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SIMPLICE
LES CONDITIONS DU TRAVAIL
DANS LA SOCIÉTÉ ACTUELLE
Publications des «TEMPS NOUVEAUX» Đ N° 55
On n'a peut être pas assez analysé les conditions de travail dans les différents milieux ; champs, usines, ateliers, non seulement par rapport à l'application du machinisme, mais encore par rapport à l'activité individuelle, à la variété des occupations et au développement de la mentalité des travailleurs.

Les bourgeois n'ont cessé de prêcher le dogme du travail et du travail pratiqué le plus longtemps possible pour produire le plus possible. Pour eux, le travailleur n'est plus qu'une machine à produire, et il faut bien lui mettre cela dans la tête pour qu'il n'aille pas se laisser séduire par des utopies dangereuses.

D'un autre côté on lui a dit qu'il fallait une journée courte pour toute espèce de travail avec un salaire élevé. En cela on a raison si on se place au point de vue de lutte contre le capitalisme et avec le dessein bien arrêté de lui enlever le plus d'atouts possibles dans son jeu.

Mais, à notre tour, délaissant les généralités développées par les socialistes placés surtout dans la position de «lutte de classes», essayons en analystes fidèles, dégagés de toutes contingences et, nous cantonnant sur le terrain des faits, d'examiner comment s'accomplit dans notre société le travail et quelle influence il peut produire chez les individus dans ses formes variées.

Si un sculpteur, par exemple, cisèle un monument, il y a chez lui dépense de force intellectuelle, ou tout au moins le goût du beau lui produira une excitation cérébrale qui activera non seulement son ardeur à bien ¤uvrer, mais encore la rapidité d'exécution. Mais tel ne sera pas le cas d'un conducteur de machine n'ayant pour scier ou tailler dans le bloc de pierre destiné à une construction qu'à appuyer sur un bouton pour faire fonctionner le mécanisme qui, en l'occurrence, remplace les bras humains. Le même geste machinal se succédera, à intervalles réguliers, à peine interrompu dans sa monotone régularité par la mise au point d'un nouveau bloc de pierre amené pour être détaillé à son tour comme le précédent. Cette même besogne de tenir constamment entre les doigts les mêmes outils ou la même matière, de condamner ses yeux à voir sans cesse les mêmes objets, ses oreilles entendre les mêmes grincements ; de faire aujourd'hui ce qu'on a fait hier et ce qu'on fera demain, devient à la fin un véritable supplice. Si l'effort intellectuel est à peu près nul, le geste toujours répété identiquement crée une lassitude et un engourdissement pénibles.

L'ouvrier ne fera pas l'effort musculaire du man¤uvre ou du paysan dont les rudes besognes nécessitent un tempérament robuste et un entraînement acquis par l'exercice fréquent et répété des muscles. Ceux-ci exécutent un travail moins machinal que celui de l'ouvrier précité, mais exigeant une dépense plus grande de forces physiques.

Ainsi le paysan traverse bien des époques pénibles où il est obligé de s'employer de longues journées, mais il a une liberté relative et son travail varie à chaque instant et cette variation ôte le caractère de monotonie qui caractérise le travail de l'atelier ou de l'usine.

On voit tout de suite que ces diverses conditions de travail ne s'adaptent nullement aux facultés diverses des individus ; elles constituent pour l'ouvrier de l'usine une monotonie persistante et fatigante ; pour les man¤uvres et les paysans, un déploiement d'efforts plus grands, mais elles ne permettent ni à ceux-ci ni à ceux-là le développement intégral de toutes leurs facultés, puisqu'elles intensifient certaines de ces facultés au détriment des autres. L'équilibre est donc rompu et l'individu ne peut prétendre au développement de toutes ses virtualités, de toutes ses activités, et son individualité est fatalement réduite.

D'un autre côté, il résulte que les conditions même du travail, il est absolument impossible de mesurer l'effort de chacun.

Qui pourrait dire : l'heure du sculpteur vaut tant, celle du mécanicien ou du man¤uvre peut être évaluée à tant ?

Qui établira l'étalon de mesure, d'abord ? Đ La loi de l'offre et de la demande ?

Mais elle variera d'époque à époque quand le travailleur ne sera plus, comme aujourd'hui, tenu de faire toute l'année la même besogne et pourra, à sa volonté, varier ses occupations.

Et si mieux nourris, mieux soignés, des individus éprouvent le besoin de dépenser leurs forces physiques à des travaux plus rudes et de quitter momentanément un travail, plutôt intellectuel, auquel tout d'abord ils s'étaient livrés par goût, est-ce que la loi de l'offre et de la demande n'en sera pas modifiée à chaque instant ?

Alors, ce sera de nouveaux calculs à faire, de nouvelles statistiques à établir pour suivre les fluctuations des heures de travail et les évaluer pour payer chacun aussi justement possible en... bons de travail ! Une multitude d'employés, de bureaucrates et de comptables seront nécessaires pour creuser les problèmes nouveaux qui se présenteront à chaque instant, puisqu'on ne pourra jamais définitivement établir cette chose fuyante, aussi variable : la valeur de l'heure de travail de chacun dans chaque corporation de métier. Aussi cette méthode du collectivisme nous semble inapplicable, à moins d'user d'un système empirique, arbitraire et surtout autoritaire.

Si nous revenons à nos exemples par lesquels nous avons établi «à la grosse», les conditions du travail physique et intellectuel de divers genres d'occupations et que nous suivions le travail du sculpteur, nous verrons que celui-ci ¤uvrera autant qu'il se sentira intéressé à ciseler l'ornement, à appliquer ses facultés de goût et de savoir, comme l'écrivain ou l'artiste appliquent les leurs, tant que l'inspiration les excite.

Et le man¤uvre, quand la fatigue aura raison de son corps, et le mécanicien, quand la lassitude du geste uniforme relâchera sa surveillance, chacun d'eux désirera du repos, mais malgré cela, leur activité ne sera pas épuisée. Ils seront prêts à accomplir un autre travail qui mettra en activité certaines facultés demeurées somnolentes dans le cours du travail précédent. La somme d'efforts Đ différents des efforts antérieurs Đ à dépenser demandera de l'être d'une autre façon. impossible, naturellement, dans l'organisation actuelle de la société, d'écourter tel travail pour se livrer ensuite à tel autre ; d'être par exemple, menuisier le matin et man¤uvre ou mécanicien le soir ; de se plaire aujourd'hui à faire du jardinage dans la solitude champêtre et le lendemain d'entrer à l'usine, pour s'intéresser au mouvement des machines, participer à leur mise en activité et échanger des propos intéressants avec de nouveaux camarades.

Cependant, nos sensations demandent à être sans cesse renouvelées. Nous enfermerait-on, mais avec défense d'escalader les murailles qui l'entoureraient, dans un grand parc admirablement aménagé, implanté d'arbres séculaires, embaumé de fleurs belles et variées ; jouirait-on du spectacle gracieux de pelouses verdoyantes artistiquement dessinées, de cascades d'eau cristalline, jaillissant de rochers pittoresques que, peu à peu, ce spectacle qui nous aurait un moment enchantés, finirait par nous lasser. Nos sensations s'émoussant, nous ne nous plairions plus à nous promener dans ce décor de rêve et notre désir serait d'escalader ces murs, pour parcourir la campagne escarpée, aux monts abrupts et dénudés !

Le travail, de même, nécessaire pour satisfaire nos besoins d'abord, nos agréments ensuite, doit également être varié pour produire les meilleurs résultats, tant au point de vue du rendement, que de la satisfaction de l'individu.

Pourquoi le dégoût du travail chez beaucoup d'entre nous ? Sinon par suite de cette division qui confine le travailleur dans une spécialité et l'astreint à n'être qu'une machine de chair et d'os actionnant une autre machine de fer ou d'acier.

Le capitalisme a enchaîné le travailleur dans l'usine, la manufacture ou l'atelier : il est devenu le prisonnier de son travail, et cette prétendue liberté que ne cessent de proclamer les économistes, n'est qu'un masque couvrant sa servitude.

Est-il libre, l'ouvrier, qui depuis son jeune âge, a usé ses doigts à manier le même outil pour fabriquer toujours le même produit dans un atelier souvent malsain et au milieu de camarades avec lesquels il ne peut sympathiser ?

Est-il libre, le cultivateur à l'esprit aussi borné que le champ qu'il cultive avec les procédés arriérés de ses grands-pères, se défiant de la machine pouvant alléger son travail et diminuer ses efforts, et du reste ne pouvant employer cette machine utilement vue l'étroitesse de ce champ et le manque d'argent pour en faire l'acquisition ?

Ainsi le travailleur est esclave de cette organisation sociale : elle l'asservit, le diminue et empêche l'expansion de toute ses facultés et de toutes ses activités.

Non ! le travailleur n'est pas libre et ce souverain électoral Đ souverain tous les quatre ans Đ n'est libre ni dans l'atelier, ni dans l'usine, ni dans le champ ou la vigne, qu'il cultive.

Il a la prétention de faire ou de défaire les ministères, d'être une parcelle même du gouvernement, mais que ne laisse-t-il pas là cette illusoire souveraineté pour conquérir celle du travail ?



Une autre raison que celle de l'agrément du travail par sa variété, c'est la multiplicité des besoins pouvant créer une diversité très grande d'occupations, excitant l'individu à apporter un déploiement toujours plus grand d'efforts s'il veut contenter tous ses besoins dans leur excessive variété.

Ainsi, nous voyons le travailleur, malgré les conditions particulièrement pénibles du travail auxquelles il se trouve actuellement condamné, après sa journée finie, nous le voyons se livrer à différents travaux qui l'intéressent ; travail intellectuel, artistique ou autre.

Si le travail salarié le fatigue, le travail libre, au contraire, le réconforte et l'intéresse. Sans doute, il est des travaux tellement pénibles, des besognes tellement abrutissantes, soit que les patrons se refusent à employer les machines pour les exécuter Đ et l'on sait que tous les travaux et les plus répugnants peuvent être accomplis par la machine Đ soit que les journées se trouvent trop longues (ces deux causes sont le plus souvent réunies) que le travailleur subit une sorte de torpeur provenant du surmenage et de la débilité de l'organisme.

C'est à l'alcool qu'il demande la joie factice et dangereuse d'oublier ses fatigues. Il demeure quand même une victime de l'organisation sociale et si, être déchu, sa volonté s'affaiblit, son organisme se débilite, sa dignité d'homme aspirant à se libérer s'atténue et disparaît quelquefois, n'a-t-il pas le droit de se tourner vers ses maîtres et de leur crier : «si je ne suis plus qu'une loque humaine, si je n'éprouve plus de jouissances que dans la fumée malsaine des salles de cabarets, n'est-ce pas vous les fauteurs de ma déchéance !».



Le travail trop long ne peut permettre la variété, condition essentielle du bien-être.

Les patrons ont la prétention de régler le travail suivant leur bon plaisir, sans se soucier autrement des aspirations individuelles, des désirs des individus de se reposer à temps voulu ou de varier leurs occupations.

Pour eux, la production n'est pas destinée à créer de produits pour satisfaire les besoins de tous, mais à réaliser des bénéfices.

Le travail a donc été détourné de son but : il est demeuré la punition divine : «tu travailleras à la sueur de ton front !».

Eh bien ! cette punition nous voulons la transformer en efforts variés, agréables, et cela sera facile dans une société meilleure.

Comme l'activité est la nature même de l'homme, que la paresse lui répugne, il s'agit simplement de tourner cette activité au mieux de ses facultés, de ses goûts et de ses désirs.

Nous savons bien que les privilégiés, ayant accaparé tous les moyens de production, obligent les non-possédants sous peine de mourir de faim à exécuter toutes les conditions qu'il leur plaît de leur imposer ; nous savons aussi que les conditions économiques et actuelles ne peuvent donner à chacun la faculté de diriger ses efforts comme il l'entend, puisque ces efforts sont achetés comme des marchandises, mais à vil prix pour les possédants pour leur faire produire le plus de bénéfices possible.

Đ Le travail varié ! le travail rendu agréable ! Đ y pensez-vous ? Mais, si aucune autorité n'imposait le travail et ne le dirigeait, chacun se reposant sur celui de ses voisins, personne ne voudrait plus travailler, ce serait l'arrêt complet de toute production.

Si agréable que vous rendiez le travail, ce ne sera jamais un plaisir et l'individu se relâchera, atténuera ses efforts et se laissera peu à peu aller à la douce paresse...

On oublie d'abord lorsqu'on nous présente cette objection, que l'homme est dans la nécessité pour satisfaire ses multiples besoins de produire sans cesse.

On oublie surtout que son activité dévorante le pousse malgré lui à agir, à dépenser ses forces et à les répandre. L'immobilité lui pèse et, à moins d'être un malade ou un détraqué, il ne peut demeurer longtemps sans mettre en mouvement ses forces physiques ou ses facultés intellectuelles.

Alors, pourquoi se refuserait-il de créer des produits pour tous, c'est-à-dire pour chacun, surtout quand il saura que ceux-ci ne seront plus accaparés par une minorité de parasites ?

Même aujourd'hui il ne se refuse pas à travailler pour satisfaire les jouissances des privilégiés et il s'y refuserait lorsqu'il s'agirait de satisfaire les siennes propres !

Une paresse générale, dont on n'aurait jamais vu d'exemple, s'emparerait du monde juste au moment où les hommes enfin libérés de toutes servitudes, verraient le fruit de leur travail leur appartenir à eux seuls et sans aucun prélèvement de la part d'une classe oisive, n'est-ce pas profondément ridicule de le prétendre ?

D'un autre côté, l'esprit de solidarité et d'entr'aide stimulera l'activité humaine. La solidarité ne se commande pas, ne s'impose pas, ne se mesure pas et cependant elle est bien réelle.

Même dans notre société où tous les intérêts sont antagonistes, tous les égoïsmes féroces en lutte les uns contre les autres, cette solidarité unit souvent les individus dans des efforts communs et, elle n'existerait plus dans une société communiste, c'est-à-dire harmonique et fraternelle ? Une pareille éventualité serait au rebours de toute logique.

Le travail, dit-on, ne sera jamais un véritable plaisir, soit, mais la solidarité des travailleurs entre eux le transformera en une nécessité agréable à laquelle aucun ne voudra se soustraire.



Simplice