Interrogations syndicales...

Interrogations syndicales...


Laurence Vanommeslaghe SPECTACLE ET LUTTES OUVRIÈRES Offensive N°2, Printemps 2004
Laurent Esquerre SORTIR DE L'IMPASSE Alternative Libertaire n°127 — mars 2004.
Groupe Socialiste Internationaliste LE SYNDICALISME À LA CROISÉE DES CHEMINS A Contre-courant, N°153, Avril 2004.
précédemment : GSI, L'Internationaliste n°50, décembre 2003.
Michel Tommasini SUR LE SYNDICALISME A Contre-courant, N°153, Avril 2004.
La lettre de Liaisons N° 84
Alain Dervin QUEL AVENIR POUR L'ANARCHO-SYNDICALISME ? Le Monde libertaire n°1354
Jipé LES LIBERTAIRES ET LA QUESTION SYNDICALE Le Monde libertaire n°1359 
Élisabeth Claude SYNDIQUÉ.E.S, COMMENT, POURQUOI ? Le Monde libertaire n°1360

Laurence Vanommeslaghe
SPECTACLE ET LUTTES OUVRIÈRES


Offensive N°2, Printemps 2004
Trimestriel d'Offensive libertaire et sociale
LE MONDE OUVRIER REPRÉSENTE AUJOURD'HUI EN FRANCE 30% DE LA POPULATION ACTIVE. MAIS L'ENTRÉE DANS L'ÈRE »POST-INDUSTRIELLE» A BEL ET BIEN MARQUÉ LE DÉCLIN DE LA  CLASSE OUVRIÈRE ET DE SA CULTURE D'OPPOSITION. CETTE CATÉGORIE SOCIALE SOUFFRE D'UN DÉSINTÉRÊT PATENT DE LA PART DES CHERCHEURS EN SCIENCES SOCIALES COMME DU GRAND PUBLIC. À L'AIDE D'ENQUÊTES DE TERRAIN MENÉES DANS LE CADRE D'UNE THÈSE DE DOCTORAT, LAURENCE VANOMMESLAGHE CHERCHE À CERNER LES DERNIERS RESSORTS DE LA RÉSISTANCE OUVRIÈRE FACE AUX FERMETURES D'ENTREPRISES QUI SE MULTIPLIENT.
EN MAI 68, la moitié des salarié-e-s étaient en grève et nourrissaient l'espoir que plus rien ne serait comme avant. L'occupation des ateliers de production n'attestait-elle pas de la possibilité d'autres formes de propriété, d'un autre mode de répartition des tâches entre dirigeants et exécutants ? On parlait d'autogestion. On entrevoyait la fin de l'assujettissement de la main d'œuvre. La classe ouvrière était alors un des vecteurs privilégiés d'un projet de société alternatif. L'élan contestataire est pourtant retombé. Aujourd'hui, la déstructuration du groupe ouvrier est telle que l'idée même d'une avancée collective celui-ci s'est perdue. La plupart des spécialistes de la condition ouvrière s'accordent sur la nature  de l'évolution des conduites et des modes de vie ouvriers. Depuis une trentaine d'années, nous assistons à un changement radical: «L'individuation de la bourgeoise, l'individuation marchande» (1) est à l'œuvre au sein de la classe ouvrière Ainsi, la sphère privée a été peu à peu surinvestie au détriment des pôles de sociabilité collective qui, historiquement, ont constitué le terreau de la solidarité ouvrière. Dans les années soixante et soixante-dix, l'élévation du niveau de vie du groupe ouvrier et l'accès corrélatif à la consommation de masse ont converti ses membres à un certain hédonisme. Le chômage qui a suivi, dans les années quatre-vingt, ce relatif enrichissement a consolidé le repli des plus précarisés sur l'univers domestique et la famille, considérés comme un ultime rempart contre la crise industrielle. Ce processus de «privatisation des modes de vie ouvriers» (2) a eu pour envers l'affaiblissement des solidarités professionnelles et des réseaux de sociabilité de quartier ainsi que la désaffection pour les grandes expériences collectives de la politique et du syndicalisme. Le passage par l'institution scolaire crée, dans les ateliers, un antagonisme structurel entre les jeunes ouvrier-ère-s et les plus anciennes (3).
Au total, la notion de «conscience ouvrière» ne parle plus à la majorité des salarié-e-s avec lesquels je me suis entretenue et l'ordre social est très rarement conçu en termes d'opposition de classes. Bien au contraire, tout comme Stéphane Beaud et Michel Pialoux, j'ai ressenti comme eux une volonté omniprésente de «se démarquer de tout ce qui fait trop ouvrier»(4)et, partant, de prendre leurs distances par rapport aux dispositions contestataires d'autrefois. Tout se passe comme si s'était opéré une sorte de «conversion au réalisme économique.» Cette destructuration du groupe s'accompagne d'une crise de la représentation politique de celui-ci. Outre la crise du syndicalisme, la fragilisation du vote de classe chez les ouvrier-ère-s est patente. Et l'on peut légitimement s'interroger sur la pérennité de la «culture de classe» ouvrière. Une chose est sûre : appartenir à la classe ouvrière ne constitue plus, aujourd'hui, un vecteur d'identification susceptible de fédérer une action collective de protestation.

LA FIN DES ANCIENNES SOLIDARITÉS DE CLASSE

L'actualité sociale révèle tous les jours de nouveaux cas de «délocalisation» d'entreprises. Du fait de leur faible qualification, les ouvrier-ère-s constituent la population la plus exposée à ce ce risque. La mondialisation des processus économiques a conduit les spécialistes des mouvements sociaux à attendre une hypothétique «transnationalisation>» des actions de protestation. Les principaux intéressés peinent pourtant à élaborer une stratégie de lutte unitaire lorsque des fermetures frappent plusieurs unités de production appartenant à la même entreprise. Cela est encore plus vrai lorsque les restructurations touchent des ateliers implantés dans différents pays. Une grande distance géographique n'est pas nécessaire pour compromettre l'émergence d'une communauté de lutte unifiée. En mars 1997, les fameuses «euro-manifestations» consécutives à la fermeture, par le constructeur automobile Renault, de son site belge de Vilvorde relevaient davantage d'une construction sociale dont les médias étaient les acteurs principaux que d'une véritable solidarité transfrontalière (5). En septembre 1996, la fermeture par la multinationale Levi Strauss de quatre de ses unités de production européennes illustre à quel point il est difficile de fondre le personnel de différentes unités de production en une même communauté de classe et d'action (6). Les usines concernées par la fermeture étaient pourtant distribuées dans un périmètre très circonscrit, au Nord et au Sud de la frontière franco-belge. De plus, la plupart des ouvrières belges maîtrisaient la langue de leurs homologues françaises, quand celle-ci ne constituait pas leur langue maternelle. Loin d'avoir été cordiales, les relations entretenues par les intersyndicales belges et françaises ne leur ont pas permis de coordonner leurs actions de manière à conduire une opposition commune à la délocalisation. Les divergence de choix quant aux modalités d'action et à la définition des priorités ont fait l'objet d'incompréhensions réciproques et n'ont généré entre les ouvrières belges et françaises que frictions, désaccords et rancœurs. C'est donc en vain que l'on aurait cherché ici les traces d'une quelconque «solidarité ouvrière.» Bien au contraire. Les politiques de restructuration menées par les multinationales divisent. La fermeture de l'usine des uns engendre, dans l'esprit des autres, l'espoir que la leur s'en trouve épargnée.
Notons encore que les processus transnationaux brouillent la construction symbolique de l'adversaire, étape pourtant cruciale pour l'émergence d'une action collective. Le conflit de Levi's a, à cet égard, encore, valeur d'exemple: l'Union européenne, l'euro et la mondialisation des échanges étaient invoqués pêle-mêle par les ouvrières comme autant de forces bien insondables mais qui auraient eu une responsabilité réelle dans le départ de leur entreprise. Ouvrier-ère-s, patron-ne-s. simples citoyen-ne-s n'auraient d'autre choix que celui de s'adapter à cette nouvelle donne. L'employeur, pour sa part, bénéficiait de l'indulgence généralisée de ses ex-salariées. Une profonde intégration des impératifs liés à la recherche du plus grand profit n'était pas étrangère à cette absence de rancœur.

LA DIVISION PAR LE TRAVAIL

IL n'est pas nécessaire de porter le regard sur les conflits de l'emploi impliquant plusieurs collectifs de travail et présentant une dimension transnationale ou multirégionale pour constater l'effritement des ressorts protestataires. Aujourd'hui probablement plus qu'hier, les ouvrier-ère-s sont divisé-e-s et contrôlé-e-s, au sein même de l'usine, par le travail, oui plus précisément, par lers nouveaux modes d'organisation du travail. Sous l'ère taylorienne, en effet, la politisation et les dispositions contestataires se forgeaient, dans l'atelier, et ceci, dans une logique d'affrontement avec «les chefs». C'est par cette «lutte pied à pied contre l'ennemi» (7) que se consolidait l'identité collective du groupe, sa cohésion, et, partant, son front de résistance. A partir des années quatre-vingt, les entreprises adoptent le modèle japonais d'organisation de la production. Les rapports de domination dans l'atelier sont euphémisés privant de la sorte les travailleur-se-s d'un ressort essentiel de leur culture de lutte : le travail individuel sous la direction d'un contremaître disparaît. On constitue des équipes de travail autour d'un «moniteur» et l'on confier le contrôle de la production aux ouvrier-ère-s de fabrication eux-mêmes. L'accent est désormais porté sur l'autonomie, la participation et l'esprit d'initiative. La création de «cercles de qualité» sont autant d'encouragements à délaisser la logique de l'affrontement avec la hiérarchie pour s'engager de bonne grâce sur le terrain de la «communication». La responsabilité de l'équipe vis-à-vis du produit fini et l'instauration d'un système de primes par équipe introduit, entre les salariés, une logique de contrôle réciproque. Les «agents de production» qui témoignent d'une moindre implication au travail s'en trouvent stigmatisés. Ces changements organisationnels visant à impliquer les ouvrier-ère-s induisent parmi eux de petits conflits incessants, des jalousies, des querelles, en somme, une sorte de division structurelle.  Les travailleurs-se-s ayant connu le passage du taylorisme au mode japonais d'organisation du travail sont unanimes pour dénoncer une «dégradation de l'ambiance». Les outils de résistance forgés par les vieux militants syndicaux ne sont plus adaptés. Confrontés à une situation dramatique telle qu'une fermeture ou une restructuration, les ouvriers sont désormais bien souvent privés des conditions essentielles à l'émergence d'une action collective : la cohésion, l'attachement à la collectivité de travail, les relations de camaraderie.

VERS DE NOUVEAUX RÉPERTOIRES

Bien évidemment, mon propos n'est pas de nier la survenance de mobilisations longues et massivement suivies, présentant tous les outils routinisés de la culture d'opposition ouvrière: grèves, manifestations, occupations de locaux, etc. L'histoire syndicale de l'usine, l'histoire économique et sociale de la zone d'implantation de celle-ci n'est pas sans incidence sur le potentiel protestataire d'une collectivité ouvrière. Il n'en demeure pas moins que les registres traditionnels de la lutte nécessitent une cohésion sans faille et un engagement de chacun dans l'action. Or, au delà de l'invocation récurrente de la détérioration des rapports au sein de l'atelier, la plupart des travailleur-se-s sont aujourd'hui hanté-e-s par l'idée de n'être plus en mesure de «faire corps», de «faire nombre», de constituer une «force» sociale de poids. Aussi les salarié-e-s élaborent-ils, depuis quelques années, de véritables stratégies médiatiques qui les dispensent des mobilisations de masse : des actions spectaculaires sont spécifiquement dirigées vers les médias, voire conçues pour les médias. Ces actions médiatiques ont pour but d'agir sur «l'opinion publique» et, à terme, de faire plier les pouvoirs publics. Les militants syndicaux multiplient les contacts avec la presse et acquièrent, peu à peu, un certain savoir-faire dans la gestion de leurs relations avec les journalistes. La mise en scène médiatique d'un conflit a atteint un paroxysme, en juillet 2000, à la suite de la liquidation judiciaire de Cellatex, une petite usine de rayonne implantée dans les Ardennes. Un noyau de salarié-e-s et de délégué-e-s menaçait alors de déverser 50.000 litres d'acide sulfurique dans la Meuse puis, de faire exploser leur usine s'ils n'obtenaient toujours pas d'avancée notables quant au plan social. Quelques jours plus tard, les ancien-ne-s ouvrier-ère-s de Cellatex ne revenaient pas de l'agitation médiatique qu'ils avaient réussi à susciter autour d'eux. Assimilant à toute allure les nouvelles règles de ce jeu, ils déverseront, devant les caméras de télévision, quelques dizaines de litres d'acide sulfurique soigneusement mélangés, sur les conseils des journalistes, à du colorant rouge ! Leur stratégie fera école. Les salarié-e-s de la Brasserie alsacienne d'Adelsfoffen, de Myris, de Bata, les papetiers de Job, les «petites mains» de Lacoste ; tous prendront leur outil de travail pour cible. Peu nombreux et divisés par l'organisation du travail à l'usine, «les Cellatex» n'avaient d'autre recours que cette sorte d'«esbroufe protestataire.» Le déploiement des CRS autour de l'usine ainsi que la présence du GIGN n'étaient pas évoqués par les ouvriers sans une certaine jubilation. La jubilation d'avoir réussi une dernière fois et contre toute attente, à faire frémir les forces de l'ordre. C'était là un dernier baroud d'honneur.

En effet. le spectacle des innombrables fermetures d'usine, le vieillissement objectif de la classe ouvrière, sa décomposition sociale, culturelle et politique induisent chez ses membres la hantise de leur propre obsolescence. Tous éprouvent un sentiment d'abandon, d'inexistence sociale et tous sont persuadés d'avoir été bernés, sacrifiés sur l'autel de la modernité économique. Cependant, la résignation semble l'emporter sur la colère. Il est vrai que les ressources dont disposent aujourd'hui les ouvrier-ère-s pour se défendre collectivement contre la domination économique et culturelle sont bien maigres.
 

(1) Ce concept est développé par Jean-Pierre Terrail «Destins ouvriers. La fin d'une classe ?» Ed. Puf, 1990.
(2) Olivier Schwartz, «Le monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord» Ed Puf, 1990, p. 80.
(3) Michel Beaud, Stéphane Pialoux, «Retour sur la condition ouvrière. Enquêtes aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard», Ed. Fayard, 1999.
(4) Selon l'expression de Michel Beaud et Stéphane Pialloux.
(5) Sur ce point, se reporter à Eric Lagneau, Pierre Lefébure, «La spirale de Vilvorde : Médiatisation et politisation de la protestation», «Les Cahiers du Cevipof» n°22, janvier 1999. Presses de la Fondation nationale des sciences politiques.
(6) Pour une analyse de ce cas d'école, se reporter à mon article «Deux formes nationales d'opposition ouvrière à la délocalisation de Levi's» in «Revue française de science politique», n° 5, octobre 2001.
(7) Michel Beaud, Stéphane Pialoux, Ibid, p. 36

Laurence Vanommeslaghe

Laurent Esquerre
SORTIR DE L'IMPASSE

Alternative Libertaire n°127 — mars 2004.
On prend les mêmes et on recommence. Tout indique que les leçons des grèves mai-juin 2003 n'ont toujours pas été tirées et que les directions syndicales s'apprêtent à capituler sans même avoir combattu. A moins que...
Le paysage syndical donne un air de déjà-vu au premier semestre 2003... mais en pire quand on voit que les cinq confédérations syndicales représentatives viennent d'approuver sans états d'âme le rapport du Haut Conseil pour l'avenir de l'assurance maladie. Rapport demandé par Raffarin et qui s'inscrit dans la droite ligne de la politique patronale et gouvernementale préconisant une plus grande prise en charge des soins par les salarié(e)s. Pour justifier leur ralliement honteux à ce consensus libéral, les confédérations ont le plus souvent expliqué qu'il avait été motivé par une convergence de vues sur les constats!!
Et chacun de jouer sa partition. Pour FO, Blondel et Mailly l'ont dit, leur organisation ira à la confrontation sur la question de la Sécu. Au vu de la prestation de FO en mai-juin 2003, de son affaiblissement électoral et militant continu depuis des années et de son congrès qui a évacué tout débat, il est permis de douter d'une ligne stratégique confédérale qui ne repose que sur le «Que de la gueule !».
La CFDT s'efforce de rassurer ses partenaires potentiels en faisant comprendre qu'elle compte se donner un peu plus de temps pour de toute façon signer un plan de contre-réforme pour la Sécu. Tout est affaire de nuance.

La petite musique de la CGT

Quant à la CGT, elle s'impose comme le rassembleur du syndicalisme raisonnable pour une unité stérilisante et sans perspective de bataille à mener. Après avoir travaillé à faire éclater des journées d'action dans plusieurs secteurs publics en janvier et février, elle propose des journées d'action interprofessionnelles sur des motifs aussi creux que vagues pour le 18 mars (sur l'emploi, la protection sociale) et le 2 avril à l'échelle européenne avec la Confédération européenne des syndicats. La vacuité des appels qui sous-tendent ces journées d'action réside dans le fait qu'on s'accorde sur des constats, mais que cela ne renvoie à aucune dynamique d'action syndicale. Le pragmatisme de la CGT s'explique  par l'absence d'une nouvelle donne politique portée par la gauche institutionnelle et par son refus de favoriser des mobilisations qui bénéficieraient à la fraction du salariat qui se reconnaît dans l'extrême gauche et le mouvement altermondialisation. C'est pourquoi l'horizon de la CGT se limite à la perspective d'être l'interlocuteur privilégié de l'État et du patronat. Un  rôle que FO n'a plus la capacité d'assumer et que la CFDT peine à rendre crédible par son incapacité à faire régner une parfaite unité dans ses  rangs.
De ce point de vue-là, la CGT offre une image de stabilité et d'ordre puisqu'elle est capable de tenir ses troupes et d'empêcher tout débordement interprofessionnel. C'est une des principales leçon des grèves de mai-juin 2003, durant lesquelles ni FO ni les SUD n'ont réussi à s'imposer dans les manifs de rue, comme dans les assemblées générales des différents secteurs professionnels. Dans les semaines et mois à venir la CGT va s'efforcer de cultiver son image de syndicat responsable, soucieux de sa bonne image dans l'opinion.  Elle va s'efforcer de différer le plus possible l'affrontement avec le Medef et le gouvernement, une attitude cohérente avec le discours qu'elle tient depuis juin dernier. Un discours qui nous dit qu'avec le vote de la loi Fillon, les salarié(e)s n'ont pas subi une défaite à la Thatcher, que rien  n'est perdu, que tout peut se rejouer en permanence... !!
L'erreur, ce serait de réduire la CGT à un appareil bureaucratique, là où elle est aussi une organisation militante incontournable pour peser sur le cours des luttes. Et puis il n'est pas sûr que toutes les équipes syndicales CGT vont continuer à accepter longtemps la perspective de nouvelles défaites politiques majeures sans broncher. Si le marasme actuel perdure, la CGT maintiendra sa stratégie actuelle.
Dans ce marasme, il ne faut pas seulement considérer l'immobilisme de l'appareil cégétiste. L'attitude de la CGT est confortée par l'inertie de FO, de la FSU mais aussi de l'Union syndicale Solidaires (qui regroupe notamment les SUD) qui attendent sans le dire la CGT et ne prennent pas d'initiatives significatives. En revanche, si les équipes syndicales combatives Solidaires, CGT, FO, FSU, CNT en convergence avec les associations de chômeur(se)s prennent un peu partout des initiatives sur l'assurance maladie par exemple en termes d'action et que cela prend un peu d'ampleur, cela est de nature à faire bouger la CGT.
En effet, seule la perspective de se faire déborder peut amener l'appareil cégétiste à faire le choix de l'action.

Auto-organisation et auto-émancipation

Tout cela suppose une conscience de la nécessité de développer l'auto-organisation, à l'instar de ce qu'ont fait les enseignant(e)s au printemps dernier, obligeant les organisations majoritaires à basculer dans la grève. On pense également à l'exemple de la coordination des intermittent(e)s du spectacle. Il n'y a pas d'autres voies possibles. Toutefois l'auto-organisation n'est pas une fin en soi. Elle peut être un moyen pour gagner, mais elle fera sens si elle renvoie au projet d'une société égalitaire et solidaire. En clair, si l'auto-organisation tend vers l'auto-émancipation. La Sécu peut être l'enjeu de ce débat à condition qu'elle ne renvoie pas aux mythes d'une période historique révolue comme la Résistance ou à un idéalisme républicain qui évacue toute référence au conflit de classes. C'est pourquoi, à travers la Sécurité sociale, Alternative libertaire détend l'idée d'un accès à des soins de qualité pour toutes et tous. Cela implique la gratuité des soins mais aussi l'égalité économique et sociale et donc la destruction du privilège de la propriété privée des ,, moyens de production. Car les inégalités croissantes sont au cœur de la crise du système de protection sociale. En effet, laisser croire que le capitalisme soit compatible avec un système de soins socialisé est une utopie sans bases réelles.
Toute l'histoire de la Sécurité sociale de 1945 à 2004 est l'histoire d'une lutte des classes, dans laquelle la bourgeoisie s'est toujours efforcée de reconquérir pour son profit exclusif le secteur de la santé en reprenant progressivement le contrôle de l'assurance maladie (ordonnances de 1967 et de 1996) et en accroissant la pression du marché par le biais du complexe de l'industrie pharmaceutique.
Si le syndicalisme est aujourd'hui dans l'impasse, c'est notamment parce qu'il tourne le dos à tout projet d'émancipation sociale. Il peut de nouveau séduire s'il organise des luttes dans une perspective de redistribution des richesses et du pouvoir et donc s'il redonne aux travailleur(se)s une identité structurée autour d'un projet  d'émancipation à l'image de ce qu'a pu incarner le syndicalisme révolutionnaire à l'époque où il structurait le mouvement ouvrier.



Laurent Esquerre

Groupe Socialiste Internationaliste
LE SYNDICALISME À LA CROISÉE DES CHEMINS

A Contre-courant, N°153, Avril 2004.
précédemment : GSI, L'Internationaliste n°50, décembre 2003.
Le printemps dernier, la grève contre la loi Fillon de démantèlement des retraites par répartition a mis l'ensemble des militants syndicaux et politiques, se réclamant du mouvement ouvrier, devant leurs responsabilités. Cette grève a aussi posé les bases, dans ce pays, d'une réflexion approfondie sur l'avenir du syndicalisme, celui-ci se situant désormais à la croisée des chemins, entre intégration et indépendance. Le départ, de la CFDT, de dizaines de milliers d'adhérents, parfois de structures entières, démontre que cette question a atteint une acuité nouvelle.
Depuis qu'il existe, le mouvement ouvrier organisé est combattu avec la dernière énergie par la bourgeoisie. Celle-ci ne peut tolérer ne serait-ce qu'un embryon d'organisation échappant à sa tutelle. Ainsi, ces dernières années, les ultra-liberaux ont-ils théorisé leur volonté de détruire cette première affirmation indépendante de la classe ouvrière, les syndicats, présentés par eux comme une «intolérable entrave au libre jeu des forces du marché du travail».

L'indépendance syndicale en question.

L'objectif des patrons est donc la destruction des syndicats, mais à défaut de pouvoir y parvenir lorsque le rapport de force lui est défavorable, la bourgeoisie cherche à acheter l'organisation indépendante, à l'intégrer. D'où le combat permanent de la classe ouvrière, pour s'assurer le contrôle sur des dirigeants et ses organisations. On l'a vu une fois de plus de manière éclatante ce printemps, la bourgeoisie n'est pas avare de moyens de contrainte et de pression, visant à emmener les militants et les organisations hors du terrain de l'action indépendante de défense des intérêts matériels et moraux des travailleurs, d'autant qu'une bureaucratie nombreuse et influente règne sur ces organisations. Ce n'est pas la première fois que la question se pose. Cette alternative est devant nous, et à chaque période cruciale de l'histoire du mouvement ouvrier, deux voies s'ouvrent, contradictoires, diamétralement opposées: soit l'intégration syndicale l'emporte, soit l'existence de syndicats indépendants s'impose durablement.
La Confédération Européenne des Syndicats (CES), impulse une option cohérente et déterminée dans le sens de l'intégration, à l'échelle de l'Union Européenne. Dès 1973, avec l'UNICE (organisme patronal européen), la CES est le coauteur de toutes les directives européennes s'attaquant aux droits des travailleurs. Des coauteurs qui cohabitent, en effet, au sein du Comité Économique et Social de l'UE. Lequel Comité travaille, à son tour, de façon étroite avec la Commission de Bruxelles. On l'a bien compris: l'option de la CES est celle de l'intégration à l'État et l'accompagnement des projets patronaux. Cette politique est relayée par des secteurs d'importance diverse dans chaque organisation syndicale. Sous prétexte de modernité et de modération, en réalité, la CES cherche à imposer la voie du renoncement à plus d'un siècle de lutte syndicale. Aussi, et quand ce n'est pas déjà le cas, la CES aspire à rendre majoritaire le secteur intégrationniste dans chaque pays de l'union. En France, cela se traduit par un projet qui vise à rapprocher, en une seule confédération, les organisations adhérant à la CES, de façon à marginaliser les secteurs «contestataires». (pour utiliser une définition «large»).
La grève de mai-juin 2003 a porté un coup majeur à cette vision du syndicalisme intégré, mais cela ne signifie pas que la question soit tranchée. Au contraire, l'affrontement entre les deux conceptions de syndicalisme va se tendre et s'aiguiser, les tentatives diverses de «recomposition syndicale» vont se multiplier.

La crise de la CFDT

Dès le mois de juin, les prises de position se sont multipliées au sein de la CFDT, de la part de structures remettant en cause, à court ou moyen terme, leur appartenance à cette confédération. La signature du secrétaire général, François Chérèque, au bas de l'accord sur les retraites, le lendemain de la manifestation monstre du 13 mai, a été sinon le révélateur, au moins la «goutte d'eau» qui a amplement fait déborder le vase. Dès lors, la bataille fait rage à la CFDT, alors que F. Chérèque, lui, cherche à en minimiser l'ampleur. Singeant Lénine (le parti se construit en s'épurant), il prétend même que la CFDT sortira renforcée du départ de ces trublions. Trublions qui se chiffrent, tout de même, à 50 voire à 100.000. La seule UD Haute-Loire «pèse» 6.800 adhérents, qui ont voté à 91% l'adhésion à la CGT, et la fédération des cheminots perdrait, elle, 11.000 adhérents...
Parallèlement, cette bataille en révèle une autre, cette fois au sein du PS, où les amis de N. Notat et de J. Chérèque s'activent. Après avoir demandé à J.-F. Hollande de calmer ceux qui incitaient les adhérents de la CFDT à passer à la CGT, ils prétendent lancer leur propre fraction autour d'un texte intitulé «Tout ce qui bouge n'est pas rose » (sic), texte qui trahit l'apologie d'une gauche qui serait en permanence à la recherche du fameux consensus mou. «Ni droite, ni gauche» ? D'autres socialistes sont déjà allés très loin sur cette voie, tels Marcel Déat en France ou avant lui, en Italie, B. Mussolini...
La liste s'allonge tous les jours de ces structures démissionnaires et de ces congrès qui décident de quitter la CFDT; le site spasmet en tient un décompte méthodique. De même, on ne compte plus les instances de direction démissionnaires, dans des UL, US ou même régions. Certaines de ces structures sont mises sous tutelle parles instances confédérales...
Lors de la précédente vague de départs, le mouvement s'était fait surtout en direction des Suds, devenus G10 Solidaires. Cette fois, bien que certaines structures démissionnaires partent à la FSU, à l'UNSA ou au G10-Solidaires, la grande majorité rejoint la CGT où, pour la première fois depuis 1948, des protocoles ont été établis pour «fusionner» en douceur...

La CGT pôle d'une recomposition syndicale ?

Les derniers arrivants créent une situation contradictoire au sein de la CGT. D'un côté, la direction de B. Thibault peut se servir de cet afflux pour prouver la justesse de l'orientation confédérale. D'un autre côté, à l'avenir, ces nouveaux adhérents pourraient peser contre la direction Thibault, au moins en partie. A la FSU, également, l'arrivée de ces transfuges crée une situation contradictoire. Trois positions s'affrontent: transformer la FSU en confédération, faire adhérer la FSU au CG10-Solidaires, faire adhérer la FSU à la CGT...
Pourquoi la CGT semble-t-elle devenir le point de ralliement d'une nouvelle «recomposition syndicale»? Tout d'abord, parce qu'elle est la plus ancienne confédération syndicale du pays, jadis confédération unique et ceci, jusqu'à ce que le syndicalisme chrétien ne tente de la concurrencer en 1919 (CFTC, devenue CFDT en 1954) et que les antagonismes politiques au sein du mouvement ouvrier ne se réfractent dans la centrale syndicale, à travers deux scissions et une réunification. Cependant, la CGT reste la mieux implantée et celle qui a le plus grand nombre d'adhérents, centrale syndicale de référence, traditionnelle et incontournable de tout le mouvement ouvrier, quel que soit le caractère bureaucratique de sa direction. Ensuite, l'affaiblissement historique du PCF a amoindri le contrôle que celui-ci exerçait sur nombre de militants et structures de la CGT. A tel point, que B. Thibault s'est rendu... au dernier congrès du PS à Dijon où il a été ovationné. Mais, on l'a vu à EdF-GdF en janvier dernier, comme toutes les autres organisations syndicales (y compris le G10-Solidaire), la CGT est traversée par les mêmes contradictions et tensions entre les tenants d'un syndicat d'accompagnement «avec les formes» ou «sans les formes», et les partisans d'un syndicat de lutte des classes, indépendant et de masse.
Quant à CGT-FO, par ailleurs, la préparation de son congrès confédéral, qui doit élire le successeur de M. Blondel, est le terrain d'un affrontement sur cette même ligne de clivage. Le secteur droitier de la CGT-FO a même reçu, l'an dernier, le renfort des anciens de la très droitière CSL (auto-dissoute), dans un contexte où, les conditions ayant provoqué la scission de 1947 disparues, les partisans d'une réunification sont de plus en plus nombreux.
Enfin, le G10-Solidaire, pour sa part a montré ce printemps les limites de 20 ans d'un mouvement «politico-syndical» qui n'a pu ouvrir des perspectives sur le plan politique et qui s'est réduit, sur le plan syndical, à une politique de pression sur la direction de la CGT, exhortant B. Thibault à appeler à la grève générale.

La perspective d'une CUT.

Il est sans doute encore trop tôt pour avancer une formule algébrique de ce que pourrait être une CUT, mais il convient d'en tracer les contours. En effet, une confédération syndicale indépendante, fidèle à une conception de lutte des classes et à un syndicalisme de masse, est nécessaire dans ce pays, mais également dans l'ensemble de l'Union Européenne, où de de nombreuses structures syndicales ne se reconnaissent pas ou plus, dans l'orientation de la CES. Certes, les choses n'avancent pas au même rythme partout, l'histoire et l'évolution des rapports de force poussent en avant ici, tirent en arrière là. Mais il nous semble qu'il faut aller dans cette direction, à l'échelle nationale comme à l'échelle du continent. Il faut saisir toutes les possibilités de faire se rapprocher les militants, les organisations syndicales, même de petite taille, au-delà de leur appartenance confédérale actuelle et, aussi, multiplier les possibilités de coopération par-delà les frontières. L'objectif doit être de construire une Centrale Unique des Travailleurs à l'échelle du pays, et une organisation du même type à l'échelle de l'Europe, en opposition à la CES.



Michel Tommasini
SUR LE SYNDICALISME
A Contre-courant, N°153, Avril 2004.
La lettre de Liaisons N° 84

Dans leur bulletin L'internationaliste, les camarades du GSI ont publié un texte sur le syndicalisme. Je le prendrai comme une base pour une discussion (... ) sur le syndicalisme, même si ce texte n'a pas cette vocation.

Ils écrivent que la CGT est l'organisation la mieux implantée et la plus nombreuse. Je pense que ces affirmations sont hasardeuses. Peut-être que les départs de la CFDT suite aux grèves de mai-juin 2003 vont changer la donne, mais il faut être prudent. La meilleure implantation, où ? Dans le secteur privé ou le secteur public ? C'est déjà une première chose importante à déterminer. Dans le secteur privé, où ? Plutôt les grosses entreprises ou les PME-PMI voire les TPE comme on dit ? Dans le secteur public: la fonction publique (et laquelle) ou les entreprises nationalisées ? L'implantation on doit aussi la voir en fonction de l'âge, des branches d'activité, du sexe. Je ne m'avancerai pas sur des réponses, il faut éviter ici les généralisations, il faut prendre cette question de l'implantation selon plusieurs facettes, en mettant d'abord en premier les faiblesses de cette implantation. Concernant le nombre d'adhérents je ne suis pas sûr que la CGT soit devant la CFDT. Les forces des uns et des autres demeurent faibles, dans le privé c'est le désert syndical. La confédération CFDT affirme être en tête, en affichant la «transparence»: mais les calculs sont basés sur une adhésion pour 8 timbres/an... alors qu'elle a un taux de cotisation par prélèvement automatique le plus élevé de toutes les confédérations ! Pourquoi pas calculer sur 6 timbres alors ?!! A la CGT, qui a longtemps nié la chute très forte de ses adhérents, c'est plus clair depuis quelques années, mais pas encore suffisamment. On peut penser avoir de bonnes estimations à partir de travaux sérieux déjà publiés, mais mieux vaut être prudent, je ne pense pas qu'il soit pertinent de dire «la CGT est en tête» ou «c'est la CFDT qui a le plus d'adhérents..» Quant à FO, c'est la politique du secret qui prévaut encore. Les chiffres affichés ne correspondant pas du tout à la réalité.

L'article aborde la question de l'indépendance syndicale opposée à l'intégration du syndicalisme. Celle-ci trouve aujourd'hui un vecteur non négligeable dans la CES. L'alternative entre indépendance et intégration du syndicalisme est pluriséculaire. La CES trouve des relais dans tous les syndicats. Et la présence d'une bureaucratie avec un poids important est une donnée clé de cette alternative. On assiste alors à un aiguisement de l'affrontement entre ces deux conceptions, qui se traduisent dans diverses tentatives de recomposition.

L'analyse ne me convient pas. Elle laisse penser que ceux qui s'opposent à la CES sont ceux qui défendent l'indépendance du syndicalisme, contre ceux qui sont pour l'intégration. L'indépendance du syndicalisme ne se résume pas à l'indépendance vis à vis du patron. Les principales organisations  révolutionnaires (c'est elles qui se définissent ainsi) que  nous avons en France ne défendent pas l'indépendance syndicale. Oui, peut-être au niveau du discours, de ce qui relève de la rhétorique, des articles des écoles de formation. Mais ce qui compte d'abord, c'est la pratique. Et l'indépendance syndicale, c'est vis à vis du patronat mais aussi vis à vis des appareils syndicaux et vis à vis des partis. Or ces organisations, dans la pratique, font de la politique d'appareil. Pourquoi ? Parce que cela permet de recruter pour LE parti, parce que cela permet de faire vivre LE parti... Voilà pourquoi ces organisations ne peuvent pas être dans les syndicats une alternative aux appareils réformistes. Que fait le PT dans FO ? De l'indépendance syndicale? Que fait le PT dans la CGT ? Que fait LO dans la CGT ? Que fait la LCR dans la CGT, la FSU, SUD ? De l'indépendance syndicale ou faire survivre un petit appareil quand on a réussi à avoir des places dans les syndicats ou des fédérations ?

Il ne suffit donc pas de tenir le discours dans les congrès contre la CES... pour défendre l'indépendance syndicale. Et qui plus est, une question non abordée dans l'article, la démocratie syndicale. L'un ne va pas sans l'autre. Aussi, je pense que la division intégration/indépendance présentée dans cet article n'est pas pertinente, elle est abstraite. Je précise: combattre l'intégration, défendre l'indépendance syndicale, mais comment ? Cela ne sera pas en se posant ainsi dans les syndicats, mais en répondant par des stratégies et tactiques syndicales qui répondent à des enjeux syndicaux, et non pas à des intérêts de boutiques politiques. Est-ce que cela tient à une divergence sur ce qu'est l'indépendance syndicale ? C'est ce que j'ai pour ma part compris. Mais il faudrait en discuter plus au fond.

La question de la CUT, abordée à la fin de l'article apparaît alors abstraite, comme celle de l'indépendance. Il est écrit qu'il faut rapprocher les militants quelles que soient leurs étiquettes par toutes les possibilités, et notamment au niveau européen. Car on n'a pas aujourd'hui de formule algébrique de la CUT à présenter, on ne peut qu'en proposer les contours. Oui, mais on fait quoi au fait ? Car l'article s'arrête là. Il faudrait justement discuter du concret: quelles initiatives ? Et dans quel but ? Pour la construction de la CUT ? Je suis très sceptique par rapport à des initiatives qui auraient ce but directement. Je suis convaincu que pour arriver à poser les pierres de la CUT, il faut éviter ce genre d'initiatives qui ne réuniront pas les syndicalistes de la base. C'est abstrait. Il faut répondre aux problèmes cruciaux et concrets d'abord.

A quoi cela peut servir aujourd'hui, une CUT ? Si on veut que ces débats ne concernent pas toujours les mêmes initiés il faudrait partir de ce qui préoccupe les travailleurs. Il faut sortir du débat d'idées. Est-ce qu'aujourd'hui c'est l'inexistence d'une CUT qui est un problème ? Oui et non. Oui, car à n'en pas douter, nous serions, en principe, plus forts. En principe seulement. Car il y a bien une quasi-CUT en Allemagne, ainsi qu'en Angleterre ? Et cela change quoi ? Plus indépendant ? Moins intégré ? Il n'y a rien de magique à l'unité. Non, parce que la construction de la CUT ne se fera pas par des débats qui ne s'attaquent pas aux problèmes concrets du syndicalisme. C'est en y répondant que la CUT se construira. On va y venir.

Le texte des camarades du GSI ne répond pas aux nécessités présentes : si on va se mettre dans les syndicats au débat en disant qu'il y a les pro-indépendance et les pro-intégration, et que cela se traduit directement dans les tentatives de recomposition, alors on laissera les recompositions aux apprentis «recompositeurs de «gauche syndicale» face aux directions syndicales actuelles. Beau résultat avec la FGTE-CFDT ou avec les syndicats CFDT de la fédération Interco partis (enfin, au moins les dirigeants révolutionnaires) partis par exemple à la FSU (comme l'ex-CFDT de l'ANPE d'ailleurs qui a joué un peu le poisson pilote). On sait déjà qui va gagner, c'est le même match tous les dimanches. Petits appareils contre gros appareils, ce sont toujours des affaires d'appareils.

Alors de quoi faudrait-il s'occuper dans les syndicats ? De deux questions, au moins, qui ne sont pas assez voire jamais à l'ordre du jour des réunions syndicales: l'interprofessionnel et le champ de syndicalisation. Pour sûr cela ne vole pas très haut, mais cela permet au moins de débattre de la stratégie et des tactiques syndicales pour lutter contre la division de la classe des travailleurs. J'ai la faiblesse de penser que c'est essentiel. Pas la division vue par le petit bout de la lorgnette des sigles. Non, il s'agit de la division réelle des travailleurs imposée par le procès de production capitaliste, la division du travail... Les différents statuts, les différents contrats de travail, les différentes garanties la sous-traitance. Et il s'agit surtout du désert syndical. On peut essayer de compter les points pour savoir qui est le plus «fort» aujourd'hui en termes d'adhérents, d'implantation. Cela n'a pas pour l'instant grand sens quand on se penche ne serait-ce que dans le privé.

Où en est, concrètement, réellement en terme d'expériences quotidiennes, de pratiques, de tactiques, d'investissement syndical de forces et de moyens, etc .. l'interprofessionnel aujourd'hui en France ? Que fait-on dans nos syndicats sur cette question ? Non pas, que dit-on ? Mais bien que fait-on ? Que font les syndicats du public là où le droit syndical est le plus large et le moins risqué, dans les syndicats du public «tenus» par des «rrrrévolutionnaires» armés de tous les programmes possibles et les meilleurs du monde ? Que faisons-nous pour dégager du temps et des gens pour des campagnes de syndicalisation dans le privé ? Pour construire des Unions Locales, des comités interprofessionnels ? Quels sont les syndicats, les militants rrrrrévolutionnaires chevronnés qui utilisent une partie de leur temps syndical pour aller syndiquer des chômeurs à la porte des ANPE et des ASSEDIC ? On crève du corporatisme. Du côte du privé, des gros syndicats du privé, ce n'est pas forcément mieux, du moins à la hauteur du nécessaire. Or sans l'interprofessionnel nous ne remonterons pas la pente de la syndicalisation de masse (car parler de syndicalisme de masse c'est parler de ce qui n'existe pas encore) dans le privé comme dans le public. Alors que pouvons-nous faire pour avancer ? Est-ce que c'est un vrai problème que celui de la faiblesse du syndicalisme interprofessionnel aujourd'hui en France ? (Et ailleurs aussi certainement).

Autre question, celle du champ de syndicalisation. Encore un sujet qui ne fait ni la une de la presse d'extrême-gauche, ni de ses meetings ! (Je me focalise sur l'extrême-gauche, hein, parce que le fait qu'elle se désintéresse de ces questions syndicales centrales est symptomatique). Et pourtant, en voilà un sujet d'actualité. Qui n'a pas à la bouche en réunion syndicale de mots assez durs pour dénoncer le patronat, le gouvernement, qui instaurent jour après jour plus de précarité (dernières moutures: le RMA et le chèque emploi-entreprise). Mais est-ce qu'est pour autant posée la question du champ de syndicalisation, du syndicalisme d'industrie, comme une question centrale ? Le syndicat de ma boîte doit syndiquer quelle catégorie de personnel ? Laisser de côte les intérimaires, les CES, les emploi-jeunes, les sous-traitants...? Avoir des syndicats d'entreprise pour nous enfermer dans notre boîte ? Se conformer à la division imposée par le capital ? Celle-ci externalise la maintenance, le nettoyage,... divise l'entreprise en plusieurs entreprises, et que faisons-nous: merci patron, nous allons créer autant de syndicats d'entreprises ! C'est quoi le syndicalisme d'industrie ? Derrière cette question, c'est bien celle de l'unité des travailleurs sur leur lieu de travail. Pour sûr il ne s'agit pas des débats sur l'unité syndicale organique. Mais pour lui donner de la vie, il faut s'attacher au champ de syndicalisation. Et c'est une question qui est posée dans tous les syndicats. Et puis derrière le champ de syndicalisation, c'est quel type de syndicalisme nous voulons ? Pour servir à quoi ? Il ne s'agit pas que de l'unité des travailleurs sur leur lieu de travail, mais de la préparation des travailleurs à reprendre à leur compte la production, les services publics... bref toutes les «industries». Avoir une vision d'ensemble de sa branche d'activité, pour ne pas la laisser à une haute administration fût-elle représentante d'un État «ouvrier». L'émancipation des travailleurs qui sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes, j'ai la faiblesse de penser qu'elle se prépare par là aussi, tous les jours.

Quelques exemples sur cette question du champ de syndicalisation, car on pourrait faire de même avec celle de l'interprofessionnel.

Agent Territorial Spécialisé des Écoles Maternelles: vous savez ce sont ces dames (et oui c'est un métier féminin) qui sont en classe, de façon permanente, avec les institutrices-eurs de la maternelle. Pourquoi donc ces personnes ne sont-elles pas syndiquées dans les mêmes syndicats que l'institutrice ? Parce qu'elles ne relèvent pas de l'Éducation Nationale ? La belle affaire ! Et les ATOS ? Parce qu'ils ne délivrent pas un enseignement ? Et les enseignants des CFA ? Syndicalisme d'industrie ou syndicalisme de corporations ? De métiers ? Pendant les grèves de mai-juin, on nous expliquait que la décentralisation des ATOS allait détruire des équipes pédagogiques. Mais pourquoi ne sont-ils pas dans les mêmes syndicats que les enseignants ? Parce que cette logique on peut l'appliquer partout. Prenons le cas de la formation professionnelle continue : il y a les syndicats de l'AFPA, et il y a les syndicats de chaque boîte de formation. Tous ces salariés ne font-ils pas partie de la même industrie ? Pourquoi un syndicat différent à chaque fois dans le même bassin d'emploi ? Je pourrais en dire autant pour ma pomme à l'ANPE: et les salariés des cabinets de recrutement, ceux des agences d'intérim... Et pourquoi pas créer des syndicats de métiers a l'ANPE, car il y a bien différents métiers ? Rien que sur ma petite ville provinciale, il y a presque autant de salariés des agences d'intérim que d'agents ANPE. Mais aucun syndicat chez les premiers, complètement ignorés par les seconds. Pensez-vous, on va pas se mélanger, les patrons nous divisent déjà si bien ! ! Il y a quelques années SUD-PTT avait eu l'idée géniale de séparer ses syndicats locaux en deux (Poste et France Telecom) afin de s'adapter à la division administrative. Syndicalisme de lutte ou de négociation ? Cela n'a pas favorisé la solidarité des postiers pour leurs collègues de FT privatisée. Cela a freiné SUD-PTT dans la démarche de la syndicalisation des entreprises privées des télécoms et de la distribution. Il n'y a qu'à prendre aussi l'exemple de l'enracinement de l'équation à la CGT : une entreprise = un syndicat. Les sous-traitants des entreprises automobiles situées sur le même bassin d'emploi que la maison-mère: autant de boîtes, autant de syndicats.

C'est pas si grave parce qu'en fait les syndicats s'occupent des salaires, des conditions de travail... et ils peuvent toujours se mettre ensemble de temps en temps ? Sauf que les résultats sont bons pour le patron: l'enfermement dans l'entreprise. Le syndicalisme d'entreprise, y contribue. Le syndicalisme de métiers ou de corporations ne permet pas de construire les solidarités. Et plus fondamentalement, mais cela est du ressort d'une conception précise du syndicalisme, s'adapter à la division capitaliste c'est ne pas lutter pour que les salariés acquièrent une vision d'ensemble de leur branche d'activité. Ce n'est pas préparer la reprise des industries par les travailleurs, ce à quoi le syndicalisme d'industrie doit contribuer. Non pas demain, mais tous les jours dès maintenant.

Donc si ces deux questions, l'interprofessionnel et le champ de syndicalisation, sont des questions pertinentes aujourd'hui ( 1er débat), on peut poser la question suivante (2ème débat): A quoi sert la CGT ? A quoi sert FO ?A quoi servent les SUD et les autres syndicats du G-10 ? A quoi sert l'UNSA ?A quoi sert la FSU ?

C'est à dire, pour sortir du piège des appareils, comment posons-nous ces questions et que faisons-nous pour y répondre dans tous ces syndicats (et d'autres) dans lesquels nous militons ?

Par exemple prenons l'Éducation. Il n'est pas rare d'entendre des camarades dire: à quoi ça sert SUD-Éducation ? Et oui, à quoi ça sert, si c'est pour dire la même chose que la FSU avec un discours plus «radical» (mais pas toujours d'ailleurs). Si c'est pour reproduire le syndicalisme de corporations ou de métiers, si c'est pour regarder de loin l'interprofessionnel. Et c'est ce débat qui a eu lieu au dernier congrès de SUD-Éducation. Par contre, si c'est pour répondre aux deux questions de l'interpro et du champ de syndicalisation, alors cela peut servir à quelque chose SUD-Éducation. Division ? Mais, à quoi ça sert la FSU ? Si c'est SUD-Éducation qui divise, qu'attendent-ils ceux qui le disent pour aller à la CGT, ou à FO ou au SGEN-CFDT, bref dans une confédération ? La FSU comme fédération héréditaire de la FEN de 1948, attendant la réunification pour redevenir la fédération de l'éducation de la CUT ? C'est une position. Mais c'est une position sans base réelle désormais, 60 ans après. Alors, pas aussi simple que cela ? Irréaliste que de décider: on se barre à la CGT ? Bien sûr. Car poser la question ainsi, uniquement ainsi, c'est en rester à des logiques d'appareils. Mais il faut alors s'attaquer concrètement, réellement, aujourd'hui de l'investissement militant des syndicats de la FSU dans l'interprofessionnel, et des champs de syndicalisation. Pas une question simple pour la FSU et les syndicats de l'Éducation Nationale, mais c'est la même chose pour la CGT, les SUD...

Voilà la meilleure façon, pour ne pas dire la seule, de sortir des grandes manœuvres d'appareils syndicaux, plus ou moins grands, du sectarisme, et d'emm... sérieusement cette fois la bureaucratie (quelle qu'elle soit...). Parce que ce sont ces questions qui répondent aux problèmes des travailleurs.

Si on ne s'attache pas à mettre ces questions au centre des débats et des pratiques sur le syndicalisme, alors je crains vraiment que la question de la CUT soit une discussion qui ne concernera pas les équipes militantes sur le terrain, que ce soit donc en fait une discussion formelle.



Michel Tommasini
Alain Dervin
QUEL AVENIR POUR L'ANARCHO-SYNDICALISME ?

Le Monde libertaire n° 1354 du 8 avril 2004
«On s'est heurté au fait que beaucoup de militants étaient d'abord des militants de leur confédération avant d'être des militants libertaires ou anarcho-syndicalistes»
Jacques Toublet
LE RÉFORMISME SYNDICAL a vécu. L'échec du mouvement contre la décentralisation et la réformes des retraites est comme la dernière bataille perdue d'un syndicalisme qui, comme le précise Freddy Gomez dans le Monde libertaire  (hors série n°23, été 2003), «n'a plus les moyens de ses ambitions». Incapable de défendre les «acquis» du mouvement ouvrier, impuissant à organiser les chômeurs et les précaires, le syndicalisme a-t-il encore un avenir? Plus douloureux: que font encore celles et ceux qui se revendiquent libertaires, voire anarcho-syndicalistes dans des organisations telles que la CGT, FO ou le G-10 solidaires ?

État des lieux

Le paysage syndical français est pour le moins dévasté: huit salarié.e.s sur cent seraient adhérents à un syndicat (1), et ce, dans ume confédération ou une fédération professionnelle dont le nombre, parfois, dépasse l'entendement: pas moins de cinq confédérations dites représentatives peuvent se disputer les éventuelles  adhésions (2).
Paradoxe! Ces syndicats ne vivent que des financements de l'État ou des communes, voire des patrons, par l'intermédiaire des mises à disposition et entretiens des permanents et des locaux. Droits arrachés au patronat et à l'État, certes, mais sans l'argent public ou des employeurs, que resterait-il de ces organisations? Conséquences bien connues et dénoncées dans ces colonnes: institutionnalisation et bureaucratisation des syndicats!
Quant à la dimension internationale, à l'heure d'une mondialisation capitaliste tant décriée, aucune de ces confédérations n'a été en mesure d'assurer un minimum d'actions. Si le capitalisme ne connaît pas les frontières, le syndicalisme, lui, a bien du mal à les franchir !

Démanteler toute résistance collective

A sa décharge, le syndicalisme est victime des coups de butoir du capitalisme triomphant. Licenciements, plans sociaux, développement de l'emploi précaire, etc. Dans ce contexte,  s'organiser colleccivement relève de l'exploit. Les politiques patronales de «management», vantant les mérites de l'individualisme, ont également dévalué toute tentative de résistance collective. ;:
Les fondements même du syndicalisme en ont été bouleversés. À l'origine, bâti sur les syndicats de métiers (la corporation), il n'a pas su les dépasser pour développer une réelle solidarité interprofessionnelle et internationale.
Si le syndicalisme a un avenir... Lequel ? Le patronat, à l'exemple de l'Éducation ou de la Santé, a besoin d'un service minimum! C'est-à-dire, d'institutions capables de proposer un minimum pour une paix sociale garantie. Dans son domaine, le syndicalisme «d'accompagnement» (3) a encore de l'avenir. Il peut même s'offrir, comme aujourd'hui, le luxe de la diversité des organisations, pourvu qu'il réponde à cette exigence de paix sociale! C'est acquis pour la CFDT. Cela est également vrai pour la CGT, dont le secrétaire général s'est vu féliciter par un ministre à l'issue des grèves du printemps 2003 pour «son attitude responsable», son «opposition raisonnable».(4) Même constat pour Force ouvrière, dont le souci premier est maintenant sa survie (trois confédérations pour un même service, cela fait peut-être un peu triple emploi!). Les deux articles parus dans le Monde libertaire (n° 1338 et n° 1344) sur la CGT-FO est à ce titre révélateur. L'auteur y rappelle l'urgence de «conforter l'organisation syndicale dans sa capacité à résister, à l'heure où la CFDT renforce son intégration et où la CGT abdique» (5). L'attitude des syndicats SUD, maintenant regroupés au sein du G10-Solidaires (6) se révéle décevante. L'interprofessionnel et la dimension internationale des SUD restent secondaires (ses responsables restent opposés à la création d'une sixième confédération).
Seuls les adhérents les plus politisés s'investissent dans les mouvements hors l'entreprise. Ses militant.e.s sont oontraint.es de modérer leur radcalité au vu de la multiplication des syndicats SUD sur des bases catégorielles (y compris au sein même des forces répressives de l'État: SUD-Intérieur). La posture adoptée — participation aux élections professionnelles, embauche de permanents — les inscrit, de fait, dans un syndicalisme de cogestion.
D'autant que cette course à la reconnaissance et à l'obtention de moyens (via les élections) ne les protègent pas d'une certaine bureaucratie, des luttes de pouvoir (des postes sont à prendre) et d'une quête de respectabilité. On se rappelle la déclaration au quotidien le Monde, lors des grèves du printemps 2003, où la porte-parole du G10 affirmait «qu'une grève générale ne se décrète pas», rejoignant ainsi son collègue BernardThibault!
Par ailleurs, la présence en son sein de nombreux militants trotskistes cantonne les  pratiques de SUD dans un syndicalisme, certes plus radical, mais certainement pas libertaire, visant à l'autonomie du mouvement social. Ayant fait le choix de la participation aux élections politiques, les syndicalistes militants de la Ligue communiste révolutionnaire s'inscrivent de fait dans un partage des tâches qui n'est, hélas, guère nouveau: aux syndicats, la fiche de paie, aux politiques la gestion de la société! (7)
En ce qui concerne le syndicalisme enseignant, il n'est pas inutile d'observer les manœuvres au sein de la Fédération syndicale unitaire dans sa volonté d'élargir son champ de syndicalisation afin de se positionner comme le grand syndicat de la fonction publique, avec en sous-main le rôle joué par certains militants politiques de la LCR ou de LO pour «construire un pôle de radicalité». Une radicalité qui peut paraître la bienvenue dans ce paysage syndical mais qui est fort éloignée de l'anarcho-syndicalisme ou du syndicalisme révolutiomnaire.
L'attitude antidémocratique des militants du SNES, adhérents à LO, lors de la grève des profs en mai-juin 2003 est venue nous le rappeler...
Si le syndicalisme a un avenir, il est donc impossible de l'envisager sous cette forme : étriquée, cogestionnaire et corrompue par des pratiques politiciennes!
Les anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires doivent se regrouper au sein d'une même organisation! Dans les années 70, l'Alliance syndicaliste (8) avait tenté de regrouper les libertaires dispersés dans les differentes confédérations. Cette initiative, qui a su, à l'époque, coordomner ces syndicalistes et mener quelques actions convergentes au-delà des chapelles d'organisation, ne peut être reconduite. Pour deux raisons essentielles.
La première, l'Alliance syndicaliste a montré, dès sa création, ses limites: «Beaucoup de militants étaient d'abord des militants de leur confédération avant d'être des militants libertaires.» (9)
La deuxième, l'illusion de pouvoir peser sur les politiques confédérales s'est révélée vaine Les «moutons noirs» (10) de la CFDT en firent l'expérience dans les années 88 et 89.
Lire, aujourd'hui, dans le Monde libertaire que «les anarchistes investis dans les confédérations représentatives vont devoir pousser plus que jamais les bureaucrates dans leurs retranchements dans les mois à venir» (ML hors série n° 23, été 2003) ou «tenter de l'intérieur de radicaliser et imposer des modes de démocratie directe» (V. Benito, ML n° 1336),  apparaît quelque peu étonnant.
Non, il sera impossible en tant que syndicaliste révolutionnaire ou anarcho-syndicaliste d'influencer un tant soit peu les politiques confédérales. Non, la CGT n'est pas l'organisation «la plus vivante, la plus porteuse de promesses» (ML n° 1334, article du Collectif La Sociale).
Ne répétons pas l'histoire! Si l'on veut espérer donner un avenir à nos idées, à nos  pratiques, nous n'avons plus le choix. Si celui-ci est l'action syndicale, parce que nous sommes salarié.e.s; si nous nous revendiquons anarcho-syndicalistes, retrouvons-nous dans le même syndicat! L'anarcho-syndicalisme, ce sont des pratiques: l'assemblée générale souveraine, des comportements antiautoritaires, une parole qui circule, des mandaté.e.s qui ne sont pas permanents à vie... Des mandaté.e.s qui sont contrôlés et révocables, etc.
L'anarcho-syndicalisme, c'est aussi un projet de société! Et ce projet, à notre connaissance, est un projet en rupture avec le système! Comment le développer, même en tant que syndicaliste révolutionnaire si l'on milite à la CGT, à FO ou à SUD? Comment peser, mettre en pratique nos idées dans tous les champs possibles de nos interventions ?  Comment construire la «grève genérale» (qui n'est pas une fin en soi, mais le début d'une reprise en main de nos destinées) ? On ne peut plus citer Émile Pouget ou Maurice Joyeux (11) pour justifier nos adhésions à la CGT ou à FO — à ces organisations telles qu'elles sont aujourd'hui, ni se contenter de s'y exprimer librement. (12)
Soit nous avons, en tant que libertaires, une réelle ambition pour le développement de  nos idées et de nos outils, soit nous restons «isolés» dans nos confédérations dans la critique des directions confédérales ou le satisfecit d'y être quelque peu reconnus ou influents. La grande force des libertaires de la fin du XIXe siècle, c'est d'avoir su construire les outils en adéquation avec la demande sociale: les Bourses du travail puis la création de la CGT. Ces cinquante dernières années, nos adhésions aux confédérations syndicales s'inscrivaient, peut-être dans cette histoire, mais surtout parce que nous n'avions pas le choix d'autres outils. Y avait-il aussi cette croyance en la possibilité «d'influencer» les directions confédérales ? Et, il fallait être dans le «mouvement social», aux côtés des «travailleurs» ... Or les salariés ont déserté les syndicats «le « mouvement social» dans ses manifestations organisées s'est diversifié.
Deux objections reviennent régulièrement quand nous évoquons cette nécessité de regrouper les libertaires: la lente construction d'un outil syndical et l'isolement d'une adhésion dans une organisation où tout est à faire! Elles sont recevables mais pas indépassablesl Déjà Jacques Toublet regrettait le manque de  «conscience révolutionnaire» à constituer, dans l'immédiat après-guerre, un outil syndical pour «tous les syndicalistes combatifs», (13) Et il n'est jamais facile de commencer, surtout quand le paysage syndical, sur un lieu de travail, est déjà bien quadrillé, voire, à l'opposé, déserté. Répression patronale, patriotisme des autres syndicats, attitude de défiance des collègues. Il faut de l'énergie et des convictions! C'est certainement un choix personnel qui doit tendre à devenir collectif pour déterminer l'avenir.

La CNT, un outil

L'objectif, ici, n'est pas de donmer des leçons ou de proposer un bulletin d'adhésion. Un, la CNT n'est pas parfaite, et pas à l'abri, si son développement se poursuit, de sombrer dans les dérives des autres syndicats (conflits de pouvoirs, OPA d'organisations non libertaires  — Ne Laissons pas à d'autres cet outil! —). Deux, elle n'est pas à l'abri, également, d'un certain «sectarisme» propre aux organisations combatives, voire, victime, d'un «patriotisme» inhérent à toute association...
Mais, anarcho-syndicalistes, nous n'avons guère le choix! Depuis la fin des années 80, les si différents mouvements de grève ont exprimé cette volonté de démocratie directe et de contrôle des mandatés (via les coordinations et les collectifs). À chaque fois, leurs initiateurs se sont retrouvés confrontés aux directions syndicales seules «habilitées» à négocier, à décider en lieu et place des acteurs eux-mêmes. Le besoin est donc urgent d'avoir un outil qui réponde à cette demande sociale.
La CNT est, pour le moment, la seule organisation syndicale qui s'est fixé comme objectif la «transformation totale de la société actuelle», «la suppression du salariat» et le «remplacement de l'État par un organisme issu du syndicalisme lui-même et géré par l'ensemble de la société (14)». Elle est aussi la seule à s'inscrire dans les mouvements hors l'entreprise avec autant de volontarisme: antifascisme, sans-papiers, chômeurs, précaires, etc.
Si l'influence de la CNT reste pour l'heure marginale, cela s'explique aussi par ses exigences: refus des permanents (elle ne s'inscrit donc absolument pas dans un syndicalisme de service), refus de participation aux élections professionnelles dans le secteur public (ce qui l'exclut d'une certaine représentativité institutionnelle d'où découlent informations, moyens humains et financiers), refus de participation aux comités d'entreprise du secteur privé (ce qui l'oblige, dans ce secteur, à défendre systématiquement en justice sa qualité de syndicat)..
L'anarcho-syndicalisme de la CNT s'inscrit, là, en totale rupture avec les pratiques dominantes; comme une contre-culture que nous aurions à assumer; tant, cette société valorise la parole experte et la délégation. La «représentativité», c'est dans les luttes, dans ses pratiques qu'elle l'acquiert.
D'autres choix sont possibles, mais dans le champ économique, celui sur lequel on doit peser, il n'y en a pas d'autres. Si l'anarcho-syndicalisme a un avenir, il doit se construire, ensemble, dans la même organisation.
La CNT est un outil. Elle a, aujourd'hui en France, une réalité. Elle sera ce que nous en ferons!


1. «La France a la particularité d'être le pays où il existe le plus d'organisations syndicales et où le nombre de syndiqués est le plus faible. À peine 8 % de travailleurs organisés » Le Collectif La Sociale, Montpellier, le Monde libertaire, n° 1334.
2. Cinq confédérations dites représentatives: CGT, CFDT, FO, CFTC, CGC (cadres); la CNT; le G10-Solidaires (regoupant les syndicats SUD); I'UNSA
(fonction publique); FSU, (éducation nationale), etc.
3. Formule empruntée à Ramon, militant de la CNT à Saint-Etienne, auteur de l'article «Encore une couche», paru dans le Monde libertaire, n° 1337.
4. Propos rapportés par Pierre, militant de la FA de Rennes, Le Monde libertaire, hors série n° 23.
5. in «CGT-FO les raisons d'un choix , le Monde Libertaire, n° 1338.
6. Le G10-Solidaires est un regroupement d'organisations syndicales. À l'origine, ils étaient dix syndicats autonomes dont le SNUI (Syndicat national unifié des impôts) et le SNJ (Syndicat national des journalistes) pour les plus connus, rejoints maintenant par les syndicats SUD (Solidaires, unitaires et démocratiques).
7. On retrouve dans tous les syndicats l'influence particulière de militants politiques, à en friser la caricature: le PC à la CGT; le PS à la CFDT et à la FSU; l'UMP, les trotskistes et des libertaires à FO, la LCR dans les syndicats SUD, etc.
8. L'Allliance syndicaliste, créée dans les années 70, a fonctionné jusqu'en 1980. Elle avait pour objectif de regrouper et de coordonner les syndicalistes libertaires adhérents de la CGT, CFDT et FO. Lire l'ouvrage cité: Agone n°26-27, l'interview de Jacques Toublet.
9. JacquesToublet, Agone, p. 88. ;
10. Expression employée par Edmond Maire, à l'époque secrétaire genéral de la CFDT.
11. et 12. Références aux propos de Samuel sur FO paru dans le Monde libertaire, n° 1338, 1344 et 1348.
13. Agone, op. cit.
14. Article premier des statuts de la CNT, congrès de 1946, modifié au congrès de 1949.

Alain Dervin
Alain Dervin est militant de la Fédération anarchiste, au groupe de Montreuil et de la CNT-Éducation 93.
Jipé
LES LIBERTAIRES ET LA QUESTION SYNDICALE
Le Monde libertaire n°1359 du 13 mai 2004
J'ai lu avec intérêt l'article «Quel avenir pour l'anarcho-syndicalisme» (1). Je regrette un peu que l'auteur ait oublié de mentionner la CNT-AIT, mais, plutôt que de relancer de vaines querelles de chapelles, je préfere m'attarder sur le fond car cet article le mérite.

A propos des syndicats réformistes

Je partage assez l'idée d'ume mutation du syndicalisme réformiste en France. Après le mouvement de décembre 1995, j'écrivais un article sur le sujet qui peut s'apparenter à l'analyse d'Alain Dervin, (2) et je ne constate que peu d'évolution depuis huit ans. Cette mutation est donc lente.
L'évolution vers un syndicalisme «d'accompagnement» ou de «services» n'est pas nouvelle. Elle date d'après la guerre et de la mise en place de «la démocratie sociale», version française du «compromis fordiste». À coté d'une action syndicale revendicative accompagnée de lutte, les syndicats ont investi les organismes paritaires. Cette deuxième activité a progressivernent pris une place prépondérante dans l'activité syndicale, même si la  pratique de grève a perduré.
Ce syndicalisme était adapté à la situation des Trente Glorieuses. Dans un contexte de guerre froide et de croissance économique forte, avec un Parti communiste important, le pouvoir et le patronat n'avaient pas intérêt à voir des situations dégénérer. La grève d'un jour, «la journée d'action», est devenue la norme. Entre 1914 et 1936, la durée moyenne d'un conflit s'élevait à 14,5 jours contre 3 après la Seconde Guerre mondiale. Quarante pour cent des conflits trouvaient une issue plutôt favorable aux ouvriers, 70% de 1946 à 1980... (3) Cette institutionnalisation des conflits a été très utile au système, mais il faut bien constater que les syndicats pouvaient arguer une certaine efficacité.
Depuis le début des années 80, nous sommes entrés dans un autre contexte historique. La victoire du système libéral sur le système «socialiste» devenait visible La chute du communisme et le triomphe idéologique libéral (dont la gauche a intégré les valeurs) ont changé la donne. Le système n'a aucun intérêt à faire autant de concessions. La journée d'action est de moins en moins efflicace pour ne pas dire obsolète. Et nous sommes passés de grèves revendicatives à des mouvements de défense des acquis. Dans ce cadre, le syndicalisme de combat reprend tout son intérêt.
Il serait cependant hasardeux d'enterrer ces organisations trop vite. La CFDT et la CGT  conservent plusieurs atouts:
— Elles existent et, par leur réseau de militants, elles conservent un poids incontournable dans le relais de l'information.
— Elles s'internationalisent au sein de la Confédération européenne des syndicats.
— Elles ont encore la reconnaissance des médias et d'une grande part des salariés à travers la pratique des intersyndicales qui leur donne une image unitaire et democrate.
— Elles sont bien placées pour effacer la concurrence des autres organisations entrant dans les mémes logiques : le projet de loi de Fillon sur la représentativité syndicale prévoit que seules les confédérations pourront se présenter aux élections professionnelles et que les accords ne seront validés que si les organisations les signant représentent, ensemble, plus de 50 °/o des voix aux élections professionnelles. Plus de signature possible sans la CFDT ou la CGT...
Ce dernier point explique les démarches actuelles des syndicats autonomes à travers l'UNSA et le G10-Solidaires (4) ou encore les stratégies d'élargissement de champ de syndicalisation de la FSU.

L'implication des libertaires

 «On ne peut plus citer Émile Pouget ou Maurice Joyeux pour justifier nos adhésions à la CGT ou à FO». (5) Je suis d'accord avec l'idée du choix que nous devons faire aujourd'hui, mais je ne suis pas sûr que l'on puisse comparer la situation de la fin du XIXe et celle de l'après-guerre, ni de l'évidence de ces positions à leurs époques respectives.
La création de la CGT se fait dans un contexte d'unification du mouvement ouvrier. C'est une expérience nouvelle en France. Fernand Pelloutier était opposé à cette option, les craintes qu'il avait formulées de voir se créer une organisation sans but politique révolutionnaire clairement défini et prédisposée à générer une bureaucratie terne n'ont pas trouvé de réponse satisfaisante à l'époque (6). Le point soulevé était de savoir dans quelle idéologie devait s'inscrire l'organisation ouvrière. En cela, il anticipe la Charte d'Amiens qui cherche un compromis entre les différentes tendances idéologiques et le débat du congrès anarchiste d'Amsterdam de 1907 où la question était déjà de choisir une attitude à adopter vis-à-vis du syndicalisme.  Syndicalisme partisan qui allie la pratique à l'idéologie ou investissement militant anarchiste dans un syndicat unique pour préserver l'unité du prolétariat.
La situation de l'après-guerre est tout autre. La création de la CNT-AIT en 1946 ne peut être considérée comme un facteur de dlivision. Le choix est de savoir s'il faut opter pour la difficile construction d'une organisation syndicale à contre-courant de l'évolution politique de la France («la démocratie sociale»), investir les rangs de la gigantesque CGT auréolée du courage des résistants communistes ou adhérer, à partir de 1948, à la fringante scission, CGT-Force ouvrière, qui cherche à séduire un public large et antistalinien avec les moyens considérables généreusement octroyés par les États-Unis via les syndicats américains. Maurice Joyeux lui-même hésita. Il fut un court moment adhérent de la CNT-AIT avant de rejoindre Force ouvrière.
Le syndicalisme réformiste était adapté à la société des Trente Glorieuses. Le choix se résume donc entre deux options:
— créer une organisation «rupturiste» mais avec peu de perspectives,
— s'inscrire dans ce qui marche, dans une démarche propagandiste et/ou de tendance.
La stratégie pragmatique n'a pas permis aux libertaires d'asseoir leur influence ni même d'aller vers l'autogestion des luttes. Même dans le contexte de mai 1968, la pratique du syndicalisme n'a pas été transformée. Et que sont devenus tous ceux qui ont investi la centrale CFDT pour en faire un outil révolutionnaire ? Les plus tenaces sont à SUD.
La stratégie maximaliste a permis de conserver un projet qui me semble aujourd'hui en phase avec le contexte historique mais la CNT des Trente Glorieuses en est restée au stade de projet plus que d'organisation syndicale et, aujourd'hui encore, les deux CNT n'en sont pas loin, à bien des égards, malgré des expériences intéressantes, un regain de l'activité (syndicale notamment) qui semble annoncer ume réelle tentative de construction.
L'implication dams les syndicats réformistes doit être revue. L'évolution de ces syndicats ne permet pas d'entrevoir de nouvelles perspectives aux libertaires. Quel espace politique reste-t-il dans une organisation polarisée entre un ancien modèle réformiste que nous n'approuvions pas et un nouveau plus institutionnalisé encore ? Comment introduire ume remise en cause profonde, à commencer par celle des pratiques syndicales et notamment celle des élections, dans ce contexte organique? Dans son article, Alain Dervin souligne à juste titre le phénomène des coordinations qui se développent depuis les années 80. Si les salariés sentent le besoin de s'organiser en dehors des syndicats traditionnels, c'est qu'ils n'en sont pas satisfaits. N'est-ce pas notre rôle de leur proposer autre chose ?

Les perspectives actuelles

Comment alors présenter un projet révolutionnaire qui semble réaliste aux mécontents. Depuis la chute du communisme, un lavage de cerveau incessant maintient l'idée dans l'opinion que toute pensée révolutionnaire est archaïque et dangereuse. Nous avons des arguments à faire valoir pour contrer ce discours mais nous devons gagner en crédibilité pour qu'ils soient entendus. Cette crédibilité ne peut pas s'acquérir par de simples analyses, aussi pertinentes soient-elles, nous devont montrer ce dont nous sommes capables concrètement.
Construire une organisation anarcho-syndicaliste est utile aux salariés et aux précaires. C'est ume démonstration de la pertinence des idées libertaires. Encore faut-il savoir comment nous y prendre.
La pire des erreurs serait de vouloir faire um syndicat traditionnel mais «rouge et noir». J'abonde dans le sens d'Alain lorsqu'il fait allusion aux différences qui doivent exister entre une organisation anarcho-syndicaliste et un syndicat traditionnel. Je préciserais simplement que nous devons bannir toute participation à des élections professionnelles dans tous les secteurs. Je suis conscient des inconvénients que cela oomporte, notamment dans le secteur privé. La question de la représentativité est toujours um problème, mais je ne pense pas qu'il puisse être réglé par la participation aux élections.
D'ailleurs, avec les nouvelles règles qui risquent d'être adoptées, cela ne va pas s'arranger. Ceci dit, la tentation de participer aux élections professionnelles est compréhensible: elle répond au besoin de gagner une crédibilité syndicale en montrant que nous sommes un syndicat comme un autre malgré nos positions révolutionnaires. Je crois que ce besoin de crédibilité a beaucoup joué dans le choix pragmatique fait dans les années 50 par la majorité des libertaires français. Effectivement, il est difficile, sur son lieu de travail, de s'affronter à un mur d'incompréhension. Car les pratiques syndicales traditionnelles font partie des habitudes, il est difficile d'affirmer que nous sommes um syndicat (surtout ultra-minoritaire) dans ces conditions.
Pourtant ,il est dangereux de contourner le problème. Nous ne devons pas nous dénaturer poui être crédible, nous devons être crédibles grâce à nos pratiques différentes. Je comprends que face à un syndicalisme réformiste triomphant, ce choix a pu sembler irréaliste mais, aujourd'hui, le discrédit croissant devrait nous inciter à nous démarquer de ce modèle.
Le premier de nos devoirs est d'œuvrer pour que les gens reprennent leur pouvoir de décision et s'assument. La négation du principe de délégation de pouvoir doit être au cœur de notre propos. Dans les luttes, cela passe par l'affirmation du pouvoir de décision des assemblées générales contre celui de l'intersyndicale; dans la vie quotidienne cela passe par la dénonciation de ces comités d'entreprise qui deviennent le terrain privilégié de l'action syndicale et qui dépossèdent les salariés de l'emprise qu'ils peuvent avoir sur leur lieu de travail.
Précision faite, encore devons-nous tenir compte de notre enviromnement actuel. Si le syndicalisme est plus nécessaire que jamais, je ne suis pas persuadé que les gens s'en aperçoivent. Comme nous subissons la défaite ducommunisme, cruel paradoxe, qui fait apparaître les révolutions comme des faillites, le discrédit du syndicalisme traditionnel rejaillit sur nous aussi. Les personnes qui pourraient être intéressées par ce projet sont souvent très méfiantes envers tout syndicat. Celui qui a été syndiqué ne veut plus se faire avoir. Celui qui est toujours syndiqué dans um autre syndicat ne voit pas pourquoi ailleurs ce serait mieux et accueille avec méfiance les accusations venant d'autres syndicats. Celui qui n'est pas syndiqué a tendance à tous les mettre dans le même sac.
Aujourd'hui, nous devons montrer «pattes blanches». Je crois que la démonstration dans les faits de nos différences est la seule issue. Nous devons montrer que nous ne cherchons pas à «récupérer» les mouvements mais à les aider. Il faut exclure la tentation sectaire de donner des leçons sans participer à une lutte, sous prétexte que les salariés sont réformistes par exemple. Il faut aussi éviter d'apparaître dans les intersyndicales lorsqu'une assemblée générale est mise en place et qu'elle voit son pouvoir confisqué par les syndicats. Les comités ou collectifs d'individus qui émergent, ici et là, sur des luttes concrètes, ont souvent un fonctionnement très correct, je crois qu'il est utile de les soutenir et même de s'y investir.
Trop souvent nous sommes confondus avec les gauchistes car nous nous comportons comme eux. Ils remettent en cause le fonctionnement des syndicats traditionnels, mas l'appliquent eux-mêmes. Pour paraître radicaux, ils poussent toujours plus loin la stratégie du Front de revendications (poussant vers les revendications les plus radicales) sans se soucier des possibilités d'aboutir à ume lutte victorieuse. Ils confondent la critique idéologique de nos adversaires (y compris politiques) et l'agression physique de leurs militants. Nous devons nous démarquer de ces pratiques, notre crédibilité viendra de notre honnêteté et de notre sincérité.
Si ce point est essentiel, il n'est pas suffisant. Je serais incapable d'ériger une analyse exhaustive de tout ce que nous devons faire. Somme toute, un problème doit être résolu impérativement.
Les mouvements sociaux manquent de perspectives. Ce printemps, comme en 1995, les directions syndicales ont assuré la coordination du mouvement et sa représentation médiatique. Nous pouvons toujours appeler à des assemblées générales souveraines si aucune cooordination n'existe aux niveaux régional et national. Et quand une coordination apparait, comme dans l'Éducation, ce printemps, elle est souvent contrôlée par des trotskistes et n'est pas plus un modèle de fonctionnement correct que les pratiques habituelles. Je sais que la construction d'une organisation anarcho-syndicaliste n'est pas (encore ?) en mesure de faire l'unanimité chez les libertaires, pas même chez les anarcho-syndicalistes... Les pratiques d'auto-organisation des luttes le peuvent. Pourquoi n'essayerions-nous pas de nous entendre sur ce point et avoir un minimum de contacts entre nous lors des mouvements sociaux pour permettre à ceux-ci de s'organiser loin de l'influence des centrales synddcales traditionnelles et des politiciens magouilleurs de tous poils ?


1. «Quel avenir pour l'anarcho-syndicalisme >>, Alain Dervin, in le Monde libertaire, n° 1354, 8 au 14 avril 2004.
2. «La fin du syndicalisme français », Jipé, in L'Affranchi, n° 12, février 1996.
3. Ces chiffres sont extraits du très intéressant ouvrage de Stéphane Sirot, la Grève en France, Odile Jacob, coll. Histoire, Paris, septembre 2002.
4. À propos de ces démarches et du développement des SUD, on peut lire la Contestation du syndicalisme autonome, la question du modèle Sud PTT, Ivan Saintsaulieu, L'Harmattan, Logique sociale, Bonchamp-lès-Laval, 1999.
5. Cf. «Quel avenir pour l'anarcho-syndicalisme >>, Alain Dervin, in le Monde libertaire, n° 1354, 8 au 14 avril 2004.
6. «Nous ne croyons pas actuellement viable un organisme du genre confédération [..].Un conseil modifié comme il (devrait) l'être, serait une assemblée dangereuse ou inutile: dangereuse en constituant cette dictature prolétarienne dont pouvaient s'accommoder les conspirateurs de 1830 ou de 1848 [...] ou inutile en sombrant dans un parlementarisme pire peut-être que le parlementarisme bourgeois», extrait du rapport moral pour le congrès national des Bourses du travail de Toulouse de 1897. «La confédération n'a pas de programme particulier... elle n'est que la réunion du Conseil national corporatif d'une part et du Comité fédéral des Bourses du travail de l'autre, pour les questions d'intérêt général. Le Conseil national corporatif... s'appelle toujours Confédération et n'a pas droit à ce titre». Compte rendu du Congrès de Paris de 1900.

Jipé
Jipé est militant de la CNT-AIT, à Pau

Élisabeth Claude
SYNDIQUÉ.E.S, COMMENT, POURQUOI ?

Le Monde libertaire n°1360 du 20 au 26 mai 2004
DANS UN ARTICLE récemment paru, un camarade s'interroge sur l'avenir de l'anarcho-syndicalisme et propose que tous les libertaires rejoignent la CNT... Il me semble que nous pourrions refaire les débats du congrès d'Amsterdam (1907!) et reprendre les motions de Malatesta, Dunois et Monatte (1)... Les arguments échangés sont, pour la plupart, toujours d'actualité, même si le paysage syndical s'est diversifié.
Avant d'évoquer les aspects divers de cet avenir (est-il radieux ou pas?), je souhaiterais en définir quelques éléments. Notamment, comment et où devient-on anarcho-syndicaliste?
Ce n'est pas dans les gènes! Le plus souvent, les anarchosyndicalistes sont des militant.e.s syndicalistes qui ont côtoyé d'autres militants dans le monde du travail. Il est plus rare que ce soit des anarchistes qui choisissent la. tendance anarchosyndicaliste, parmi les autres tendances du mouvement anarchiste (individualiste ou communiste libertaire) mais cela arrive parfois. Or, de quoi parle-t-on quand on parle du «monde du travail»?
Rappeler que le mot «travail» a pour origine le mot latin «trepallum» — qui signifie instrument de torture — ne permet pas vraiment de décrire la complexité et la diversité des situations vécues par les travailleuses et les travailleurs d'aujourd'hui (ceux-ci étant compris comme regroupant celles et ceux qui ont un emploi ou pas).
Ces situations peuvent se décrire de deux points de vue:
— du point de vue d'une exploitation certaine. Cette exploitation découle des objectif de production (l'accroissement du profit regroupé dans les mains de quelques uns au lieu de la satisfaction des besoins sociaux pour toute la population), des choix de production (des véhicules individuels et polluants, au lieu de transports en commun, des matériels fragiles ou mal conçus pour en vendre plus, au lieu de matériels solides et durables, y compris en détruisant l'environnement et en épuisant les ressources naturelles en quelques dizaines d'années) et des modes de production (taylorisme, division du travail et flux tendus, hiérarchisation des tâches et des fonctions, donc des persomnes, concurrence effrénée entre entreprises et pays).
— du point de vue d'une «certaine libération» : qui contesterait qu'il vaut mieux être salarié qu'esclave, en CDD qu'au chômage, mal payé que pas payé du tout, ou, depuis moins de 50 ans en France, une femme salariée qu'une femme au foyer (sauf quelques exceptions) ? D'ailleurs, les statisticiens constatent, depuis une trentaine d'années, un développement constant du salariat au détriment des professions libérales, artisans et commerçants (2)... Aujourd'hui, plus personne ne conteste non plus la valeur de socialisation du travail: rencontres, reconnaissance d'une certaine identité et de ses compétences, y compris hors du champ de l'entreprise. Chacun aura pu constater les dégâts provoqués par le chômage sur l'équilibre personnel de quelques proches.
Enfin, le lieu du travail peut être aussi le lieu de la prise de conscience par les individus de cette exploitation qui nous bouffe la vie et de la construction d'une organisation collective pour concevoir des revendications, immédiates ou pas, des moyens pour les faire avancer, voire aboutir !
C'est donc là, avec des collègues de travail, que le syndicalisme, version anarcho éventuellement, prend naissance: c'est une injustice vécue par l'un ou l'autre, des conditions de travail révoltantes, des inégalités de salaires, le non-respect d'une convention collective ou d'une loi, des mauvais traitements infligés à des usagers, la radiation de milliers de chômeurs, le non-paiement des heures supplémentaires qui font se dire «ah non! ça suffit comme ça! il faut que ça change!» Le catalogue serait long, très long des motifs de se révolter et d'agir...
Alors, commence le dur apprentissage du «métier» de militant.e... La recherche de mots d'ordre percutants, d'actions efficaces, attaquant plutôt les directions que les usagers, le débat collectif, parfois contradictoire, voire houleux ou hostile, la difficulté de mobiliser (la passivité, l'individualisme ne seraient-ils pas nos pires ennemis ?), les heurts avec les forces  de l'ordre, le risque de la répression, la division, la difficile mise en œuvre d'outils démocratiques (non pas au sens de démocratie parlementaire, mais au sens de prise de décision collective, de contrôle du mandat donné...), la rédaction et la diffusion de tracts, la lecture et l'analyse de textes législatifs plutôt rébarbatifs ou abscons: chacun de ces obstacles a déjà usé et découragé des myriades de personnes. L'engagement est donc difficile, et, pour durer, doit s'appuyer sur des forces personnelles (savoir relativiser, ne pas attendre un «grand soir» si hypothétique mais se réjouir d'un acquis, si minime soit-il, ne pas penser que toute sa vie dépend de son militantisme mais garder du temps pour soi, éviter le dévouement sans limite ou la fusion dans la lutte) et collectives (créer des relations solidaires entre militant.e.s, amicales, se soutenir en cas d'échec, analyser ensemble ses causes sans dramatiser).
Ce militantisme s'affronte à plusieurs types d'ennemis: les uns qui sont les pires (le patronat, l'État, les partis, les religions) et ceux que j'appellerais les ememis de l'intérieur, (les lindividus syndiqués ou non syndiqués, trop souvent passifs, — Pelloutier regrettait déjà «la paresse d'esprit nationale» et cela ne s'est pas arrangé avec la télévision abrutissante et la consommation ligotant par les crédits — et les organisations syndicales elles-mêmes, leur taille — trop petite,  elle n'a pas d'influence, trop grande, elle n'est pas démocratique —, leur émiettement — qui s'est accentué ces dernières années en France.
Dans tous les mouvements sociaux auxquels il est possible de participer, et notamment dans les organisations syndicales, les militant.e s viennent de diverses origines politiques. La confrontation n'est pas toujours amicale, loin de là. Ceci dit, ces rencontres influencent nos choix et c'est bien souvent parce qu'on a milité avec telle ou telle tendance que l'on construit ses propres convictions («je ne veux pas agir comme Untel, je me retrouve mieux dans les prises de position de tel autre»). Les histoires personnelles sont si diversifiées... Les classes ouvrières ont cherché diverses façons de se libérer du joug imposé et les approches du syndicalisme sont nombreuses:  syndicalisme réformiste ou syndicalisme d'accompagnement? Syndicalisme corporatiste ou syndicalisme de conseils ? Syndicat, courroie de transmission d'un parti (trade-unioniste) ou représentant d'une religion? Syndicat de métiert ou syndicat de branche? Sections d'entreprise ou bourses du travail? Syndicalisme révolutionnaire ou anarcho-syndicalisme? On le voit, la liste des possibilités est longue et les affrontements ne manquent pas entre les tenants de telle, ou telle approche.
Sur ce long chemin vers ume nouvelle société, quelques repères historiques et théoriques, quelques principes d'action peuvent aider :
— allier les revendications immédiates à celles qui prévaudront dans une société nouvelle,
— concevoir les moyens d'action à utiliser. en lien avec le but poursuivi et en tenant compte des réalités sociales,
— débattre des conceptions d'alternatives à construire, en refusant de ne se soucier que du quotidien,
— entendre les minorités et tenir compte de leurs propositions et analyses,
— penser et agir au plan local et international, professionnel et interprofessionnel,
— ne pas hiérarchiser les luttes, mais les vivre, en fonction de l'actualité qui en décide souvent bien davantage que les acteurs eux-mêmes, en les faisant se rencontrer, s'entremêler et s'enrichir.
Dans une telle situation, que peuvent faire ensemble des libertaires syndiqués, des syndicalistes révolutionnaires et des anarchosyndicalistes? Doivent-ils choisir d'être dans la même organisation syndicale ?
Il me semble que c'est impossible, notamment pour les différentes raisons développées ci-dessus qui expliquent les divers chemins de la prise de conscience vers la nécessité de s'organiser dans le monde du travail. Par ailleurs, la liberté de choisir, inscrite dans l'idéologie libertaire, est si ancrée dans les esprits que toute tentative d'imposer une ligne est vouée à l'échec. Certains peuvent considérer que c'est dommage mais c'est ainsi! Et puis, le syndicalisme est un outil collectif et pas seulement un choix individuel: de ce fait, il s'agit de militer avec des collègues de travail et le choix de l'organisation se fait souvent ensemble, surtout lors de la création d'une section syndicale dans une entreprise. Quel sens a la création d'une section syndicale si on y est seul ?
Et si oui, quelle organisation faudrait-il choisir ?
Certes, l'heure n'est plus aux années soixante-dix où la CFDT attirait assez massivement les militants combatifs issus et/ou influencés par les idées de 68! Le recentrage amorcé par Edmond Maire et poursuivi par Kaspar, Notat et Chérèque fils ne donne plus envie à ce type de militants, même s'il existe une section un peu combative, d'y adhérer (ou d'y rester: il suffit de noter les nombreux départs, plus ou moins volontaires, ces dernières années). Dans le même registre d'organisations pratiquant l'accompagnement du patronat et de l'État dans ses «réformes» antisociales, ni la CFTC, ni la CGC  ne nous intéressent ici.
Mais que penser de Force ouvrière ou de la CGT ? La première continue à laisser apparaître ume tendance anarcho-syndicaliste, à côté des tendances trotskistes (lambertistes) et réformistes (tendance Bergeron) mais ultraminoritaire, manipulée par les trotskistes,  quelle confiance lui faire ?
Certes, la CGT garde son caractère de masse et peut encore apparaître à certains comme une possibilité: c'est notamment le cas des secteurs très fragilisés du privé, où la répression patronale ne laisse pas de répit; ce peut être le cas de secteurs anciens où une certaine démocratie a survécu; on peut comprendre ceux et celles qui travaillent et vivent dans de petites villes qui rencontrent des difficultés de s'organiser ailleurs.
L'Union syndicale G10 Solidaires regroupe de nombreux militant.e.s, pour certain.e.s libertaires et/ou anarchosyndicalistes (mas pas  seulement!): l'exclusion de la CFDT, le découragement et l'absence de perspectives réelles ailleurs, la sauvegarde de collectifs militants explique les choix de ces camarades. Tous  connaissent les limites de cette organisation: faiblesse numérique, absence de représentativité interprofessionnelle, mais l'espoir demeure de faire vivre autrement une organisation syndicale (contrôle des mandats plus facile, refus de permanents à vie, débats plus ouverts qu'ailleurs, mode de prise de décision refusant l'affrontement majorités-minorités pour rechercher un consensus, liberté des organisations de base dans ses rapports au regroupement national et dans les prises de position publiques respectives).
Et, bien sûr, la CNT! Ses objectifs, ses statuts sont attirants et séduisent davantage qu'il y a quelques années. C'est avec joie que nous l'avons vue se développer, notamment après les grèves de l'hiver 95, et que nous avons participé à la réussite de «Mai 2000». La reprise de ses slogans ou de ses chansons par d'autres dans les cortèges militants ne peut que nous réjouir. Mais, parfois, son service d'ordre donne une image si déformée de ce syndicat que cela en fait fuir certains et certaines! Sa faiblesse et son manque d'implantation dans les entreprises ne facilitent pas toujours la construction d'une section. Que dire aussi de certaines prises de position dogmatiques ou sectaires?
Alors, après une telle analyse, quels espoirs porter ?
— Proposer un travail commun entre organisations, entre militant.e.s, échanger des inforniations sur les actions menées dans les différents secteurs, être solidaires dans les luttes, analyser les défauts et les qualités respectifs de chaque organisation en évitant de se centrer trop sur aujourd'hui, en se rappelant les limites d'une analyse trop datée,
— décrypter une adhésion parfois trop fusionnelle à l'organisation à laquelle on participe pour en critiquer certains aspects et reconnaître que tout n'est pas à jeter chez les autres,
— mettre en œuvre le fédéralisme et l'éthique libertaires: partager plutôt que convaincre, décrire son vécu pour l'analyser et le comparer à celui des autres, coordonner ses efforts, preférer ce qui rassemble à ce qui divise, diffuser les informations sur les luttes, allier actions et réflexions («Une idée sans exécution est un songe», écrivait Saint-Simon dans ses Mémoires mais une action sans réflexion peut mener à faire n'importe quoi et à perdre de vue l'objectif de révolution sociale et libertaire).
1. Anarcho-syndicalisme et syndicalisme révolutionnaire, L. Mercier-Vega et V. Griffuelhes, Ed Spartacus, 1978.
2. Entre 1960 et 2000, la proportion de salariés dans la population active est passée de 70% à 86%!

Élisabeth Gilles
Élisabeth Gilles est militante du groupe Pierre-Besnard de la FA