Émile Pouget - Le printemps

Émile Pouget
Le Printemps

L'Almanach du Père Peinard, 1897
(1894, pour les mois révolutionnaires)
Voir aussi : LES CALENDRIERS DU PASSÉ
C'est le 20 mars que s'amène le PRINTEMPS et voici que Germinal montre sa crête verte.

Quoique ça, les bidards qui avez des paletots et des nippes de rechange, ne vous pressez pas trop de quitter vos attifeaux d'hiver. Ce gaillard-là a de sales revenez-y.

On aura encore de la froidure, nom de Dieu !

Pourtant, quoique le soleil soit encore pâlot, déjà on se sent plus gaillards : notre sang, kif-kif la sève dans les veines des végétaux, s'éveille et bouillonne.

Nous voici à la riche saison des bécottages : les oiselets font leurs nids, se fichent en ménage à la bonne franquette et, pour s'embrasser, ne sont pas assez cruchons d'aller demander la permission à un pantouflard ceinturonné de tricolore, comme môssieur le maire, ni à un crasseux amas de graisse ensaché dans une soutane.

Il s'aiment et ça suffit !

Aussi, ils récoltent !

Tandis que, chez les humains, grâce à toutes les salopises légales qui font du mariage la forme la plus répugnante de la prostitution, les gosses ne germent pas vite.

Quand, au lieu de se marier par intérêt, pour l'infect pognon, les gas seront assez décrassés pour s'unir parce qu'il en pincent l'un pour l'autre, et quand, par ricochet, on aura perdu l'idiote habitude de reluquer de travers une jeunesse qui a un polichinelle dans le tiroir, sans que les autorités aient passé par là, c'en sera fini de la dépopulation.

Mais pour ça il faut que les abrutisseurs se soient évanouis de notre présence !
 

En attendant, à la campluche, on est moins serins : y a des andouillards moralistes qui nous vantent ce qu'ils appellent les «vertus champêtres», qui ne sont qu'une épaisse couche de préjugés.

Ces escargots, plus moules qu'une dizaine d'huîtres, n'ont jamais vu ni un village, ni un paysan, sans quoi ils sauraient qu'aux champs on est bougrement plus sans façons.

Quand vient la fenaison, filles et garçons se roulent dans les foins et, sans magnes, ils vont derrière les buissons, sous l'il des oiseaux, faire la bête à deux dos.



Germinal, rien que le nom vous ragaillardit, nom d'une pipe ! Il semble qu'on entend les nouvelles pousses crever leur coque et sortir leur nez vert hors de terre.

Ce chouette mois nous amènera le printemps, et l'espoir des beaux jours. Rien que l'espoir, hélas !... Faudra pas trop se presser de faire la nique à l'hiver. En Germinal, y a le premier avril, et gare au poisson, foutre ! Les bons amis chercheront à nous monter le job, et le frio pourra bien s'aviser de nous geler le pif et de semer du grésil où il y a que faire.

Des croquants, assez finauds pour se mordre les oreilles, chausseront des lunettes bleues pour foutre en déroute la lune rousse : malgré cette riche précaution, qu'ils ne s'épatent pas trop, si leurs bourgeons sont fricassés.

Pour se rattrapper, ceux-là sèmeront des citrouilles. Comme s'il n'y en avait déjà pas assez d'espèces, depuis les actionnaires du Panama, jusqu'aux abouleurs des emprunts Russes.

Les vaches s'en iront aux prés, et quoique bouffant de la verdure, elle continueront à fienter noir.

Des vaches qui, pour n'avoir que deux pattes, mériteront rudement qu'on les envoie paître, ce sont les proprios. En Germinal, de même qu'à chaque renouvellement de saison, leur fête tombera sur la gueule des parigots.

Qué tristesse, cette maudite fête !

Certes, les déménageurs à la cloche de bois ne chômeront pas, et les bouifles auront un turbin du diable pour rapetasser les bouts des grolons, usés à botter le cul des vautours.

Ça ne ronflera pourtant pas suffisamment. A preuve, que beaucoup de désespérés ne trouveront pas d'autre moyen de se dépêtrer de leur vampire qu'en allumant un réchaud de charbon.

Et Germinal mentira à son nom : au lieu de faire pousser la vie, il aura fait germer la mort !



Floréal, bourdonne la mouche : tout est à la joie : les fleurs font risette au soleil qui est maintenant à peine tiède. Les oiseaux cherchent femme, faisant des mamours aux femelles, et se fichent en ménage sans bénédiction du maire et du curé.

Bon sang, avec un temps pareil, le populo devient peut-être aussi heureux que les bestioles qui, sans souci, agitent la rosée du matin.

Il n'en sera rien, foutre !

C'est ici que les ratichons vont sortir de leurs usines à prières, se baladant à travers champs, et un pinceau à la main, aspergeant d'eau sale les récoltes en fleurs. C'est les rogations ! Quand la frocaille rapliquera, les oiseaux se cacheront, les bestioles tairont leur bec, les chouettes cligneront leur il. Comment le populo pourrait-il être heureux tant qu'il endurera des horreurs pareilles ? Pas plus qu'aux paysans, Floréal n'amènera la joie aux prolos des villes : c'est à peine s'ils verront fleurir les pissenlits.

Mais voici qu'un matin les usines s'arrêteront de cracher du noir et on reluquera le bleu du ciel, débarbouillé de suie.

Qu'y aura-t-il donc d'épastrouillant ? Ce qu'il y aura ? C'est que le 1er Mai fera risette au populo. Et sans qu'on sache trop comment, un vent de rebiffe soufflera de partout.

Ce riche trimballement foutra la trouille aux richards : les pots-de-chambre, les guoguenots, les tinettes renchériront.

Pour parer à tous ces avaros, la gouvernance nous turlupinera avec des élections. Il s'agira, en province, de renouveler les collections municipales.

Un tas de bougres qui, sans ce dada, n'auraient songé qu'à étripailler les richards, feront des yeux de merlans frits aux Volières : ils nous serineront que la conquête des municipalités est un truc galbeux.

A cela, les paysans pourront répondre que c'est de la couille en bâtons : pour ce qui les regarde, y a une quinzaine d'années qu'ils ont fait cette garce de conquête et ils n'en sont pas plus bidards pour ça. Aujourd'hui, dans les campluches, les conseillers cipaux sont tous des bons bougres : les richards leur ont laissé cet os sans moelle à ronger.

Pour ne rien entendre de ce raisonnement, les conquétards colleront six kilos de ouate dans leurs plats à barbe. Ils auront leur plan, kif-kif Trochu ! S'ils en pincent tant que ça pour se percher dans les Volières, c'est qu'ils voient plus loin : c'est un grade ! Une fois accrochés là, y a mèche de grimper plus haut, de devenir bouffe-galette pour de vrai.

Les fistons à la redresse ne couperont pas dans un pareil pont : pour voter, ils iront s'affaler derrière une haie. Là, ils s'accroupiront, prendront leurs aises et poseront une belle pêche sur le nez des fleurs ; puis, sortant leur bulletin de vote, ils s'en torcheront proprement.

Et les baladeurs qui passeront sous le vent, en prenant plus avec leur tube qu'avec une pelle, conclueront : «Décidément, floréal ne fleure pas bon !»



Prairial, foutra à tous des fourmis dans les pattes. Les plus casaniers auront des envies folles d'aller plumarder dans les prés et les garde-champêtre brailleront comme des pies borgnes en découvrant dans les grandes herbes la bête à deux dos, qui abondera bougrement ce mois-là.

Les cerises auront le museau rouge et le noyau en dedans ; les dindonneaux sortiront de leur coquille pour n'y plus rentrer ; on ne ramera pas encore les choux ; par contre, la carotte commencera à donner ferme. Il y a une foultitude de variétés dans cette légume ! Sur l'une d'elle, la tabac-carotte, la gouvernance continuera de nous carotter dans les grands prix.

Les cul-terreux se foutront perruquiers : ils feront la barbe à leurs prés et raseront la laine de leurs moutons.

Pour ce qui est d'eux-mêmes, ils n'auront pas attendu Prairial pour se faire tondre : c'est du premier de l'an à la sylvestre, qu'ils seront plumés par les messieurs de la ville, les recuteurs d'impôt, les feignasses de tout calibre.
 

Avec Prairial s'amènera la saison des villégiatures : les richards s'en iront soiffer des eaux dans les trous chouettes ou nettoyer leur sale peau aux bains de mer.

En fait de bains, ils n'en méritent qu'un, ces chameaux-là : un plongeon dans les égouts ! Ça leur pend au nez.

D'ici là, ils jouiront de leurs restes, usant nos chandelles par les deux bouts.

En même temps qu'eux, les trimardeurs, baluchon sur l'épaule, se foutront carrément en campagne.

Chacun se met au vert selon ses moyens. Ceux-ci, n'ayant pas la profonde farcie de pépettes, n'auront pas la veine d'aller se pavaner dans les endroits chiques. Pour ce qui est de se faire charrier par la vache noire, ce sera aussi comme des dattes : ils s'embarqueront sur le train onze. De cette manière, ils pourront, tous les kilomètres, faire une croix sur les bornes des chemins.

Prenant le temps comme il viendra, ils éviteront les grands arbres quand y aura de l'orage à la clé, ils se tasseront sous les buissons lorsqu'il pleuvra, et se foutront le ventre à l'ombre quand le soleil tapera trop dur sur les cocardes.

Là où ils arriveront, ce sera le bon !

Quoiqu'ils aient l'air de ne pas craindre le travail fait, ils n'auront pas un trop grand poil dans la main : c'est avec nerf que, pour la fenaison ou autres bricoles, ils donneront un coup d'épaule aux paysans.

Outre ça, pendant les maigriotes collations, soit dans les granges où l'on plumarde tous en chur, ils jaspineront de l'espoir du populo. Dans le siphon des plus bouchés, ils colleront une idée de révolte : ça ne tombera pas en mauvaise terre ! Laissez faire, et que vienne le temps du grabuge : les culs-terreux ne seront pas les derniers à se rebiffer, on a beau leur seriner que la révolution de 89 leur a donné la terre, ils n'ont pas assez de bouze de vache dans les mirettes pour ne pas voir que la bonne terre est accaparée par les richards et les jésuites.


Émile Pouget