevèrent contre cette décision.

Alors le gouvernement leur proposa de faire une nouvelle réunion générale où ses représentants viendraient expliquer définitivement le véritable sens de la mesure prévue et la nécessité générale de son application.

Les ouvriers acceptèrent. Et c'est ainsi que quelques-uns d'entre-eux, en relation avec notre " Union ", vinrent nous mettre au courant et nous demander de dépêcher à ladite réunion un orateur qui exposerait le point de vue des anarchistes. (A cette époque, de telles choses étaient encore possibles.) Les ouvriers de l'usine, disaient-ils, seraient certainement contents de connaître notre avis, de pouvoir comparer les deux thèses, de choisir la meilleure et d'agir en conséquence.

C'est moi qui fus délégué à la réunion.

J'étais arrivé le premier. Dans un immense atelier, la plupart des ouvriers de l'usine étaient réunis. Sur une sorte d'estrade, dressée au milieu, les membres du Comité étaient installés autour d'une table, attendant l'arrivée des membres du gouvernement. L'attitude de la masse était grave, réservée. Je pris place sur l'estrade.

Bientôt arrivèrent très " officiellement " (déjà !), très solennellement, serviettes luisantes sous le bras, les représentants du gouvernement. Ils étaient trois ou quatre, Chliapnikoff lui-même, Commissaire du Peuple au Travail à l'époque, en tête.

C'est lui qui parla le premier. D'un ton sec, officiel, il répéta les termes de la décision prise par le gouvernement et développa les motifs qui l'avaient amené à la prendre. Il conclut en déclarant que cette décision était ferme, irrévocable, sans appel, et qu'en s'y opposant les ouvriers commettraient un acte d'indiscipline dont les conséquences pourraient être graves pour eux et pour le pays.

Un silence glacial accueillit son discours, sauf quelques applaudissements nettement bolchevistes.

Alors le président déclara que certains ouvriers de l'usine désiraient connaître aussi le point de vue des anarchistes et qu'un représentant de l'Union anarcho-syndicaliste étant là, il lui donnait la parole.

Je me levai. Les " membres du gouvernement " stupéfaits (visiblement, ils ne s'attendaient pas à cela), me dévisagèrent avec une curiosité non dissimulée, mêlée d'ironie, d'inquiétude et de dépit.

Ce qui se passa par la suite resta fidèlement gravé dans ma mémoire tant ce fut typique, suggestif et encourageant pour mes convictions.

M'adressant aux ouvriers de l'usine, je leur dis à peu près ceci :

" - Camarades, vous travaillez depuis des années dans cette usine. Vous voulez continuer ici votre travail libre. C'est parfaitement votre droit. C'est, peut-être, même votre devoir. En tout cas, le devoir évident du gouvernement - qui se dit vôtre - est de vous faciliter la tâche, de vous soutenir dans votre résolution. Mais le gouvernement vient de vous répéter qu'il se voit impuissant à le faire et que pour cette raison, il va fermer l'usine et vous licencier, ceci au mépris de votre décision et de vos intérêts. Je tiens, avant tout, à vous dire qu'à notre sens - je parle au nom de l'" Union anarcho-syndicaliste " - l'impuissance du gouvernement (qui se dit vôtre) n'est pas une raison pour vous priver de votre morceau de pain honnêtement gagné. "

Une salve d'applaudissements m'interrompit.

" - Au contraire, repris-je, ces hommes-là (je désignai les " membres du gouvernement "), qu'ils s'appellent " gouvernement " ou autrement, auraient dû vous féliciter de votre initiative, vous encourager et vous dire comme nous vous disons, nous : Vu l'impuissance des autorités, il ne vous reste qu'une seule issue, c'est de vous débrouiller vous-mêmes et d'en sortir par vos propres forces et moyens. Votre gouvernement devrait y ajouter que, comme tel, il fera tout de même son possible pour vous venir en aide aussitôt qu'il le pourra. Moi, je ne suis pas membre du gouvernement ni ne veux l'être ; car aucun gouvernement, vous le voyez, n'est capable de faire le nécessaire pour vous ni organiser la vie humaine en général. J'ajouterai donc autre chose. Je vous pose une question : Avez-vous les forces et les moyens pour tâcher de continuer le travail ? Croyez-vous pouvoir réussir ? Pourriez-vous, par exemple, créer dans votre sein de petits organismes mobiles et actifs dont les uns s'occuperaient de la recherche du combustible ; d'autres, du problème des matières premières ; d'autres encore, de la question des livraisons par chemin de fer ; d'autres enfin, de celle des commandes et de la clientèle, etc. ? Tout dépend de cela, camarades. Si vous pouvez créer le nécessaire, si vous croyez pouvoir réussir, vous n'avez qu'à y aller et le gouvernement - " votre " gouvernement - ne devrait, certes y voir aucun inconvénient, au contraire... Quant à nous, les anarchistes, nous sommes sûrs que les ouvriers eux-mêmes, ayant des relations variées un peu partout dans le pays et connaissant à fond les éléments essentiels de leur travail, sauront - surtout étant 4.000 - résoudre le problème beaucoup plus simplement et rapidement que le gouvernement. Nous estimons donc que vous n'avez qu'à créer pour cela des organismes mobiles réunissant des hommes capables, par leurs relations, leurs connaissances et leurs aptitudes, d'agir énergiquement et avec succès. Leur mission terminée, ces organismes cesseraient d'exister et leurs membres rejoindraient la masse des ouvriers de l'usine. Que pensez-vous de cela ? "

Des applaudissements unanimes et prolongés me répondirent. Et, en même temps, plusieurs voix clamèrent :

" - Mais oui ! Mais oui ! Justement ! Nous avons préparé tout ce qu'il faut. Nous pouvons continuer. Nous sommes sur la question depuis des semaines...

" - Attention, camarades, dis-je, vous manquez de combustible. Le gouvernement renonce à vous en fournir. Sans combustible l'usine ne peut pas marcher. Pourrez-vous vous en procurer vous-mêmes, par vos propres moyens ?

- Oui, oui ! clamait-on. On est quinze à l'usine, déjà prêts et organisés pour aller dans une région ; chacun dans ses relations trouvera à volonté un combustible qui conviendra parfaitement à l'usine.

" - Et pour amener ce combustible ici ?

" - Nous sommes déjà en pourparlers avec des camarades des chemins de fer. Nous aurons des wagons et tout le nécessaire. Une autre équipe des nôtres s'en occupe.

" - Et pour le marché ?

" - Aucune difficulté, camarade ! Nous connaissons très bien la clientèle de l'usine et nous saurons écouler les produits puisque nous y sommes. "

Je jetai un coup d'oeil sur Chliapnikoff et les autres, Ils roulaient des yeux terribles et battaient nerveusement la table des doigts.

" - Eh bien ! mes amis, continuai-je, dans ces conditions, notre avis anarchiste est simple : agissez, produisez, allez-y ! Cependant, un mot encore. Il va de soi que vous n'agirez pas en patrons capitalistes, n'est-ce pas ? Vous n'allez pas embaucher des ouvriers pour les exploiter ? Vous n'allez pas vous constituer en une Compagnie anonyme par actions ? "

On rit. Et, tout de suite, quelques ouvriers prirent la parole pour déclarer que, bien entendu, tout le travail serait fait d'une manière collective, en parfaite camaraderie, uniquement pour pouvoir vivre. Le comité veillerait sur la bonne marche de l'entreprise. On répartirait l'encaisse d'une façon équitable et d'un commun accord. L'excédent des recettes, - s'il y en avait, formerait un fonds de roulement.

" - Et, conclut-on, si nous commettons des actes contraires à la solidarité des travailleurs, nous donnons carte blanche au gouvernement pour sévir. Dans le cas contraire, il n'a qu'à nous laisser faire et à avoir pleinement confiance en nous.

" - Donc, mes amis, terminai-je à mon tour, vous n'avez qu'à démarrer. Je vous souhaite bon courage et bonne chance ! "

Un tonnerre d'applaudissements me répondit. Une animation extraordinaire, remplaçant la torpeur de tout à l'heure, régnait dans l'atelier. De partout on acclamait cette conclusion et on ne s'occupait même plus des " représentants du gouvernement " qui restaient là immobiles, figés sur leurs sièges, les traits contractés.

Chliapnikoff chuchota alors à l'oreille du président. Celui-ci agita frénétiquement la sonnette. Enfin, le calme se rétablit.

Alors, Chliapnikoff reprit la parole.

Froidement, quoique visiblement en colère, scandant les mots et les accompagnant de gestes de commandant d'armée, il déclara qu'" en tant que membre du gouvernement " il n'avait rien à modifier - ni à ajouter ni à rétracter - de ce qu'il avait déjà dit. Il répéta que la décision du gouvernement était définitive.

" - C'est vous-mêmes, dit-il, qui nous avez placés au pouvoir. Vous nous avez volontairement, librement confié les destinées du pays. Vous avez donc confiance en nous et en nos actes. C'est vous, la classe ouvrière de ce pays, qui avez voulu que nous nous occupions de vos intérêts. Dès lors, c'est à nous de les connaître, de les comprendre et d'y veiller. Il va de soi que notre tâche est de nous préoccuper des vrais intérêts généraux de la classe laborieuse et non pas de telle ou telle autre petite fraction. Nous ne pouvons pas agir - un enfant le comprendrait - dans l'intérêt particulier de telle ou telle entreprise séparément. Il est logique et naturel que nous élaborions et établissions des plans d'action concernant l'ensemble du pays ouvrier et paysan. Ces plans doivent sauvegarder l'avenir de cet ensemble. Le contraire, c'est-à-dire prendre ou tolérer des mesures de faveur à l'égard de telle ou telle collectivité, serait ridicule, contraire aux intérêts généraux du peuple, criminel vis-à-vis de la classe ouvrière tout entière. Notre impuissance à résoudre tout de suite les divers problèmes compliqués de l'heure est passagère. Elle est explicable par les terribles conditions actuelles, après tous les malheurs vécus, après le ,chaos d'où nous sortons à peine. La classe ouvrière doit le comprendre et savoir patienter. La situation présente ne dépend pas de notre volonté. Elle n'a pas été créée par nous. Nous en subissons, tous, les conséquences pénibles et fatales. Elles le sont pour tout le monde, et pour quelque temps encore. Les ouvriers n'ont qu'à s'y faire comme tout le monde, au lieu de chercher à créer des situations privilégiées pour tel ou tel groupe de travailleurs. Une pareille attitude serait essentiellement bourgeoise, égoïste et désorganisatrice. Si certains ouvriers, poussés par des anarchistes, ces petits-bourgeois et désorganisateurs par excellence, ne veulent pas le comprendre, tant pis pour eux ! Nous n'avons pas de temps à perdre avec les éléments arriérés et leurs meneurs. "

Et, pour terminer, il déclara, d'un ton agressif, plein de menaces :

" - De toutes façons, je tiens à prévenir les ouvriers de cette usine et aussi messieurs les anarchistes, ces ratés et désorganisateurs professionnels, que le gouvernement ne peut rien changer dans ses décisions prises à bon escient et qu'il les fera respecter, d'une manière ou d'une autre. Si les ouvriers résistent, tant pis pour eux ! Ils seront tout simplement licenciés de force et sans indemnité. Les plus récalcitrants, les meneurs, ennemis de la cause générale prolétarienne, s'exposeront, de plus, à des conséquences infiniment plus graves. Et quant à messieurs les anarchistes, qu'ils prennent bien garde ! Le gouvernement ne pourra tolérer qu'ils se mêlent des affaires qui ne les regardent pas et qu'ils excitent les honnêtes ouvriers à la désobéissance... Le gouvernement saura sévir contre eux, et il n'hésitera pas. Qu'ils se le tiennent pour dit ! "

C'est avec une extrême réserve que ce dernier discours fut accueilli.

Après la réunion, des ouvriers m'entourèrent, outrés, indignés. Ils avaient parfaitement saisi la fausse note du discours de Chliapnikoff.

" - Son discours a été habile, mais faux, disaient-ils. Pour nous, il ne s'agit pas d'une situation privilégiée. Une pareille interprétation dénature notre vraie pensée Le gouvernement n'a qu'à permettre aux ouvriers et paysans d'agir librement dans tout le pays. Alors, il verra : les choses se réorganiseront vite d'elles-mêmes et on tombera d'accord pour la satisfaction de tous. Et il aura, lui, moins de soucis de boulot et aussi d'explications à fournir. "

Au fond, c'étaient toujours les même conceptions qui se manifestaient et s'opposaient dans un cas typique : la conception gouvernementale étatiste et la conception socialo-libertaire. Chacune avait ses arguments et ses raisons.

Ce qui indigna encore les ouvriers, ce furent les menaces proférées contre eux et contre nous.

" -Un gouvernement socialiste devrait recourir à d'autres méthodes pour que la vérité se dégage ", disaient-ils.

Au demeurant, ils ne se faisaient plus aucune illusion sur l'issue du conflit.

Et, en effet quelques semaines après, l'usine fut fermée et les ouvriers licenciés, toute résistance étant impossible devant les mesures prises par le gouvernement " ouvrier "contre les ouvriers.

Un autre épisode :

En été 1918, après lm séjour sur le front de la Révolution contre l'invasion allemande (en Ukraine), je rejoignis la petite ville de Bobrow (département de Voronèje), où demeurait ma famille.

Les membres du Comité bolcheviste local, tous des jeunes, me connaissaient personnellement. Ils connaissaient aussi mes aptitudes en matière d'enseignement et d'éducation des adultes. Ils me proposèrent d'organiser le travail éducatif et culturel dans la région. (A l'époque, cette entreprise portait le nom de " Proletcult " : Culture prolétarienne. )

J'acceptai, à deux conditions toutefois : 1° Ne toucher aucune espèce de rémunération (pour conserver toute indépendance dans mes méthodes et mon action) ; 2° Précisément garder l'indépendance entière de mon activité d'éducateur.

Le Comité accepta. Le Soviet local, naturellement, confirma.

Je me rappelle la première réunion du nouvel organisme ainsi créé.

J'avais envoyé un grand nombre de convocations et d'invitations à des organisations ouvrières de la ville, aux villages environnants, à des intellectuels, etc. Le soir, je me trouvai devant une trentaine de personnes réservées, méfiantes, presque hostiles. Je compris aussitôt : ces gens s'attendaient à une réunion-type, un " commissaire " bolchevik aux gestes de dictateur, revolver à la ceinture, donnant des ordres et des commandements à exécuter à la lettre.

Cette fois, les braves gens trouvèrent devant eux quelque chose de tout à fait différent.

Leur parlant en ami, je leur fis comprendre tout de suite qu'il s'agissait, dans notre oeuvre, de leur propre initiative, de leur élan, de leur volonté et de leur énergie. Je leur fis ressortir que toute intention de commander, de dicter ou d'imposer quoi que ce fût m'était absolument étrangère. Et je les invitai à oeuvrer eux-mêmes, dans la mesure de leurs forces et de leurs responsabilités, pour accomplir dans la région un bon travail éducatif et culturel.

M'adressant ainsi à leur bonne volonté et à leurs capacités naturelles, je précisai, en même temps, mon propre rôle : aide amicale et efficace dans l'établissement des plans et des programmes ; constitution du corps enseignant ; suggestions et conseils basés sur mon expérience et mes connaissances, etc.

Je leur traçai un tableau sommaire sur ce que nous pourrions réaliser dans notre région si nous nous y mettions en bonne collaboration et avec tout notre coeur.

Un échange de vues, tout à fait libre, suivit mon expose. Et je pus constater qu'un certain intérêt s'éveilla chez les assistants.

La réunion suivante rassembla une centaine de personnes. L'atmosphère en fut beaucoup plus confiante et amicale.

Il fallut, toutefois, trois ou quatre réunions pour que la glace fût définitivement rompue et la confiance mutuelle entièrement acquise. Dès que ma profonde sincérité fut hors de doute et que la tâche parut à tout le monde intéressante et réalisable, une grande sympathie naquit parmi nous tous et un véritable enthousiasme apparut chez certains.

Et alors commença une activité fiévreuse dont l'ampleur et les effets dépassèrent rapidement toutes mes prévisions. Des dizaines d'hommes, sortis du sein du peuple, souvent à peine instruits eux-mêmes, s'enthousiasmèrent pour la tâche et se mirent à travailler avec une ardeur et aussi avec une dextérité, une richesse d'idées et de réalisations telles que, bientôt, il ne me restait plus qu'à combiner et coordonner leurs efforts ou à préparer des réalisations plus importantes et plus vastes.

Nos réunions, toujours publiques et où tout assistant pouvait apporter son brin d'idée ou d'effort, commencèrent à attirer des paysans et même des paysannes de sillages assez éloignés de la ville. On parla de notre oeuvre dars toute la région. Les jours de marché, nos réunions rassemblaient une véritable foule, fort pittoresque.

Bientôt, une excellente troupe de théâtre populaire fut prête et se prépara à donner des spectacles ambulants, choisis avec goût et méthode.

Des locaux furent vite trouvés et aménagés pour tous nos besoins.

Meubles réparés et remis à neuf ; vitres brisées remplacées; fournitures d'écoles (cahiers, crayons, plumes, encre, etc. ) dénichées en un rien de temps, alors qu'auparavant leur absence constituait un obstacle grave : tels furent les premiers pas réalisés dans le domaine de l'enseignement.

Une bibliothèque fut fondée, et les premiers dons en livres affluèrent.

Des cours du soir pour adultes commencèrent à fonctionner.

Mais les autorités locales envoyèrent leurs rapports au Centre, à Moscou. Là on comprit tout de suite que j'agissais d'après mon libre entendement, sans me soucier des " instructions " et " prescriptions " d'en haut ; que tous, nous oeuvrions librement, sans nous soumettre aux décrets et aux ordres de Moscou lesquels, pour la plupart, n'étaient nullement applicables dans notre région ou même se révélaient totalement ineptes.

Un beau jour, je commençai à recevoir " de là-bas ", par l'intermédiaire du Soviet local, de gros paquets bourrés de décrets, de prescriptions, de règlements, d'ordres formels et aussi de programmes, projets, plans, etc., tous plus fantastiques et absurdes les uns que les autres. On me sommait de m'en tenir strictement aux textes de toute cette paperasserie stupide, de ces ordres impossibles, irréalisables.

Je parcourus toute cette " littérature " et continuai mon activité, sans plus y penser.

Cela se termina par un ultimatum : ou me soumettre ou me démettre. Naturellement, je pris cette dernière solution, sachant d'avance qu'une soumission et une application des instructions de Moscou allaient fatalement tuer l'oeuvre entreprise. (Je prie le lecteur de croire que, l'oeuvre m'intéressant en elle-même, je me tenais, très loyalement, à mes devoirs professionnels, sans faire jamais allusion à mes idées anarchistes. Il ne s'agissait là nullement d'une propagande " subversive " quelconque et il n'en fut jamais question dans les sommations qu'on m'adressa. Tout simplement, le " Centre " n'admettait pas qu'on pût ne pas suivre aveuglément ses prescriptions.)

C'était fini. Après une émouvante réunion d'adieu où tout le monde sentait bien que l'oeuvre naissante était déjà compromise, je démissionnai.

Mon successeur, fidèle serviteur de Moscou, appliqua à la lettre les instructions du " Centre ". Quelque temps après, tout le monde déserta. L'organisme qui, récemment encore, était plein de vie, dépérit rapidement et disparut.

Ajoutons que, quelques mois plus tards cette entreprise de " culture prolétarienne " échoua lamentablement sur toute l'étendue du pays.

Encore un épisode :

Tout comme les ouvriers de l'usine N'obel à Pétrograd les travailleurs de différentes entreprises, dans plusieurs villes ou régions industrielle, voulaient prendre de leur chef certaines mesures, soit pour faire marcher les usines menacées d'arrêt, soit pour assurer et organiser l'échange avec la campagne, soit enfin pour faire face à telle ou telle autre difficulté : améliorer un service défectueux, redresser une situation chancelante, réparer les erreurs, combler des lacunes, etc. Systématiquement et partout, les autorités bolchevistes interdirent aux masses toute action indépendante, tout en étant elles-mêmes, le plus souvent, incapables d'agir utilement et en temps opportun.

Ainsi, par exemple, le Soviet de la ville d'Elisabethgrad (dans le Midi) s'avérant impuissant à résoudre certains problèmes économiques locaux de grande urgence, et ses procédés bureaucratiques ne laissant aucun espoir d'aboutir, les ouvriers de plusieurs usines (en 1918-1919 une pareille tentative était encore possible) demandèrent à la présidence de ce Soviet l'autorisation de s'occuper eux-mêmes lesdits problèmes, de créer les organismes appropriés, de grouper autour d'eux tous les ouvriers de la ville pour assurer la réussite, bref, d'agir sous le contrôle du Soviet.

Comme partout ailleurs, ils furent sévèrement réprimandés et menacés de sanctions pour leur geste " désorganisateur ".

Autre fait :

A l'approche de l'hiver, plusieurs villes manquaient de combustibles non seulement pour les entreprises, mais aussi pour le chauffage des habitations.

En Russie, ces dernières étaient toujours chauffées au bois. Dans les contrées boisées, très nombreuses, s'approvisionner en combustibles en temps opportun - vers la fin de l'été généralement - était fort simple. Avant la Révolution, les propriétaires des grands dépôts de bois de chauffage engageaient souvent les paysans des villages environnants pour abattre les arbres et les entreposer, soit en gare, soit au dépôt même. En Sibérie et dans d'autres régions du Nord, pays boisés par excellence, cette coutume était générale. La récolte terminée, les paysans, libres de toute besogne des champs, se chargeaient volontiers de cette tâche, pour des salaires très réduits.

Après la Révolution, les Soviets des villes, transformés en organes administratifs par la volonté du gouvernement étaient formellement chargés de l'approvisionnement nécessaire. C'était donc à eux de traiter avec les paysans. Et ce moyen s'imposait d'autant plus que les propriétaires des forêts et des dépôts étaient introuvables et que les chemins de fer fonctionnaient mal.

Or, à cause de leur lenteur bureaucratique - maladie générale de toutes les administrations officielles - les Soviets n'arrivaient presque nulle part à s'acquitter de la tâche en temps opportun.

Le moment propice venu, les ouvriers et les habitants des villes s'offraient bénévolement pour aller s'entendre avec les paysans et assurer la livraison du bois. Naturellement, les Soviets refusaient, qualifiant ce geste, invariablement, d' " arbitraire ", de " désorganisateur ", et prétendant que l'approvisionnement en question devait être fait par les organes officiels de l'Etat, les Soviets, suivant un plan général établi par le gouvernement central.

Comme résultat : ou bien les villes restaient sans combustible, ou bien ce dernier était payé fantastiquement cher, le travail devenant très pénible et les routes étant à peu près impraticables après le mois de septembre, à cause des pluies et de la boue.

Souvent, les paysans refusant net de se prêter à cette besogne en cette saison, même pour des prix élevés (au fond, les roubles-papiers bolchevistes les tentaient peu), on les y obligeait par ordre militaire.

Je pourrais remplir des dizaines de pages d'exemples analogues, puisés au hasard dans tous les domaines. Le lecteur n'a qu'à varier et à multiplier lui-même ceux que je viens de citer : il ne dépassera jamais la réalité !

Partout et en toutes choses, le même phénomène apparaissait : production, transports, échanges, commerce, etc., tombaient dans un chaos inconcevable. Les masses n'avaient aucun droit d'agir de leur propre initiative. Et les " administrations " (Soviets ou autres) se trouvaient constamment en faillite.

Les villes manquaient de pain, de viande, de lait, de légumes. La campagne manquait de sel, de sucre, de produits industriels.

Des vêtements pourrissaient dans les stocks des grandes villes. Et la province n'avait pas de quoi s'habiller.

Désordre, incurie, impuissance régnaient partout et en tout. Mais quand les intéressés eux-mêmes voulaient intervenir pour résoudre énergiquement tous ces problèmes, on ne voulait rien savoir. Le gouvernement entendait " gouverner ". I1 ne tolérait aucune " concurrence ". La moindre manifestation d'un esprit d'indépendance et d'initiative était taxée d'" indiscipline " et menacée de sévères sanctions.

Les plus belles conquêtes, les plus beaux espoirs de la Révolution étaient en train de s'évanouir. Et le plus tragique était que le peuple, dans son ensemble, ne s'en rendait pas compte. Il " laissait faire ", confiant dans son " gouvernement " et dans l'avenir. Le gouvernement prenait son temps pour mettre sur pied une force coercitive imposante, aveuglément obéissante. Et quand le peuple comprit, il était trop tard.

Après tout ce qui a été dit, je crois pouvoir me passer de commentaires. Il suffit de noter que ces " choses vécues " confirmaient par les faits notre idée fondamentale : la véritable Révolution ne peut s'accomplir autrement qu'au moyen d'une activité libre des millions d'intéressés eux-mêmes, du peuple travailleur. Dès qu'un gouvernement s'en mêle et se substitue au peuple, la vie quitte la Révolution : tout s'arrête, tout recule, tout est à recommencer.

Et qu'on ne nous dise pas que le peuple " ne veut pas agir ", qu' " il faut l'y obliger par la force " pour " faire son bonheur malgré lui " etc. Tout ceci est pure invention. Lors d'une grande Révolution, le peuple ne demande pas mieux que d'agir. Ce dont il a besoin, c'est une aide désintéressée des révolutionnaires accomplis, des hommes instruits, des spécialistes, des techniciens. La vérité est que les castes, les groupes et les hommes avides du pouvoir et des privilèges, bourrés de fausses doctrines et méprisant le peuple en qui ils n'ont aucune confiance, empêchent ce peupled'agir et, au lieu de l'aider, cherchent à le gouverner, à le mener et, en fin de compte, à l'exploiter, sous une autre forme. Et, pour se justifier, ils créent la légende de son " impuissance ". Tant que les peuples, c'est-à-dire les masses laborieuses de tous les pays, ne l'auront pas compris et n'auront pas mis leur veto aux aspirations réactionnaires de tous ces éléments, toutes les révolutions finiront en queue de poisson, et l'émancipation effective du Travail restera un rêve sans lendemain.

Nous venons de dire que les masses ne se rendaient pas exactement compte du péril mortel qui se dressait ainsi sur le chemin de la Révolution.

Il était naturel, toutefois, que, dans les nouvelles conditions créées par le gouvernement bolcheviste, les critiques et les idées des anarchistes, tendant à ce que les masses laborieuses obtiennent une liberté d'initiative et d'action pour elles-mêmes, trouvassent un écho de plus en plus profond dans la population.

Ce fut alors que le mouvement libertaire commença à remporter de rapides succès. Et ce fut alors que le gouvernement bolcheviste, de plus en plus inquiet de ces succès, se décida à recourir, contre l'anarchisme menaçant, au moyen éprouvé de tous les gouvernements : à une répression implacable , doublée de ruse et de violence. 


LIVRE II
Le bolchevisme et l'anarchie (suite...)

NOTES
(1) — Pour éviter toute confusion, je tiens à donner ici-même quelques précisions.

J'emploie partout le terme Etat dans son sens actuel , courant et concret : sens qu'il a acquis au bout d'une longue évolution historique, sens qui est parfaitement et uniformément accepté par tout le monde ; sens, enfin, qui justement  constitue l'objet de toute la controverse .

Etat signifie un organisme politique figé, " mécaniquement " centralisé ou dirigé par un Gouvernement politique s'appuyant sur un ensemble de lois et d'institutions coercitives .

Certains auteurs et contradicteurs bourgeois, socialistes et communistes, prenant le terme " Etat " dans un autre sens, vaste et général, déclarent que tout ensemble social organisé, de grande envergure, représente un " Etat ". Et ils en déduisent que toute Société nouvelle, quelle qu'elle soit, sera " forcément " un " Etat ". D'après eux, nous discutons vainement sur un mot.

D'après nous, ils jouent ainsi sur les mots. A une notion concrète, généralement admise et historiquement donnée, ils en substituent une autre, et ils combattent, au nom de celle-ci, l'idée anti-étatiste (libertaire, anarchiste). De plus, ils confondent ainsi - inconsciemment ou volontairement - deux notions essentiellement différentes : Etat et Société.

Il va de soi que la société future - la vraie - sera une " société ". Que les " sociétaires " d'alors l'appellent " Etat " ou différemment, est secondaire. Il ne s'agit pas du mot, mais de l'essence . (Il est à supposer qu'ils abandonneront un terme qui désigne une forme de société déterminée et périmée. De toute façon, si la société future - la bonne - est appelée " Etat ", ce sera donc en lui donnant un sens tout autre que celui qui est controversé.) Ce qui importe - et ce que les anarchistes affirment - c'est que cette société future sera incompatible avec ce qu'on appelle " Etat " présentement.

Je profite de l'occasion pour faire remarquer que de nombreux auteurs ont tort d'admettre seulement deux définitions jusqu'ici acceptées : ou bien l'Etat (qu'ils confondent avec la Société) ou bien la libre concurrence désordonnée et la lutte chaotique entre  individus ou groupes d'individus. Consciemment ou inconsciemment, ils omettent une troisième éventualité qui ne serait ni un " Etat "  (dans le sens concret indiqué), ni une agglomération quelconque d'individus, mais une société basée sur des rapports libres et naturels  entre toutes sortes d'associations et de fédérations : consommateurs, producteurs...

Il existe donc, non pas un, mais deux anti-étatismes essentiellement différents : l'un, déraisonnable et, partant, facilement attaquable, prétendument basé sur le " libre caprice des individus " (qui donc a prêché une pareille absurdité ? ne serait-ce pas là une pure invention, lancée pour les besoins de la cause ?), l'autre apolitique, mais basé raisonnablement sur quelque chose de parfaitement organisé : sur des rapports de coopération entre diverses associations. C'est au nom de ce dernier anti-étatisme que l'anarchisme combat l'Etat.

  Une observation analogue doit être faite pour le terme gouvernement . Nombreux sont ceux qui déclarent : " On ne pourra jamais se passer d'hommes qui organisent, administrent, dirigent, etc. " Eh bien, ceux qui le font pour un vaste ensemble social - pour un " Etat " - forment un " Gouvernement ", qu'on le veuille ou non. Et ils prétendent encore qu'on discute sur des mots ! On tombe ici dans la même erreur : le gouvernement politique et coercitif d'un Etat politique est une chose ; un corps d'animateurs, d'organisateurs, d'administrateurs ou de directeurs techniques, professionnels ou autres, indispensables au fonctionnement coordonné des associations, des fédérations, etc., en est une autre.

Ne jouons donc pas sur les mots, pour ne pas avoir l'air de discuter sur des mots ! Soyons nets et francs. Admet-on, oui ou non qu'un " Etat " politique, dirigé par un " Gouvernement " représentatif, politique ou autre, puisse servir de cadre à une vraie société future ? Si oui, on n'est pas anarchiste. Si non, on l'est déjà pour une bonne part. Admet-on, oui ou non, qu'un " Etat " politique, etc., puisse servir  de société " transitoire " vers le véritablement socialisme ? Si oui, on n'est pas anarchiste. Si non, on l'est. [Retour au texte]

(2)  Certains prétendent que la liberté d'idées est un danger pour la Révolution. Mais du moment que, dès le début, la force armée est avec le peuple révolutionnaire (autrement, la Révolution n'aurait pu avoir lieu) et que ce peuple lui-même le contrôle, quel danger pourrait avoir une opinion ? Et puis, si les travailleurs eux-mêmes veillent sur la Révolution, ils sauront parer à tout danger réel mieux que n'importe quel " étouffoir ".[Retour au texte]

(3) — Le lecteur qui désirerait s'initier au problème de l'évolution économique moderne devrait consulter surtout les uvres de Jacques DUBOIN. [Retour au texte]

(4) Qu'on ne se trompe pas sur le sort de la Révolution qui vient ! Elle n'aura devant elle que deux voies : ou bien celle de la  véritable et totale Révolution Sociale qui aboutira à l'émancipation réelle des travailleurs (ce qui est objectivement possible),  ou bien, une fois de plus celle de l'impasse politique et étatiste et autoritaire, aboutissant fatalement à une nouvelle réaction, à  des guerres et à des catastrophes de toutes sortes. L'évolution humaine ne s'arrête pas. Elle se fraie un passage à travers n'importe quel obstacle et de n'importe quelle manière. De nos jours, la société capitaliste, autoritaire et politique lui interdit définitivement toute avance . Cette société doit donc disparaître maintenant d'une façon ou d'une autre. Si, cette  fois encore les hommes ne savent pas la transformer réellement et au moment même de la révolution , les conséquences inéluctables en seront une nouvelle réaction, une nouvelle guerre des cataclysmes économiques et sociaux épouvantables, bref, la continuation d'une destruction totale, jusqu'a ce que les hommes comprennent et agissent en conséquence . Car, dans ce cas, l'évolution humaine n'aura pas d'autre moyen de se frayer le chemin. (Voir, à ce propos, mes Choses vécues , première étude sommaire de la Révolution russe : La Revue anarchiste de Sébastien FAURE, de 1922 à 1924.)[Retour au texte]

(5) — Toutes ces idées sont développées d'une façon plus complète dans mon étude citée plus haut : Choses vécues. [Retour au texte]

(6) Comme le lecteur le voit, je ne dis pas que, dans ce cas, les bolcheviks soient justifiés . Celui qui voudrait affirmer cela devrait prouver qu'ils n'avaient aucun moyen d'agir autrement pour préparer les masses, progressivement, à accomplir quand même une révolution libre et totale. Je suis, justement, d'avis qu'ils auraient pu trouver d'autres procédés. Mais je ne m'attarde pas à  cet aspect de la question : considérant la thèse de " l'incapacité des masses " comme absolument fausse, estimant que les faits accumulés dans cet ouvrage le prouvent abondamment, je n'ai aucune raison d'envisager un cas qui, pour moi est tout simplement inexistant.[Retour au texte]

(7) Comme dans maintes autres circonstances, les bolcheviks s'efforcent depuis longtemps, de défigurer les faits. Ils affirment,  dans leur presse que Jélezniakoff était devenu - ou même fut toujours - bolchevik . On comprend que le contraire les gêne. Au  moment de la mort de Jélezniakoff (il fut mortellement blessé lors d'un combat contre les " blancs " dans le Midi), les bolcheviks   ont raconté dans une note, parue dans les Izvestia, que Jélezniakoff sur son lit de mort aurait déclaré être d'accord avec le  bolchevisme. Depuis, ils disent carrément qu'il a toujours été bolchevik. Tout cela est faux. L'auteur de ces lignes et d'autres camarades d'idées ont connu Jélezniakoff intimement . En quittant Pétrograd pour le front, prenant congé de moi et sachant qu'en tant qu'anarchiste il pouvait s'attendre à tout de la part des bolcheviks, il me déclara textuellement ceci : " Quoi qu'il advienne et quoi qu'on puisse raconter sur moi, sache bien que je suis anarchiste que je me battrai comme tel et que si tel est mon sort, je mourrai en anarchiste . " Et il me légua le devoir de démolir le cas échéant les mensonges bolchevistes. J'accomplis ici ce devoir.[Retour au texte]

(8) — Quelques notes sur les tendances au sein de l'anarchisme seront utiles.

Les anarcho-syndicalistes mettaient leur espoir surtout dans le mouvement ouvrier syndicaliste libre, autrement dit dans les méthodes d'action et d'organisation issues de ce mouvement.

Les anarcho-communistes comptaient non sur les syndicats ouvriers mais sur les communes libres et sur leurs fédérations, comme bases d'action, de transformation et de construction. Ils professaient une méfiance envers le syndicalisme.

Enfin, les anarcho-individualistes, sceptiques en face du syndicalisme et du communisme, même libertaire ; ils tablaient surtout sur le rôle de l'individu libre. Ils n'admettaient que des associations libres d'individus comme base de la société nouvelle.

Au cours de la Révolution russe, un mouvement se fit jour dans les rangs anarchistes, qui chercha à concilier ces trois tendances en  créant une sorte de " synthèse anarchiste " et un mouvement libertaire unifié. La confédération Nabate fut l'initiatrice de cette tentative d'unification anarchiste. Pour plus de détails consulter la littérature anarchiste, surtout périodique, des années 1900 à 1930. [Retour au texte]

(9) —  Aux siècles passés, " hetman " était le titre du chef élu de Ukraine indépendante. Installé au pouvoir par les Allemands, Skoropadsky s'appropria ce titre. [Retour au texte]

(10) —  Toutes les citations sont traduites du russe. [Retour au texte]

(11) Pour donner une idée de la façon d'agir du gouvernement pendant ces quelques mois, citons certains de ses procédés. Maître du  courant électrique, il le faisait couper presque tous les matins vers les trois heures, sur la ligne qui alimentait l'imprimerie.  Les réclamations ne servaient à rien. Le courant revenait vers 5 ou 6 heures ou même ne revenait pas du tout. Ainsi le journal ne pouvait paraître que vers 9 ou 10 heures lorsque, tous, les ouvriers et employés étant à leur travail, personne ne pouvait plus  l'acheter. D'autre part, les vendeurs à la criée étaient bousculés, chassés et parfois arrêtés sous de fallacieux prétextes. A la poste, jusqu'à 5O % des exemplaires expédiés étaient sciemment " égarés ". Bref, il fallait lutter continuellement contre le sabotage ordonné par les autorités bolchevistes. (Note des transcripteurs : Dans l'édition que nous avons utilisée, cette note n'est pas identifiée dans le corps du texte. Nous l'avons insérée à l'endroit qui nous semblait le plus logique.)[Retour au texte]

(12) —  Rappelons que ceci a été écrit en 1939. [Retour au texte]