Otto Rühle — Fascisme Brun, Fascisme Rouge (1939)

Otto Rühle
Fascisme Brun, Fascisme Rouge
Source : http://scalpamiens.ifrance.com/scalpamiens/telechargement/FASCISMEBRUN.zip
Publié dans les années 70 par les Éditions Spartacus
Traduction :J.M.Laurian and Arthur.

SYNOPSIS
LE TOURNANT HISTORIQUE
LE FIASCO ALLEMAND
L'EXPERIENCE RUSSE
LA RUSSIE ABANDONNE LA REVOLUTION
RETOUR A L'AUTORITARISME
LE PARTI, C'EST LA BUREAUCRATIE
CONTROVERSES ENTRE THEORICIENS
LE BOLCHEVISME DEVIENT CONTRE-REVOLUTIONNAIRE
DICTATURE SUR LE PROLETARIAT
LENINE COMBAT LA GAUCHE ALLEMANDE
UN PARTI ? QUAND ET POURQUOI ?
REVOLUTIONNER LES SYNDICATS
PARLEMENTARISME
POLITIQUE DE COMPROMIS
LA POLITIQUE EXTERIEURE BOLCHEVIQUE
PERSPECTIVES

SYNOPSIS

Ce qui caractérise la situation mondiale actuelle, ce sont d'abord des facteurs européens, à la tête desquels se placent l'Allemagne et la Russie. Ces facteurs, incarnés par le nazisme en Allemagne et par le bolchévisme en Russie, sont le résultat d'une évolution qui est celle de l'après-guerre européenne, en économie et en politique. Cette après-guerre est économiquement enracinée dans le monopolisme ultra-impérialiste, qui tend au système du capitalisme d'Etat. Politiquement, elle ouvre la voie à une forme d'Etat totalitaire, qui culmine dans la dictature.

La compréhension profonde et réelle du bolchévisme aussi bien que du fascisme ne peut être obtenue que par l'examen critique et analytique de ces phénomènes et de leurs rapports. Tous les autres faits sont marginaux, secondaires ou découlent de ces causes premières; placés au centre de l'analyse scientifique, ils ne peuvent que dévier l'examen et donner une image fausse de la situation.

Ce livre a la prétention d'être le premier essai d'analyse scientifique, qui, partant de l'évolution économique et politique d'après-guerre en Allemagne et en Russie, donne la clé qui ouvre la compréhension de tous les problèmes de premier plan qui dominent aujourd'hui la scène politique mondiale.

Brièvement brossées et placées dans la clarté d'une argumentation historique et dialectique apparaissent, dans l'ordre, les preuves édifiantes :

1. de l'effondrement inévitable et nécessaire de l'ancien mouvement ouvrier, dont le représentant typique était la social-démocratie;
2. de la conception ahistorique et de l'échec des techniques d'organisation de l'expérience socialiste en Russie, dont le bolchévisme était l'agent;
3. de la logique interne de la nouvelle orientation de la Russie vers le capitalisme d'Etat et la dictature bureaucratique qui fut la tâche historique du stalinisme;
4. de l'existence d'une nouvelle révolution industrielle en Europe dont les conséquences politiques et sociales ne peuvent plus être maîtrisées au niveau traditionnel du libéralisme et de la démocratie;
5. du développement de l'impérialisme en un ultramonopolisme et du succès de ses prétentions au pouvoir totalitaire par la montée du fascisme, dont la fraction la plus active et la plus caractéristique est le nazisme;
6. de la concordance interne des tendances vers le capitalisme d'Etat en Allemagne et en Russie, de leur identité structurelle, organisationnelle, tactique et dynamique, dont le résultat fut le pacte politique et l'unité d'action militaire;
7. qu'une deuxième guerre mondiale est inévitable en tant que conflit entre les puissances ultramonopolistes du capitalisme d'Etat d'une part, et les puissances libérales-démocratiques de l'autre; l'Europe, dont la division nationale, les conditions du droit à la propriété individuelle et les rapports d'administration démocratique doivent se trouver sacrifiés à la primauté des exigences politiques du pouvoir totalitaire et omnipotent d'un monopolisme global en gestation, à défaut d'un nouveau système socialiste, se retrouve l'enjeu de ce conflit;
8. de l'impossibilité de résoudre vraiment et complètement ces problèmes dans un système capitaliste, même si celui-ci se change en capitalisme d'Etat, libéré des liens de la propriété privée, développé en économie planifiée et favorisé par les rapports internationaux d'une large fédération d'Etats.


LE TOURNANT HISTORIQUE
La guerre mondiale avait été dure. La défaite générale qui l'avait suivie fut plus dure encore, mais le pire de tout fut l'aveuglement complet de ses participants, leur incapacité à reconnaître la défaite.

C'est pour cela que personne ne prit conscience du contenu historique de la situation ni du côté des vaincus, ni de celui des vainqueurs.

Quoi d'étonnant à ce que les gouvernements, chargés du destin de leurs peuples, aient fait des erreurs si graves et si fatales ? Les gouvernements des Etats victorieux se rengorgèrent, dans l'inanité de leur triomphe, d'un succès final chèrement payé. Ils se glorifièrent dans le monde, ruminèrent une vengeance à l'endroit de leurs ennemis abattus et leur dictèrent des traités de paix impitoyables, lourds de sacrifices ou ignominieux. L'individualisme, reconverti en chose nationale et dégénéré en chauvinisme, vécut là son heure la plus étourdissante.

Si les vainqueurs avaient compris que la guerre avait été pour eux aussi un changement de phase, un retournement radical de leurs conditions d'existence, ils auraient sans doute adopté une autre attitude. Il n'y aurait eu ni réparations, ni chantages matériels, pas un met de «crime et de châtiment»

Mais ils étaient ivres de l'arrogance des vainqueurs, la fureur les avait rendus aveugles et la haine sourds. Non seulement parce qu'eux-mêmes étaient aussi des capitalistes, dont les mauvais instincts se sont trouvés excités par la guerre, forme ultime et sauvage de la concurrence économique, mais surtout parce que les vaincus, maintenant livrés à leur vengeance, n'avaient pas cessé une minute d'être les vieux loups de l'égoïsme et des hyènes assoiffées de butins. Ils s'imaginaient trop bien, d'après leurs récentes et sanglantes expériences, que les vaincus auraient exercé à leur place des méthodes encore plus cruelles et plus rusées pour les soumettre et exiger des réparations.

Sans doute y eut-il des tentatives pour prôner l'humanité et présenter les traités de paix avec bon sens et intelligence. «Union avec les pays et les peuples vaincus pour édifier d'un libre accord une communauté plus grande et plus enrichissante ! Fraternisation sous l'égide de droits communs et égaux pour nos intérêts les plus hauts ! Dépassement des limites étroites de la petite bourgeoisie nationale et union dans un état fédéral continental ou dans une confédération internationale !» Tels étaient les thèses, les programmes, les manifestes et les objectifs conformes aux données et à la situation historiques. Mais l'égoïsme des pillards les a fait taire et la folie dominatrice des individus les a balayés des tables de conférence.

C'est ainsi que la vieille idéologie resta inentamée. Mieux, elle se donna des fêtes bruyantes en y mettant moins de frein que jamais. Dans l'ivresse de la victoire, le drapeau national fut hissé à tous les mâts et à tous les créneaux. L'inflation rhétorique fêta mille fois ses orgies sur les tribunes lors d'inaugurations de monuments aux morts. on traça de nouvelles frontières et l'on s'empressa de doubler les barbelés et les chevaux de frise derrière les frontières, de renforcer les troupes et de leur donner des ordres stricts. Les antagonismes nationaux furent exacerbés avec tous les artifices de la démagogie.

Derrière cette mascarade idéologique, le vieux capitalisme privé se dressait, menaçant, tel le phénix qui renaît de ses cendres. Qui prétendait qu'il eût abdiqué? Où en était la preuve ? Il fallait être fou ou visionnaire pour élever de telles prétentions. N'était-il pas clair que la guerre lui avait permis de renaître plus magnifique encore !

Et le capitalisme, dans son égoïsme borné, raflait de nouveau ses profits, comme si le système d'exploitation et d'enrichissement était sauvé à jamais de tous risques et périls.

Même tableau de l'absence la plus totale de compréhension et d'éducation politiques de l'autre côté, chez les Etats vaincus, au premier chef en Allemagne. Ici, ce n'étaient pas l'orgueil et le ressentiment qui empoisonnèrent la raison, mais la honte et l'opprobre.

Le vieux pouvoir avait été jeté à terre comme d'un coup de foudre. L'empereur était un déserteur. Ludendorff un mendiant d'armistice. L'armée un colosse vacillant.

C'est une émeute populaire spontanée, mais trouble et largement divisée dans ses objectifs, qui porta au pouvoir gouvernemental le parti socialiste.

Mais une tragique erreur voulut que les hommes choisis par les masses pour détenir et exercer le pouvoir révolutionnaire fussent ceux-là mêmes qui, tremblants de peur devant l'insurrection des masses et mûs par des sentiments hostiles de voir leur autorité battue en brèche, avaient déclaré «haïr la révolution comme le péché» [2]

La bourgeoisie démissionna, sa volonté de pouvoir étant brisée et sa espoirs déçus. Elle attendit un nouveau cours des choses pour reprendre l'initiative.

Mais l'occasion ne se présentait pas et les hommes nouveaux regardaient, désemparés, vers les anciens. Il s'avéra que la gauche n'était qu'un bien piètre et bien impuissant succédané de la droite.

Cette gauche était entrée dans la guerre aux côtés de la bourgeoisie «pour défendre la patrie». Elle avait planté là le socialisme et abandonné son rôle révolutionnaire. Pendant toute la durée de la guerre, elle était restée fidèle à son ennemi de classe pour le meilleur et pour le pire. Elle avait oublié tous les principes et tous les mots d'ordre de la lutte des classes.

Tout au long de la guerre, le soutien supposé provisoire au nom de la défense nationale s'était transformé en union permanente sous le signe de l'unité nationale. Cette unité, destinée à être celle de la victoire, fut finalement celle de la défaite.

Cependant cette défaite offrait la chance de se souvenir d'un passé meilleur et de revenir au lustre révolutionnaire de sa doctrine. Elle aurait pu renverser la vapeur de sa malheureuse politique de guerre et se laisser glisser de nouveau dans le sillage des luttes de classes. Décision qui n'aurait pas seulement soulevé l'enthousiasme de la classe ouvrière allemande, mais aurait également rencontré acclamations et échos de la part de la révolution russe.

Mais il est impossible de faire un lion d'un mulet. L'alliance de guerre avec la bourgeoisie a ramené la social-démocratie allemande à ses véritables raisons d'être. Elle n'a jamais été qu'un semblant de mouvement socialiste. Pendant des décennies, elle a réussi à faire illusion sur le principe, en fin de compte bourgeois, de sa nature. Jamais elle n'a réussi à le surmonter. Elle était et resta un parti réformiste petit-bourgeois, celui des déçus et des victimes du développement capitaliste. Ce n'était pas un mouvement révolutionnaire, mais l'expression de la révolte des laissés-pour-compte enragés du capitalisme. Ceci explique son empressement à s'allier à la bourgeoisie lorsque le principe bourgeois, qui était son propre principe, fut sérieusement menacé. De là provient l'abandon impudent de son étiquette socialiste et de son emballage estampillé lutte-des-classes. De là aussi sa répugnance intime et sa résistance extérieure à toute activité pouvant logiquement conduire à la révolution. Elle était partie en guerre avec l'enthousiasme des boutiquiers pour sauver les biens sacrés de la propriété privée, du profit, de la nation et de l'individualisme. C'était avec l'épouvante des boutiquiers et la mauvaise conscience des traîtres qu'elle battait maintenant en retraite devant toute révolution qui promettait ces biens sacrés à une ruine certaine.

Le mouvement ouvrier allemand — comme, plus largement, celui des Tchèques, des Autrichiens et des Hongrois — aurait pu asseoir les gouvernements de gauche d'Europe centrale et orientale et, avec la Russie, créer un pôle invincible d'orientation économique et politique face aux démocraties occidentales. C'eût été démasquer d'un seul coup la pseudo-victoire de ces Etats démocratiques et révéler leur défaite en tant que défaite effective et définitive du système capitaliste. ( . . . ) [3]

Ceci aurait pu être démontré pratiquement et positivement par les peuples libérés qui auraient préparé les fondations d'un système social vraiment socialiste en faisant valoir fructueusement leurs intérêts sociaux et économiques. Le fort développement industriel, notamment en Allemagne, aurait pu s'allier aux richesses de la Russie en produits agricoles et en matières premières. La civilisation occidentale se serait fondue avec l'orientale en un contenu culturel nouveau infiniment plus riche. L'homme capitaliste et l'homme féodal se seraient combinés pour donner un type d'homme supérieur qui aurait trouvé la voie menant au socialisme. A partir de là, il eût été possible d'enfoncer les portes d'un avenir meilleur pour toute l'humanité.

Malheureusement toute la constitution de la social-démocratie allait à l'encontre de cet objectif; c'était pour l'essentiel la constitution, tant interne qu'externe, du prolétariat allemand. Sans parler des résistances qu'elles a rencontrées du côté russe et qui ont empêché sa réalisation. Alors, qui dira que la social-démocratie eut absolument tort de fonder son attitude sur les questions qu'elle posa : «Qui a la preuve que la guerre a défait le capitalisme en tant que système ? Où sont les signes tangibles d'une telle affirmation ? Le prolétariat doit-il se laisser conduire par des fous et des visionnaires et tenter le saut dans le néant ?»

Les masses affaiblies, à peine revenues du saut meurtrier dans le néant de la guerre, n'avaient ni la force ni le courage d'une seconde tentative du même ordre. Elles n'avaient ni la certitude, ni la conviction qu'il n'y a pas de succès, ni de développement dans l'histoire sans ce saut dans le néant. Les boutiquiers eurent donc le dernier mot. L'opportunisme l'emporta. La défaite militaire entraîna celle de la révolution. Au tournant de l'histoire, aucune décision historique n'intervint.

LE FIASCO ALLEMAND
Il ne s'agit pas d'écrire un réquisitoire. La question peut donc rester en suspens de savoir lesquels des représentants de la révolution allemande ou de la révolution russe portent la plus grande responsabilité dans le manque de coordination entre l'Allemagne et la Russie soviétique pour édifier en commun un ordre socialiste. Les deux parties ont mal manoeuvré.

Même sans cette liaison directe avec la révolution russe, la social-démocratie aurait été en mesure d'établir le contact avec la nécessité historique si elle avait possédé l'organe révolutionnaire adéquat. Ce n'est pas par sa politique de guerre qu'elle a perdu cet organe, elle ne l'a jamais possédé. Simplement, c'est dans sa politique de guerre que cette absence devint alors évidente pour tous. Et se trouva de nouveau confirmée dans son manquement aux tâches révolutionnaires.

Il ne semble pas superflu de considérer aujourd'hui encore ces tâches, ne serait-ce que pour constater combien leur réalisation était proche et quels moyens relativement minces auraient suffi. Toutes les conditions objectives étaient réunies, il ne manquait qu'un petit rien avec lequel le marxisme vulgaire n'a naturellement jamais compté : la volonté subjective, la confiance en soi, le courage d'innover. Mais ce petit rien était tout.

Avec l'appel unanime à la socialisation, la révolution allemande a mis à l'ordre du jour la tâche essentielle. Cet appel, éveillé par la révolution russe, et martelé dans les cerveaux comme le signal de la rupture, est parti de la classe ouvrière, s'est répercuté dans la petite bourgeoisie, s'est propagé dans les cercles intellectuels et s'est même introduit dans les rangs de la bourgeoisie. Le sentiment que le capitalisme s'était complètement effondré et que sa domination était terminée était en effet général. Le sauvetage du chaos ne semblait possible que grâce au socialisme. La devise du jour était : Hic Rhodus, hic salta !

Les représentants officiels du parti du prolétariat ne surent que faire de ce mot d'ordre de socialisation. Ils récitaient bravement leur catéchisme de propagande traditionnelle et se débattaient dans le petit réduit d'une politique sociale réformiste. Il ne leur était jamais passé par l'esprit que la politique sociale n'est au fond que la renonciation à la révolution, que ses acomptes ne font que rendre le capitalisme un peu plus supportable aux masses, qu'elle endort et tue à petit feu l'intérêt et le goût pour l'étude des problèmes révolutionnaires.

Un marxisme plat et mécanique les a fortifiés dans cette démission. Le socialisme — pensaient dans leur naïveté ces bons apôtres — viendra tout seul dès que le prolétariat aura pris le pouvoir. Il ne devient réalité qu'au lendemain de cette fameuse révolution. Toute tentative visant à l'étudier comme un phénomène humain complexe et difficile passait pour une utopie déplacée dont on ne pouvait que rire et à laquelle il fallait s'opposer.

Or, dans le tourbillon de la révolution, la rue s'est insurgée contre ce refus commode de penser des dirigeants. Les masses souffraient des affres de la faim aussi bien que des séquelles de la guerre. Elles pensaient, avec raison, qu'elles ne pouvaient en être libérées que par le socialisme. Elles ne voulaient pas être trompées une seconde fois et exigèrent la socialisation.

Et elles réussirent à imposer la formation d'une Commission pour la socialisation qui fut chargée — aux termes du décret gouvernemental — de «déterminer quelles branches d'industries, d'après leur développement, étaient mûres pour être socialisées et dans quelles conditions ceci pourrait advenir».

Le style de ce décret était aussi mauvais que les idées qu'il contenait. On n'y faisait pas la moindre mention du programme alors répandu partout : «Abolition de la propriété privée des moyens de production !» Pas un mot au sujet des expropriations, confiscations, avec ou sans indemnités. Pas de suppression du monopole privé de l'armement, aucun contrôle d'Etat sur le capital bancaire et financier, aucune saisie des profits de guerre. Aucune intervention dans la puissance économique de la citadelle de toutes les réactions, les grands domaines agraires appartenant aux Junkers, à l'est et à l'ouest de l'Elbe. Rien de tout cela !

Ce ne fut que craintes et hésitations, manque total de décisions et d'activité résolue, ignorance et mollesse sur tous les points déterminants. On était au lendemain de larévolution mais le socialisme ne s'instaurait pas de lui-même.

Pour masquer ce fiasco total, les dirigeants ouvriers, devenus hommes d'Etat, mirent tout en oeuvre pour exhorter les masses à la patience ou pour dénaturer la situation qu'elles regardaient d'un oeil critique et défiant. Un démagogue endurci, le leader des mineurs Hué, le doigt vengeur levé, mit en garde son parti contre le rôle de syndic de faillite, l'avertissant que ce n'était pas le capitalisme qui serait socialisé, mais sa banqueroute. Otto Braun qui s'était hissé jusqu'au fauteuil de président du conseil de Prusse déclara, avec la mine d'un homme auquel Dieu a donné l'intelligence en même temps que la place, qu'il n'était pas de «pire moment pour la campagne de socialisation» que celui de l'effondrement général du capitalisme. Scheidemann, Ebert, Eisner, David et toute la clique des leaders de deuxième et de troisième catégorie entonnèrent le même air apaisant. Au Congrès des Conseils d'ouvriers et de soldats de Berlin, Hilferding, l'économiste distingué de la social-démocratie, produisit un petit chef-d'oeuvre de rapport qui visait à déprécier et saboter la tâche de la socialisation. Tout d'abord, il en exclut par principe la production paysanne et les industries d'exportation. Il refusa ensuite catégoriquement la formation d'associations de production contrôlées par les ouvriers. Là-dessus, il divisa les branches industrielles selon qu'elles étaient prêtes ou non à être socialisées. 11 inventa aussitôt tout un clavier de socialisation : intégrale, à moitié, au quart. Pour finir, quand il ne resta plus rien du problème qu'il avait si bien taillé, dépecé et vidé de sa substance, il exigea encore « un certain temps » avant d'entreprendre la tâche effective de socialisation. Le dernier mot de sa sagesse fut : «On ne socialise pas un capitalisme en faillite. Il nous faut attendre de lui avoir rendu ampleur et vigueur. Quand nous le verrons de nouveau sain et fort, alors nous entamerons notre oeuvre de socialisation !» Charlatanerie dont la bêtise n'eut d'égale que l'impudence mais qui remporta le succès escompté.

Après d'infinis atermoiements, discussions, manoeuvres et détours, la Commission pour la socialisation finit par admettre le principe, tout platonique, de la nationalisation des mines de charbon. Le résultat pratique fut une résolution votée à la majorité, sans queue ni tête, consistant en une proposition qui recommandait de «créer une organisation des charbonnages qui devrait être gérée par les ouvriers, la direction des exploitations et des représentants de l'intérêt général». Une confusion et un galimatias difficiles à surpasser !

Mais déjà, s'étalait sur les colonnes d'affichage et sur les murs le tract prétentieux et mensonger signé Scheidemann : «Le socialisme est arrivé ! La socialisation est en marche !»

Au même moment, les troupes de Noske investissaient le bassin de la Ruhr : il s'agissait en effet de protéger le capital des charbonnages contre la révolte des esclaves des mines, qui, plus énergiques et mieux avisés, avaient commencé à s'en emparer, de liquider les conseils que les ouvriers des houillères avaient mis en place de leur propre autorité révolutionnaire, et de mettre un terme à l'activité de la Commission des Neuf, qui poussait à une véritable socialisation révolutionnaire.

Tout ce qui est arrivé en délibération au Parlement en fait de lois sur la socialisation, sur l'organisation des mines de potasse, en fait de décret réglant les attributions de la Commission pour la socialisation, ainsi que de loi sur la socialisation de l'industrie du charbon, s'est heurté à la résistance acharnée et passionnée du capital des charbonnages et de la finance. Les premiers signes de l'incapacité et de la faiblesse du gouvernement social-démocrate étaient suffisants pour rendre au capitalisme le sentiment du retour proche de sa puissance. Il a donc pu jeter à la corbeille le programme de socialisation qui était d'un dilettantisme ridicule et le remplacer par un programme de super-trusts capitalistes. Stinnes, qui a tiré parti de la guerre et de la révolution, sut en faire, devant le Conseil économique du Reich, l'objectif de ses plans audacieux pour rétablir les profits.

Loin d'être délivrées du capitalisme, les masses avaient été précipitées dans un esclavage encore pire. Malgré tout, elles n'envoyèrent pas leurs dirigeants à tous les diables. Les traîtres et les trahis se tenaient en grande estime.


L'EXPERIENCE RUSSE

Les hommes n'apprennent rien de l'histoire. Les ouvriers non plus. Ils auraient pu apprendre de la Russie comment on fait une révolution. Les enseignements du modèle soviétique avaient été impressionnants et ils les ont suivis avec enthousiasme.

Mais, lorsqu'ils furent eux-mêmes surpris par les événements révolutionnaires, ils ne surent que faire.

Cela ne dépendait pas d'eux, pas uniquement d'eux du moins, mais d'abord du fait que la Russie n'était pas l'Allemagne et qu'une situation historique ne se répète jamais de façon identique.

C'est pour cela qu'il y a une différence frappante dans la dynamique des deux mouvements.

Le mouvement ouvrier d'Europe centrale, notamment l'allemand, est resté en-deçà des tâches que lui fixait l'histoire, alors que la classe ouvrière et paysanne russe y ont satisfait et au-delà. Cela avait des raisons profondes.

Tandis que l'Allemagne possédait un vieux mouvement ouvrier, une organisation bien implantée faisait totalement défaut en Russie. Ne fût-ce qu'à cause de cette carence, il n'était pas possible d'y préparer méthodiquement une révolution de grande envergure. Le système barbare de réaction féodale que représentait le tsarisme s'était puissamment renforcé après sa victoire sur la révolution de 1905 pour être en mesure de réprimer avec succès dans le sang toute tentative de nouveau soulèvement des masses. Mais, le tsarisme s'étant brusquement effondré pendant la guerre mondiale, la tournure imprévue prise par les événements menait au bord de l'abîme, abîme qu'il fallait absolument franchir. Les masses ne savaient que faire. C'est alors qu'intervint une couche d'intellectuels, qui étaient avant tout des émigrants et qui avaient reçu à l'étranger une formation marxiste. Elle s'empara de la direction de la révolution et força le cours des événements dans une vie déterminée, conformément aux données de sa doctrine. C'était d'une audace, d'une témérité sans pareilles.

Il s'avéra bien vite que cette témérité avait été folle. De plus en plus rapidement, cette voie s'est éloignée de la réalité. Dans l'abstraction de la théorie, tout était juste, chaque pas pouvait se justifier en s'appuyant sur Marx. Seulement Marx n'avait pas écrit pour la Russie, mais pour l'Europe occidentale hautement industrialisée. Le gouffre se creusait entre l'idée et la réalité sans le vouloir et sans pouvoir l'éviter, la pratique s'enfonçait à chaque pas plus profondément dans un monde imaginaire. Le courage de l'utopie finit en utopie.

Le conflit avec le tsarisme, la propriété terrienne et la paysannerie, dans un pays où les 4/5 de la population étaient encore occupés dans l'agriculture à la veille de la révolution, aurait dû provoquer une révolution comme celle qu'il y avait eu en Angleterre au milieu du 17e, en France à la fin du 18e et en Allemagne au milieu du 19e siècle : une révolution de caractère bourgeois.

De fait, la révolution de février 1917 fut d'abord un soulèvement des masses paysannes et du prolétariat, encore sans conscience de classe. Elle se dressa contre le tsarisme qui, malgré son renforcement apparent depuis la révolution de 1905, était blessé à mort dans ses bases mêmes. Elle agit sans programme révolutionnaire particulier, comme dans un acte de défense instinctif, comme on abat un animal enragé ou comme on écrase du pied un champignon mortel...

Si, après cette rupture radicale, les représentants de la bourgeoisie prirent possession des organes gouvernementaux, à leur tête Milioukov, Goutchkov, Rodzjanko, Kerenski, entre autres, cela correspondait parfaitement à la loi de la succession historique. C'était le tour de la bourgeoisie. C'était à elle de prendre l'initiative et de représenter l'ordre nouveau selon le schéma traditionnel.

Il dépendait de la bourgeoisie russe d'être à la hauteur de sa tâche historique. Réclamer la succession au pouvoir ne pouvait suffire pour l'exercer. Il y fallait aussi les aptitudes, la force et l'efficacité. Et là, il s'avéra rapidement que la politique bourgeoise confuse, impuissante et sans imagination allait au fiasco. La révolution perdit ainsi très vite son caractère bourgeois. A sa place, le facteur prolétarien prit une influence qui finit par devenir décisive. Non seulement la bourgeoisie n'était pas à la hauteur, mais les leaders prolétariens étaient plus conscients de leurs buts et plus instruits politiquement, mieux préparés à leur rôle révolutionnaire. La révolution gagna ainsi un nouveau visage, elle se mua en révolution prolétarienne.

Il serait pourtant faux d'en conclure que la révolution russe a aboli pour toujours les lois qui régissent la succession des phases révolutionnaires.

Le mécanisme de cette loi de l'histoire de tous les peuples a démontré depuis des décennies que le capitalisme fait invariablement et nécessairement suite au féodalisme. Quelles seraient les raisons qui permettraient de faire une exception pour la Russie ? Et quelles raisons y aurait-il pour que cette exception remette en cause la validité de cette loi pour l'avenir ?

Selon la logique historique, la bourgeoisie capitaliste devait donc suivre l'aristocratie féodale dans la domination de la Russie. Non pas le prolétariat ou le socialisme. Même pas si quelques fractions minimes des masses révolutionnaires, voire du prolétariat industriel, en faisaient profession.

La Pravdase fit pourtant l'interprète de cette idée dans son premier numéro de 1917 en reconnaissant comme «devoir fondamental» de la révolution «l'institution d'un système démocratique et républicain».

Mais la couche intellectuelle dirigeante poursuivait d'autres buts politiques. Elle ne s'occupait pas des lois de l'histoire. Elle préférait s'en remettre à la situation au jour le jour.

Les actions de masse s'accumulaient aussi bien en quantité qu'en qualité. La possibilité de gagner le pouvoir en une nuit a toujours exercé un charme irrésistible. Ce fut un raz de marée, qui voulait engloutir non seulement ses victimes mi également es maîtres. C'est ainsi que tout le pouvoir politique tomba entre les mains des bolchéviks.

Pendant l'été 1917, Lénine soutenait encore l'idée qu'il s'agissait, après les combats révolutionnaires, d'ériger un régime bourgeois de gauche avec une large influence socialiste-prolétarienne. Et dès octobre, les extrémistes bolcheviks obtenaient la victoire pour eux seuls.

Pour eux, il était évident que le pouvoir ainsi gagné irait dans le sens de leurs théories politiques et de leurs objectifs socialistes. Ce qui semblait hier encore utopie allait donc pouvoir se réaliser.

La contre-révolution féodale n'avait pas résisté à l'assaut de la révolution. Elle ne présentait plus la moindre résistance à la prise du pouvoir par les bolchéviks. La contre-révolution bourgeoise inclinait d'autant moins à se soumettre.

Pas tant la contre-révolution bourgeoise russe que celle du monde entier. Consciente de la solidarité de tous les intérêts capitalistes face à l'ennemi de classe, elle se sentait frustrée de la succession historique de la terre russe, dans le cadre de l'histoire russe. C'est pourquoi elle a tenté d'arracher au bolchévisme ce qui, d'après elle, lui appartenait. Tant que ces tentatives venaient de l'extérieur et tant qu'elle a tenté de réclamer son droit historique à l'aide d'armées d'invasion blanches, elle a échoué. Ce fut l'exploit le plus sensationnel et l'époque la plus glorieuse du jeune gouvernement révolutionnaire.


LA RUSSIE ABANDONNE LA REVOLUTION

La contre-révolution ne vient pas obligatoirement de l'extérieur, elle peut aussi se développer à l'intérieur. Elle peut prendre sa source dans le contrecoup dialectique qui suit d'habitude chaque poussée révolutionnaire.

C'est l'arc trop tendu des revendications et des objectifs révolutionnaires qui revient, comme sous l'effet d'une loi physique, en deçà du niveau précédemment atteint pour parvenir à équilibrer les tensions. Si le contrecoup n'est pas freiné ou contrôlé, il y a contre-révolution.

La révolution russe avait vaincu sous le signe des soviets, avec le mot d'ordre : Tout le pouvoir aux conseils ! Ce cri de ralliement fascinant avait libéré des forces insoupçonnées et conduit à de très importants résultats tactiques. La société socialiste devait maintenant, dans l'imagination des nouveaux potentats soviétiques, être construite sur la base de l'idée des soviets.

Mais le système des soviets avait besoin d'hommes qui ne se contentent pas de s'exalter à cette idée, mais qui soient également assez mûrs et assez conscients pour en entreprendre la réalisation pratique. L'expérience de l'esprit communautaire du communisme primitif, encore très vivace en Russie, n'y convenait pas mieux que l'école du patriarcat féodal, qui fournissait au tsarisme son matériel humain. Et le peuple russe arriéré n'avait rien de plus à offrir. Il lui manquait avant tout cette éducation des qualités spécifiquement personnelles que permet l'ère bourgeoise capitaliste. Il lui manquait aussi, et ce n'est pas là le moins important, la formation psychologique et intellectuelle que donnent les méthodes de travail et les techniques de production de l'industrie moderne. Car le capitalisme ne crée pas seulement des usines et des machines, d'autres modes de travail et une plus grande rentabilité, il crée aussi des hommes nouveaux, des hommes pourvus de nouvelles qualités d'esprit, de caractère et de rendement.

Ce n'est pas sans raison que Marx a lié la victoire de la révolution prolétarienne à l'apparition préalable, dans le monde capitaliste, du plus haut degré de développement économique, social et culturel, et qu'il en a fait une condition décisive. Car ce n'est qu'alors que la révolution prolétarienne et le commencement de construction du socialisme disposent d'une matière première appropriée. Matière humaine sans laquelle une société socialiste n'est pas pensable.

Cette condition élémentaire n'était pas remplie en Russie et il lui manquait donc le facteur décisif qui eût garanti une réelle victoire.

Les dirigeants bolchéviks s'étaient illusionnés en utilisant trop adroitement et sans hésitation le mot d'ordre des soviets et en s'emparant du pouvoir qui gisait dans la rue.

Le mot d'ordre des soviets n'était pas le produit de leur propre orientation révolutionnaire, c'était un bien étranger dont ils ont profité. Ce fut un grand avantage pour eux, mais qui leur est bientôt devenu fatal. Car les hommes soviétiques ne répondirent pas au mot d'ordre des soviets et firent défaut à l'Etat soviétique. Rien ne put combler ce vide. On avait pu se tromper soi-même, tromper un peuple entier, mais on ne trompe pas l'histoire. Elle a inexorablement remis en question la victoire de la révolution russe dans son caractère socialiste-prolétarien.

C'est sur ce point, au maillon le plus faible de la chaîne, que la stratégie interne de la contre-révolution a repris, s'appuyant sur l'antagonisme constitutif inhérent au pouvoir soviétique.

Pour repousser les tentatives d'invasion des armées blanches du capital d'Europe occidental, la Russie avait besoin d'une armée rouge qui défendrait les frontières du nouvel empire, étoufferait la guerre civile et écraserait les forces de la contre-révolution armée.

Elle réussit à constituer cette armée en un temps très bref, à lui insuffler une énergie et un mordant extraordinaires et à en faire l'outil sûr de la défense et la garantie du succès de la révolution. Mais cette performance a été obtenue au prix du sacrifice du principe des soviets, tant théoriquement que pratiquement, dans la structure de l'organisation militaire, la dynamique de l'action et notamment la direction des opérations de guerre.

C'est contre ce fait que s'est créée au sein de l'armée une opposition menée par Frounzé, Goussev, Vorochilov, etc. Elle pensait que l'Armée Rouge devait se différencier de celle des Etats capitalistes, non seulement dans ses buts politiques, mais aussi dans sa structure, sa tactique et sa stratégie. Elle exigea une doctrine militaire prolétarienne et une organisation réellement soviétique. Ce n'était pas, comme Trotski, adversaire acharné de ce mouvement, le présente, «une tentative d'élever les méthodes de francs-tireurs de la première période de la guerre civile en un système durable et universel», c'était plutôt la tentative de faire valoir le principe des soviets dans la construction de l'Armée Rouge.

Cette tentative échoua. Ce n'est pas parce que Trotski, comme chef militaire suprême, avait le pouvoir de la réprimer avec violence, ce n'est pas non plus parce que ses arguments auraient été plus justes ou plus percutants, mais parce que cette tentative ne s'appliquait pas à son objet. Le principe des soviets avait toujours été pour le bolchévisme un corps étranger. Il n'y trouvait ni base, ni milieu favorable, ni aliment, ni possibilité de se développer. Il ne pouvait donc pas s'affirmer ni devenir réalité.

Le Parti Communiste refusait, et de son point de vue il avait pleinement raison, de donner satisfaction aux revendications de l'opposition. La bureaucratie, qui avait déjà gravi les premières marches de l'escalier qui la conduirait à la domination, s'est avidement emparée des hautes positions dans le commandement militaire. Elle y voyait une nouvelle occasion de satisfaire son besoin de puissance et les considérait comme d'importants points d'appui pour raffermir sa position sociale et politique particulière.

L'armée des soviets pour une défense socialiste a été détournée de son but et ramenée aux clichés habituels de l'armée autoritaire impérialiste et bourgeoise. Et l'autorité de commandement, la discipline, l'obéissance et la subordination aveugle y ont de nouveau fait leur entrée.

Trotski, qui ne veut pas avouer qu'il est lui-même l'un des fondateurs de la bureaucratie russe, justifie cette transformation (il a été amené à l'antidater pour sa polémique avec Staline) comme suit : «Pour gagner la confiance des alliés bourgeois et ne pas trop exciterl'adversaire il fallait, non plus différer à tout prix des armées capitalistes, mais au contraire leur ressembler le plus possible. Derrière les changements de doctrine et le ravalement de la façade s'accomplissent des évolutions sociales d'importance historique». En réalité, il s'agit avant tout du procès de développement qui va des barricades à Thermidor. Evolution qui n'a pas commencé avec Staline mais sous Trotski.

En une autre occasion, Trotski expliqua encore autrement pourquoi l'Armée Rouge avait été la première institution du pouvoir soviétique à abandonner le principe des soviets. Dans la défense de la révolution contre les armées contre-révolutionnaires, il n'était pas possible d'attendre qu'un nombre suffisant d'hommes soviétiques aguerris aient été formés pour leur confier des tâches et des responsabilités militaires. Il fallait agir vite avec les moyens disponibles pour assurer la défense.

Ceci est juste, mais pas tout à fait conforme cependant à la réalité historique. A Paris, la contre-révolution a jadis déchaîné toutes les puissances de la guerre pour détruire les acquis de la Grande Révolution. Le danger dans lequel se trouvait la capitale de la France, pays relativement petit, était certainement plus grand que celui qui menaçait la grande Russie avec ses lointaines frontières et son large espace de manoeuvre et d'approvisionnement. La Convention trouva alors en Carnot un homme qui sut réorganiser, dans les conditions les plus difficiles qui soient, l'armée française et les techniques militaires de fond en comble.  Son remarquable succès fut de reconnaître et d'appliquer les nouveaux principes de la doctrine bourgeoise, de démocratiser les bases de l'armée et de la rendre ainsi bien supérieure aux armées réactionnaires. Carnot agissait là en révolutionnaire et non en épigone d'une tradition morte. Et c'était ce qui importait s'il fallait sauver la révolution. Cette nouvelle réforme de l'armée était elle-même un acte révolutionnaire.

Il manqua un Carnot à la Russie. Il lui manqua une transformation révolutionnaire de l'armée et la révolution prolétarienne ne put pas saisir le moment décisif pour constituer sa puissance militaire.

Le principe bourgeois a repris en Russie une position centrale dominante. La forteresse de la révolution a été délibérément livrée à l'ennemi. C'est ce qui a permis à la contre-révolution de reprendre pied au coeur même du nouveau régime. Elle n'avait plus besoin de venir de l'extérieur; les Kornilov, Youdenitch, Dénékine et Wrangel, elle pouvait s'en passer.

Alors que Carnot, en tant que dirigeant, activait les masses, les dirigeants russes s'activaient sur les masses. Pour ne pas être expulsés du pouvoir, ils expulsèrent du pouvoir son principe de base. Ils semblaient sauver la révolution, alors qu'ils la dotaient d'une âme contre-révolutionnaire.


RETOUR A L'AUTORITARISME

Lénine dans son livre l'Etat et la Révolutiona défendu, en s'appuyant sur Marx, l'idée que l'Etat, forme caractéristique de la domination bourgeoise, doit disparaître après la révolution prolétarienne.

Mais non pas en l'écartant d'un coup. Plutôt, en l'amenant à s'éteindre lentement mais sûrement. C'était la tâche du bolchévisme en Russie d'entamer et de conduire cette extinction. Il faut admettre que cette entreprise s'effectuait dans des conditions très défavorables et extrêmement difficiles.

Le seul atout que Lénine avait pour mener à terme ce projet était les soviets. Mais les soviets n'avaient aucune place dans le système bolchévik qu'il avait créé.

La question n'était pas simplement : avec les soviets ou sans les soviets ? Avec les soviets ou sans eux, cela signifie qu'il subsiste de profondes différences dans la structure organique, la stratégie révolutionnaire, les moyens de lutte, les méthodes tactiques, les objectifs sociaux, la réorganisation pratique et les principes de la société nouvelle.

De ces constatations, il résulte qu'un Lénine, avec pour mot d'ordre les soviets, aurait pu être un tout autre homme qu'un Lénine sans ce mot d'ordre.

Il en résulte également que ces difficultés et ces obstacles peu communs étaient d'une importance vraiment secondaire dans sa tentative d'ériger le communisme en Russie et dans son éventuelle réussite.

Si Lénine avait créé son système bolchévik pour un mouvement internationaliste des travailleurs et s'il avait eu la chance de pouvoir le mettre à l'épreuve dans le pays le plus développé du monde, dans le combat révolutionnaire d'un prolétariat industriel, il est à parier à cent contre un qu'il aurait essuyé le même échec qu'en Russie.

Car l'échec de la révolution russe, d'une révolution qui devait mettre un terme à l'exploitation, supprimer l'Etat, libérer les hommes de leur destin de prolétaires et réaliser le socialisme, n'était pas conditionné par l'absence de révolution mondiale, les pêchés de la bureaucratie, ni par Staline. Il était uniquement conditionné par le système bolchévik.

Pendant les années qu'il consacra aux études et à la chute du régime tsariste, Lénine ne pensait qu'à l'avènement d'un gouvernement bourgeois de gauche contre lequel un prolétariat, instruit et dirigé par les bolchéviks, pourrait lutter.

Il n'était préparé en aucune façon, ni pratiquement, ni théoriquement, à un gouvernement prolétarien.. Rien n'est plus significatif dans ce sens que le fait qu'il ait écrit son livre l'Etat et la Révolution juste avant la lutte décisive, au moment même où se posait le problème de la révolution prolétarienne, au moment où pour ainsi dire il lui brûlait les doigts.

Puis, quand la révolution russe devint prolétarienne, les événements le dépassèrent. Ils le placèrent subitement et de façon inattendue devant le problème d'une nouvelle société socialiste que le système bolchévik devait créer de toutes pièces. Toutes les exigences sur lesquelles butèrent le tsarisme puis la bourgeoisie devaient maintenant être satisfaites par une économie socialiste. Devant l'ampleur de la tâche, l'insuffisance du système bolchévik éclata. Ce qu'il entreprit dégénéra en soi-disant communisme de guerre qui n'avait de communisme que le nom. La réalisation de l'idée des soviets ayant échoué dans l'armée, leur suppression suivit progressivement dans l'administration, l'appareil d'Etat et dans tout l'édifice social et culturel.

On procéda avec précaution, lenteur et ruse en voilant au mieux l'abandon, en masquant la déviation, d'abord pour tranquilliser sa propre mauvaise conscience et aussi pour ne pas réveiller et exciter la méfiance et la résistance des masses. La reconnaissance du système des soviets fut réaffirmée avec ostentation dans toutes les déclarations officielles. Et le pouvoir d'Etat ne se lassait pas de se déclarer pouvoir des soviets, alors même que celui-ci avait été réduit depuis longtemps au rang des accessoires. Il n'en a jamais eu honte, même lorsque la trahison est devenue évidente devant le monde entier et l'étoile rouge n'a jamais couronné que la dérision de l'idée des soviets, depuis longtemps mise au rancart.

Le Parti avait été, non exclusivement mais tout de même en premier lieu, l'aile marchante de la propagande et de l'expérience des soviets. C'est lui qui les a minés de l'intérieur et finalement supprimés. C'est lui qui a repris à son compte les tâches qu'ils s'étaient fixées.

Au fond, le parti n'est pas une forme d'organisation du prolétariat mais de la bourgeoisie. C'est sous la pression des événements que le prolétariat a dû depuis quelques décennies l'adopter. Car lorsque le prolétariat commença à participer au système électoral de la bourgeoisie et finit même par se tourner vers le parlementarisme, il n'avait pour ce faire aucun appareil propre. Ainsi furent créées des unions électorales qui avec le temps prirent de plus en plus nettement le caractère de partis. Par la suite, le parti s'est avéré être une structure d'action et de lutte à l'intérieur du milieu politique bourgeois si conforme aux intérêts de l'opposition prolétarienne qu'il fut conservé, élargi et doté d'une plus grande efficacité. Par conséquent, le mouvement socialiste de cette époque ne voyait aucunement l'intérêt de remplacer le parti par une autre forme d'organisation. D'ailleurs, plus le prolétariat déplaçait ses luttes vers les parlements et considérait la politique sociale comme le véritable but de son action parlementaire, plus le parti lui semblait être l'instrument adapté de la représentation des masses.

Le parti ne fonctionnait qu'avec l'aide d'une bureaucratie. Tout son appareil est construit sur le modèle de l'Etat bourgeois, autoritaire, centralisé, opérant de haut en bas avec la séparation typique de ses membres en deux classes. L'initiative, l'autorité se rencontrent exclusivement chez les dirigeants imbus de leur supériorité. Les masses n'ont qu'à attendre et exécuter les ordres, tourner et manoeuvrer au commandement et former une matière malléable entre les mains de leurs chefs. Elles reçoivent des mots d'ordre préparés, lisent les journaux écrits par la direction, elles obéissent aux décisions prises en haut et croient à la vérité de l'écriture sainte telle que les prêtres du parti la leur exposent. Le parti est en même temps église philosophique et militarisme politique, il est l'image de l'appareil d'Etat bourgeois dans laquelle se manifeste la perfection technique de l'organisation bureaucratique. En S'organisant autour d'un parti, les bolchéviks ont prouvé qu'ils n'étaient pas conscients du caractère réactionnaire et bourgeois de cette forme d'organisation. En faisant du parti l'organe de l'appareil d'Etat ils réintroduisent dans l'exercice et la représentation du pouvoir le principe autoritaire de classe. Le parti devint l'écueil sur lequel buta leur projet socialiste.

Certes, le parti avait tout d'abord été conçu comme un organe d'élimination de l'Etat. Lénine exigeait que la bureaucratie soit dépouillée de son caractère de « pouvoir privilégié, étranger aux hommes, placé au-dessus des masses ». Elle devait perdre son nimbe de «privilège supérieur» et faire des «fonctionnaires de simples exécutants des tâches qui leur étaient confiées». Lénine était la victime de la croyance naïve qui distingue une bonne bureaucratie d'une mauvaise. La mauvaise, il la voyait partout dans l'univers bourgeois; et la bonne, il l'attendait en premier lieu du Parti Communiste. Partant de ce principe, elle devait donc se développer dans la société soviétique. Et en bon bolchévik qu'il était, il pensait que la violence pouvait changer l'essence de la bureaucratie à sa volonté.

C'était une énorme erreur. Ce qui était prévisible ne tarda pas à se produire : la bonne bureaucratie qu'il avait appelée de ses voeux se révéla rapidement n'être que la mauvaise bureaucratie habituelle et bien connue.

On est étonné de voir comment Lénine, qui comme personne d'autre pensait avoir compris l'essence de la dialectique, en fit un usage si erroné. Sa prétention à vouloir être le meilleur dialecticien voulait justement cacher qu'il était l'un des pires. Il n'avait aucun sens de la dialectique, c'était un opportuniste. Cette confusion est caractéristique de tout son système et de toute sa politique. Elle est d'ailleurs devenue l'héritage de ses successeurs.. Aujourd'hui encore leur comportement a ceci de typique qu'ils essayent de justifier comme génial retournement dialectique le pire retournement opportuniste [4]. Une fois entré dans le cercle diabolique de ses erreurs, le bolchévisme ne pouvait plus en sortir. A force de se duper et se tromper soi-même, on fut amené en toute logique à tromper et à duper les masses déroutées.

Les soviets, qui ne surent pas détruire l'Etat, furent donc détruits par lui. Au lieu de mettre la bureaucratie au service du peuple, c'est le peuple qui est devenu l'esclave de la bureaucratie. Un autre roi Midas changea tout l'or en poussière.

Les fonctions des soviets et par là-même leur importance politique, ne cessèrent d'être rognées, tronquées et attribuées à d'autres organismes. Ils finirent par se voir cantonnés au rôle des comités d'usine allemands à l'époque de Guillaume II. Seules les questions et les affaires d'importance secondaire restaient de leur compétence et sous leur influence. En 1920 ils n'étaient plus que l'ombre de ce qu'ils avaient été. Ils faisaient bien dans les discours de propagande et ne constituaient plus guère qu'un élément décoratif sans contenu réel ni efficacité pratique.

Mais, au lieu d'avouer ouvertement et sans ambages l'abandon des soviets, on a prétendu devant les masses russes et l'opinion mondiale que le «pouvoir des soviets» régnait en Russie, comme forme d'organisation censée correspondre au socialisme et en assurer le développement. Aujourd'hui encore le stalinisme continue à parier de «Russie soviétique», de «régime soviétique» et de «politique soviétique», alors que ces impudentes contre-vérités sont depuis longtemps un secret de polichinelle.

C'est la bureaucratie elle-même qui s'accroche farouchement à cette mystification, et elle a de bonnes raisons de le faire. La tromperie consciente et organisée lui permit au début de se développer sans restriction et sans être dérangée, derrière la façade des soviets. Elle lui permet aujourd'hui de mener sa politique de façon totalement irresponsable, au détriment du système soviétique en quelque sorte, qui a lui-même réellement disparu. Elle y trouve aussi la couverture qui lui manque lorsqu'apparaissent les fatales conséquences de ses erreurs. En même temps, devant l'opinion mondiale, le système des soviets qu'elle hait, elle le présente comme une forme inefficace et dangereuse de diriger l'Etat.

Car si la bureaucratie ne veut pas des soviets, elle ne veut pas non plus de révolution prolétarienne. C'est pourquoi elle est dans l'obligation de la châtrer en discréditant sans appel le système des soviets, tant théoriquement que pratiquement.


LE PARTI, C'EST LA BUREAUCRATIE

Lénine avait doté la bureaucratie d'un contrôle ouvrier pour l'empêcher d'évoluer du «mauvais côté». Mais celui-ci ne pouvait éviter que la bureaucratie devienne ce qu'elle doit devenir, de par sa nature.

Comme les sous-officiers dans l'armée, les petits cadres du parti se recrutent généralement parmi les éléments les plus habiles, les plus intelligents, mais aussi les plus complaisants, les plus souples, les plus combinards et souvent même les plus corrompus de la troupe ou de la base. Il ne s'agit pas pour eux d'avantages matériels directs, comme une rémunération supérieure, de meilleures retraites ou de meilleurs logements, des vacances plus longues ou un travail plus agréable etc. Lénine a tenu à ce que, dès le début, en Russie, le dirigeant effectue beaucoup de travail non rémunéré et qu'il renonce en toutes circonstances aux avantages exceptionnels qui étaient alloués aux membres ordinaires du parti pour des tâches particulières. Le petit cadre était en règle générale financièrement plus mai loti que l'ouvrier qualifié.

C'était plutôt le pouvoir qu'ils exerçaient, lié à leur position élevée, qui fut la première motivation de cette catégorie de dirigeants. Non pas tant un facteur matériel que psychologique. Etre à la tête, pouvoir donner des ordres, tenir en main le pouvoir de décision, appartenir à la direction... leur apportent d'autres satisfactions, incomparablement plus flatteuses qui font oublier les inconvénients matériels. L'appareil bureaucratique exerce ainsi toujours et partout son pouvoir d'attraction sur tous les hommes ambitieux et avides de pouvoir qui voient dans la position de dirigeant ou de fonctionnaire l'occasion d'assouvir leurs besoins de promotion et leurs désirs de puissance.

Si l'on croyait en Russie avoir trouvé dans le contrôle ouvrier le moyen de faire obstacle à ces tendances, on oublia que la sélection des ouvriers ne répondait aucunement à des critères psychologiques. La psychologie a été et est encore traitée par les partis politiques comme le parent pauvre. Les marxistes vulgaires en particulier avaient peur qu'elle ne mit en péril l'orientation matérialiste-économiste de la doctrine marxiste. Ceux-là ne la connaissaient que de seconde ou de troisième main. Ils auraient pu trouver même chez Marx que le facteur psychologique joue dans les conceptions révolutionnaires de son enseignement un rôle capital.

Le Parti Communiste comme les autres manifestait un mépris supérieur pour la psychologie et refusait de concevoir que ses connaissances puissent être utiles à la pratique politique. Il s'ensuivait que les partisans de la lutte contre la «mauvaise bureaucratie», même sérieux et de bonne foi, n'avaient aucune connaissance de base en psychologie. Leur lutte était une fausse bataille et elle devait rester telle, même si la raison profonde de ce phénomène leur restait cachée. Car une lutte réelle contre la bureaucratie aurait dû se donner pour objectif le parti lui-même. Le traitement des problèmes russes se retrouvait dans le vieux cercle vicieux : une fois qu'on y est entré, on accumule les erreurs sang parvenir à en sortir.

L'utilisation pratique de la psychologie dans le combat contre la bureaucratie ne présuppose pas seulement que l'on ait des connaissances en psychologie, niais aussi que l'on trouve un milieu qui se prête à sa juste utilisation. Un couvercle ne convient pas à tous les pots ni une doctrine à toutes les situations. En Russie en tout cas, la situation politique et sociale était telle que l'application des procédés psychologiques modernes y était impossible.

Après un long et profond esclavage, le peuple russe avait accédé à l'émancipation et à la liberté politique. Dans l'antagonisme des changements historiques, seule l'antithèse du libéralisme bourgeois pouvait succéder au féodalisme patriarcal. Le libéralisme bourgeois est indissolublement lié à l'individualisme, à l'aspiration personnelle, au désir de s'élever, à la soif de puissance et au besoin de se mettre en valeur. L'homme libéral est égoïste, ambitieux, entreprenant, il entre dans la compétition individuelle, il vise à s'enrichir dans la vie économique et à conquérir la direction et le pouvoir politique. C'est l'homme de l'ère capitaliste. Le terrain sur lequel il se bat est celui des affaires et de l'économie de marché. Son terrain politique, le parti et le parlement.

En s'organisant en parti communiste, le mouvement socialiste ouvrier en Russie a créé le terrain historiquement favorable à l'époque individualiste qui s'annonçait. Mais en voulant être en même temps socialiste, en confisquant la propriété privée. en supprimant le système de production capitaliste et ses possibilités de profit individuel, et en éliminant le parlement, le nouvel Etat soviétique a privé l'homme individualiste de presque toutes ses possibilités de se développer et de tirer parti de son énergie propre. Les tentatives d'en faire un homme socialiste, de l'engager dans les soviets, dans les collectivités économiques ou dans les communes et de lui donner les moyens de s'épanouir et de se rendre utile dans des réalisations orientées vers la vie collective, échouèrent. Il ne lui restait donc qu'un seul secteur où il pouvait éprouver et développer sa personnalité : le parti. La vie du parti devenait sa propre vie. L'homme russe après 1917 devint le type classique d'homme de parti, avec toutes ses qualités et ses défauts, toutes les vertus et perfections, tous les vices, les dogmatismes et les intolérances qui tiennent aux partis.

L'homme russe n'était pas fait. pour les pas plus que les soviets, pas plus que le soviets pour lui. Issu de la féodalité, il était trop peu habile. En tant qu'homme individualiste il était trop individualiste. Il n'avait nulle part sa place.

Mais il a trouvé dans le parti le facteur qui lui convenait. Son désir de se mettre en valeur le mena tout droit à la bureaucratie. Du pouvoir dans le parti il s'éleva au pouvoir dans l'Etat. Pendant que la bureaucratie du parti se transformait en bureaucratie d'Etat, l'homme individualiste devenait bureaucrate. Il est ainsi devenu membre de cette «couche privilégiée, étrangère aux hommes, placée au-dessus des masses », de cette nouvelle classe qui s'opposait tout naturellement au prolétariat, comme son homologue bourgeois.

Tous ces développements furent favorisés par les conditions culturelles et sociales en Russie, la faiblesse numérique d'un prolétariat peu conscient, le profond délabrement politique et économique dû à la longue guerre civile, le risque menaçant d'effondrement du pouvoir de l'Etat, la présence aux frontières des armées d'invasion et le caractère provisoire du régime socialiste tâtonnant d'une expérience à l'autre.

D'après la conception de Lénine, le pouvoir d'Etat aurait dû être expressèment aboli. Or, on avait tout fait pour le reconstruire et le consolider. Ce n'est que lorsqu'il aurait été reconstruit et consolidé qu'on pourrait vraiment l'abolir. Qui devait comprendre, qui pouvait saisir une doctrine si curieuse ? La contradiction entre la théorie et la pratique était évidente.

Mais il y avait beaucoup d'autres contradictions du même genre : le combat contre la bureaucratie et la croissance très rapide de celle-ci était l'une d'entre elles.

Les masses n'avaient pas le temps de penser à toutes ces contradictions, elles avaient trop à faire pour assurer leur survie. D'ailleurs la dictature ne tolérait aucune contradiction, cette dictature du prolétariat qui devenait chaque jour un peu plus une dictature sur le prolétariat.

Les dirigeants mettaient tous leurs espoirs sur le coup de dé de la révolution mondiale. C'est d'elle que devait finalement venir le salut du pouvoir des soviets. Ils élaboraient la recette de cette révolution mondiale jusque dans les moindres détails, décalquée du modèle russe, et en faisaient l'éloge au prolétariat de tous les pays.

Mais la révolution mondiale ne vint pas et la Russie se trouva dans une impasse. Le modèle révolutionnaire n'était pas au point, les pronostics étaient faux, la doctrine de l'Etat aussi. La distinction entre bonne et mauvaise bureaucratie n'était pas au point. La pratique de la construction du socialisme non plus. Le bolchévisme tout entier n'était pas au point.

S'il arrive dans l'histoire, dit Marx, qu'il y ait quelque chose entre la théorie et la pratique qui ne s'accorde pas, la faute en est toujours à la théorie. La théorie bolchévique n'avait pu contraindre la nécessité historique à se dérouler selon ses désirs. C'est donc là nécessité historique qui a forcé le bolchévisme à évoluer sous la pression des faits.

Lénine a déjà changé le marxisme en léninisme, Staline transforme maintenant le léninisme en stalinisme.

Ce ne fut pas l'accomplissement de la révolution mais sa fin.


CONTROVERSES ENTRE THEORICIENS

Avant la prise du pouvoir, le bolchévisme était en mauvaise posture. Il ne comptait qu'une ridicule petite secte d'adhérents et ses nombreux adversaires le prenaient violemment à parti.

Que la bourgeoisie, les agrariens, les paysans et les petits-bourgeois, dans la mesure où ils connaissaient le bolchévisme comme théorie, l'aient craint et combattu comme leur ennemi mortel, est très compréhensible. Nous n'en parlerons pas ici.

Nous parlerons pas non plus des sociaux-démocrates qui, dans la droite ligne de leur opportunisme et de leur trahison favorisèrent par leurs attaques contre le bolchévisme les affaires de la classe bourgeoise.

Nous ne parlerons pas davantage des cercles radicaux-socialistes, communistes et anarchistes qui, bien que révolutionnaires, n'acceptaient pas la doctrine bolchévique et n'étaient pas d'accord avec sa pratique politique. Il serait inutile d'entrer aujourd'hui dans les oppositions, les différences et les déviations, tant du point de vue des opinions théoriques que des attitudes tactiques que l'on trouve pêle-mêle dans le bouillonnement politique de cette époque mouvementée où chacun essayait de l'emporter.

Il paraît beaucoup plus important de considérer les différentes orientations qui ont joué et jouent encore à un moindre degré un rôle, non pas tant dans les événements de l'époque que dans la critique qui en a été faite ultérieurement. La formule : «Rosa Luxembourg contre Lénine » a surtout servi de prétexte pour dresser l'une contre l'autre la tactique révolutionnaire bolchévique et celle de la gauche allemande. Pour ce faire, toutes les déformations des faits historiques et tous les jugements hâtifs et intéressés ont été utilisés pour faire triompher une thèse sur l'autre. Comme toujours dans pareil cas, les deux parties ont perdu de vue qu'elles avaient toutes deux à la fois raison et tort.

Nous résumons ici brièvement le contenu et la signification de la controverse, car elle est un exemple très instructif de ce que des hommes, une fois englués dans le système du parti, ne sont pas capables, même dans des conditions personnelles et politiques favorables, de voir et de comprendre le caractère profondément non-révolutionnaire du parti.

Lénine comme Rosa Luxembourg vinrent aux mouvements ouvriers modernes en passant par la social-démocratie.

La social-démocratie était à l'époque le seul parti qui menait la lutte de classe du prolétariat dans un sens vraiment marxiste. Elle a trouvé en Allemagne sa forme la plus évoluée du point de vue théorique et organisationnel, pour ne pas dire sa forme classique. August Bebel et Karl Kautsky furent ses dirigeants les plus remarquables. Aussi bien Lénine que Rosa Luxembourg comptaient parmi leurs inconditionnels. Ils voyaient en eux des autorités incontestées, et dans le parti allemand l'exemple d'une organisation de formation marxiste, parfaitement construite et organisée, ayant une tactique juste et un esprit profondément révolutionnaire. Rosa Luxembourg, qui trouva en Allemagne son terrain de prédilection pour agir, et qui a connu le parti de très près, fut pour plusieurs raisons rapidement déçue et commença à adopter à son égard dès 1904 une attitude critique.

Lénine, par contre, développait comme émigrant russe et tout à fait à la manière des émigrants, une activité révolutionnaire uniquement centrée sur la Russie et qui ne visait qu'à abattre le régime tsariste. Il ne remarqua pas les profondes fissures qui commençaient à menacer la cohésion de la social-démocratie allemande. Ce n'est qu'au commencement de la guerre de 1914 que la défaillance désastreuse du parti tant admiré l'arracha à ses illusions et à ses nuages.

Rosa Luxembourg a vite saisi le caractère conservateur, bureaucratiquement rigide et stérile du parti allemand, son manque de souplesse tactique, son étroitesse traditionnelle, son peu de disposition et son incapacité à appréhender les problèmes nouveaux, l'abandon qu'il faisait de l'élan révolutionnaire en faveur des marchandages pour des augmentations de salaires, dans la politique sociale, ainsi que l'embourgeoisement de la direction du parti.

Appuyée sur un petit groupe de sympathisants, elle menait une lutte âpre et continue contre la direction du parti, contre une partie de sa presse et la tactique floue du groupe parlementaire. En 1910 elle lança une attaque frontale contre l'éminence grise bureaucratique et doctrinaire qu'était Kautsky, contre la routine prétentieuse de l'appareil du parti qui tournait à vide. Ce faisant, elle provoqua une furieuse levée de boucliers de la part de tous les opportunistes, gagne-petit, hâbleurs vaniteux et obscurs trafiquants.

Bien que l'attaque fût courageuse, il lui manquait la force d'aller jusqu'au bout. Rosa Luxembourg craignait de provoquer une scission et de créer un mouvement de gauche indépendant avec un programme vraiment révolutionnaire. Car elle était elle-même viscéralement attachée au parti, et manquer à la discipline lui semblait être une faute impardonnable. La hardiesse de sa critique n'allait pas jusqu'à lui permettre de créer un mouvement révolutionnaire concurrent. Et la direction du parti était assez intelligente pour ne pas l'exclure et la placer ainsi devant le fait accompli. [5] Même vers la fin de la guerre mondiale, au moment de rompre avec le parti lorsqu'elle rédigea les thèses-programme du mouvement Spartacus, sa résolution ne l'amena qu'à envisager la fondation d'un nouveau parti. L'idée des conseils, déjà objet de propagande et de réalisation pratique en Russie, ne l'avait pas effleurée. Il fallut beaucoup de discussions et un certain nombre de faits très contraignants pour qu'elle ajoute à son programme que la nouveau parti «ne devait pas être un parti dans le sens admis jusqu'alors». Le sens très profondément révolutionnaire de toutes les organisations de lutte prolétarienne lui demeura inaccessible. [6]

Lénine se comportait encore plus étrangement. Non seulement il ne prêta pas la moindre attention à l'opposition de Rosa Luxembourg contre le parti allemand avant la guerre, mais il ne ressentit pas le besoin en tant que social-démocrate de gauche de soutenir une camarade de lutte isolée et dans une situation précaire, ce qui n'aurait représenté aucun risque personnel vu sa position extérieure au parti. Il ne fit pas non plus la moindre tentative pour conduire la gauche allemande à la compréhension de sa théorie et de sa pratique bolchéviques pour l'encourager à adopter une position révolutionnaire conséquente. Même le conflit de 1910, qui consomma la rupture entre Rosa Luxembourg et Kautsky, ne provoqua de nette prise de position de sa part encore moins d'attaque à l'égard du parti allemand. Il resta un inconditionnel de Kautsky et persévéra dans sa politique particulariste et nationaliste en Russie. Même dans son propre domaine, il n'était pas conscient de l'importance d'une liaison et d'une tactique coordonnées, dans le cas d'une révolution en Russie, avec le parti allemand ou avec le parti polonais qui était plus ou moins directement sous l'influence de Rosa Luxembourg.

Il est étonnant que le regard de Lénine n'ait pas saisi l'ampleur de l'ensemble du mouvement prolétarien, étonnant que son esprit tant vanté pour son infaillibilité se soit laissé tromper par des événements éphémères et superficiels et que son intelligence ait été si courte qu'il ne pensa pas à créer à l'extérieur des frontières des points d'appui à sa Politique révolutionnaire qui auraient été utiles au mouvement dès la chute du tsarisme.

Mais le plus étonnant est qu'en fixant ses principes révolutionnaires, en construisant sa stratégie révolutionnaire et en développant sa tactique révolutionnaire, il soit arrivé à des résultats qui étaient l'antithèse même des conséquences que Rosa Luxembourg a tirées de ses observations critiques et de ses expériences dans la social-démocratie allemande.

Il s'est produit ceci de remarquable que l'une des personnalités les plus fortes et les plus mûres de l'époque, Rosa Luxembourg, a émis des exigences, posé des principes et défendu des thèses extrêmement proches de Lénine, et que cependant celui-ci rejeta vigoureusement et condamna avec sévérité comme étant erronées, inefficaces et non-révolutionnaires. Il serait peu marxiste de tenter d'expliquer cette opposition comme un hasard ou comme l'expression de l'antagonisme de deux intelligences, de deux caractères subjectifs ou de deux tempéraments révolutionnaires. Il serait tout aussi peu marxiste de juger cette opposition de façon uniquement abstraite et de se décider pour l'un ou l'autre système selon un schéma purement normatif. On rencontre très fréquemment ces deux erreurs. Elles ne sont possibles que lorsque l'on procède de façon non dialectique.

Par ses considérations critiques sur l'appareil du parti, Rosa Luxembourg s'était tout d'abord heurtée à l'autorité creuse, dégradante, funeste à force d'être sans fondement, des dirigeants professionnels. Partant de là, elle avait reconnu dans la bureaucratie le cancer de tout le mouvement. Quand elle commença à examiner de l'extérieur les origines du mal, elle ne tarda pas à se rendre compte que finalement toute la faute en était au principe d'une direction centralisée.

Des données de cette observation, elle déduisit qu'il était préférable de déplacer le centre de gravité du mouvement vers les masses, de développer chez les travailleurs le sens de la démocratie interne et de déserrer la rigidité des relations dans la vie du parti. Elle a résumé tous ces objectifs en disant que la social-démocratie devait être considérée comme le mouvement propre de la classe ouvrière. Cette formule était trop générale, trop abstraite, sans contenu précis et. elle a été l'occasion de beaucoup de malentendus et de mauvaises interprétations. Si Rosa Luxembourg avait réussi à la formuler concrètement en préconisant de remplacer le parti en tant qu'organisation par le système des conseils, les discussions auraient eu une plate-forme claire et les confusions auraient été éliminées. Elle ne parvint malheureusement pas à cette formulation constructive. [7]

Pas tant d'ailleurs par ignorance ou manque de familiarité avec l'idée du système des conseils que parce que, en tant que militante, elle reculait devant une rupture définitive avec le système tout entier, tout le passé et le contenu même de son monde politique. A ce point, elle ne fut pas de taille à se situer au-dessus du parti et elle n'eut pas le courage historique de tenter l'inédit. Son meilleur atout devint sa faiblesse : elle était trop l'enfant de cette époque, toujours grande dans l'analyse et la critique, toujours petite dans la synthèse et la résolution de faire du nouveau.

Le comportement personnel de Rosa Luxembourg pendant la révolution de 1918/19 semble le confirmer. [8] Elle resta perplexe, inconséquente et passive devant le mouvement lourd d'espoir des Conseils qui se développait avec succès. Elle alla même, lors du Congrès constitutif du Parti Communiste jusqu'à adopter sans retenue le mot d'ordre liquidateur qui a poignardé dans le dos le mouvement des Conseils allemands. Quel élan, quelle densité et quelle clarté elle aurait donnés au mouvement des Conseils si elle s'était placée à sa tête et si elle avait fait de la rupture avec le parti une alternative profondément révolutionnaire.

La critique la rend aujourd'hui responsable de la défaite des gauches dans la révolution allemande avec l'argument stupide que l'idée des conseils qu'elle aurait défendu n'avait pas développé un élan révolutionnaire nécessaire.

En réalité, la gauche à cette époque aurait pu à bon droit reprocher à Rosa Luxembourg de ne pas se lancer dans ces luttes avec assez d'énergie et de passion, de ne pas s'engager consciemment dans le mouvement des Conseils et de ne pas travailler à la création d'un système des Conseils.

Lénine n'aurait jamais mérité un tel reproche. Un tel système ne se déduisait en aucune façon de sa doctrine et, en préparant la révolution russe, il ne comptait certainement pas sur un mouvement de masse. Il ne s'était jamais occupé des mouvements de masse dans les pays qui l'accueillaient, tant il vivait en émigré, totalement isolé. Sa stratégie révolutionnaire était tout entière sur le papier.

Tant qu'il mit son système en pratique, il n'eut jamais affaire qu'avec un état-major de dirigeants de métier bien triés qu'il a militairement entraînés dans ses cours révolutionnaires pour les placer ensuite à la tête d'un mouvement provoqué par des masses agitées par la famine, la révolte et la démagogie. Ceux-ci avaient pour tâche d'exécuter la révolution selon un plan préparé à l'avance et, en tant que minorité formée à son école et organisée selon un centralisme sévère, de prendre la tête de la première majorité venue et de la conduire au but.

C'est là que, pour obtenir le succès, devait être trempée la matière révolutionnaire selon les méthodes exactes et rigoureuses, éprouvées et efficaces de l'esprit révolutionnaire.

Ce système révolutionnaire exprime un profond mépris, à tout le moins bien peu d'estime pour les masses. Les prolétaires ne fournissent que la chair à canons — comme dans les armées bourgeoises —, ils ne sont que les coolies — comme dans l'entreprise capitaliste. Ce qui importe, ce sont les officiers, les membres de l'état-major, les ingénieurs et les techniciens. Selon les schémas de la science des classes, énergie et matière, esprit et corps sont rigoureusement séparés. C'est le principe de direction autoritaire et centralisée, poussée à l'extrême, qui triomphe.

En effet — disent les partisans de Lénine —, et pas seulement en théorie, mais aussi en pratique.

Car le système de Lénine a été brillamment confirmé par la révolution c'est grâce à lui qu'il a obtenu la victoire en Russie.

Rosa Luxembourg, par contre, a succombé dans la révolution allemande, et, avec elle, sa stratégie et sa tactique.

La démonstration semble convaincante et tous les défenseurs du système autoritaire et centraliste la mettent sans cesse en avant avec quelque fatuité. Et pourtant elle est fausse, elle repose sur une erreur de raisonnement, sur une démonstration absolument non dialectique.

L'opposition entre Lénine et Rosa Luxembourg n'est pas en réalité une opposition entre deux personnes, deux esprits ou deux systèmes comme produits de ces esprits et de ces personnes. C'est l'opposition de deux situations historiques, de deux époques et donc des deux systèmes que les conditions de ces deux époques ont produits.

Chacune de ces deux époques a ses armes et ses méthodes propres, chacune a un système qui lui correspond.

Dans la révolution russe, il s'agit de la relève du tsarisme féodal par le capitalisme bourgeois.

Dans la révolution allemande, il s'agissait de la relève du capitalisme bourgeois par le socialisme prolétarien.

Dans la révolution russe, Lénine a été vainqueur; il a vaincu le féodalisme avec la tactique typique de la classe bourgeoise. C'était en février. En octobre il fut vainqueur de la bourgeoisie à l'aide des Conseils qu'il avait détournés du contrôle des menchéviks. Il avait vaincu deux fois, la première d'une façon bourgeoise, la seconde d'une façon prolétarienne.

Mais en détruisant les Conseils après la victoire, la victoire prolétarienne lui échappa et il ne resta historiquement que le vainqueur de la révolution bourgeoise.

Rosa Luxembourg a succombé dans la révolution allemande. Mais elle n'a pas succombé parce qu'elle ne se battait pas dans le parti, comme Lénine en Russie. Bien au contraire, elle succomba parce que la tactique du parti, devenue a-historique en Allemagne, a échoué et qu'elle-même ne fut pas capable d'utiliser l'arme des Conseils, qui correspondait à la lutte révolutionnaire de la classe prolétarienne. Si elle avait mené le prolétariat allemand dans la lutte sous le signe du système des Conseils, elle aurait vraisemblablement connu la victoire.

Ainsi, c'est la social-démocratie qui l'emporta, elle qui ne voulait que réaliser la démocratie bourgeoise à l'aide du parti. Et quand le délai imparti à cette démocratie fut passé, sa victoire s'est transformée en une défaite qui amena finalement Hitler au pouvoir.

En Russie, le bolchévisme connut le même sort. La victoire du parti de Lénine suffit pour instaurer le capitalisme, mais non pour réaliser le socialisme. Et le capitalisme, non pas au vieux sens du terme, mais conformément à son développement général, le capitalisme d'Etat. Le fascisme russe, sous la forme de la dictature stalinienne, s'est montré totalement adapté à cette nécessité économique.

Tirons donc les conclusions :

Lénine était selon sa vocation historique l'homme de la révolution bourgeoise en Russie.

Pour autant qu'il a outrepassé les limites de cette vocation, il a connu l'échec.

Rosa Luxembourg était selon sa vocation historique la dirigeante de la révolution prolétarienne en Allemagne. Pour autant qu'elle est restée en-deçà des exigences de cette révolution, elle a aussi échoué.

On peut en faire trop ou pas assez dans une révolution, à l'endroit où on est placé par l'histoire. Ce qui importe est de faire ce qu'il faut au bon moment et de façon juste.

Tout ce qui est faux est inexorablement corrigé par l'histoire. Et tous ceux qui agissent dans le mauvais sens sont jugés par elle.


LE BOLCHEVISME DEVIENT CONTRE-REVOLUTIONNAIRE

Tandis que la révolution russe s'est sérieusement efforcée, au moins dans un premier temps, d'arriver à un compromis entre le système de parti et celui des soviets, il ne pouvait en être question dans la révolution allemande.

La social-démocratie, fondamentalement et totalement non-révolutionnaire, s'opposa avec une vive hostilité au bolchévisme et à es méthodes révolutionnaires. Otto Braun avait déclaré catégoriquement en 1917 dans l'organe officiel du parti Die Neue Zeitque le fossé entre la social-démocratie et le bolchévisme était infranchissable.

Collaborer avec un parti de lutte des classes paraissait déjà aux dirigeants des syndicats embourgeoisés et corrompus jusqu'à la moelle des os être une effronterie insupportable. Les frontières étaient ainsi nettement tracées.

Mais en 1918, lorsqu'un soulèvement révolutionnaire se produisit contre la volonté du parti et que la passion des masses s'enflamma dans l'appel au système des Conseils, on aurait pupenser que les bolchéviks russes allaient utiliser cette occasion favorable d'aider également en Allemagne l'idée des Conseils à triompher. Mais de même que Lénine n'avait pas précédemment soutenu le radicalisme de Rosa Luxembourg pour en faire le centre d'un mouvement de masse vraiment révolutionnaire, de même il se sentait peu enclin à aider maintenant les gauches allemandes par des conseils révolutionnaires ou des moyens plus concrets.

Rosa Luxembourg a échoué, disent aujourd'hui ses critiques bolchéviks, par manque de suite dans les idées. Il manquait à son analyse juste de l'opportunisme allemand le courage d'aller jusqu'au bout. Fort bien, mais son courage et sa résolution auraient pu prendre deux chemins différents.

Elle aurait pu d'une part faire de l'opposition interne de la social-démocratie un mouvement propre très strictement centralisé pour s'opposer à la ligne opportuniste dans le parti et les syndicats. Cela aurait été sa tâche dans un sens bolchévik avant la guerre.

Elle aurait également pu au cours de la révolution prendre le contrôle du mouvement des Conseils et en faire l'arme du combat contre le grand poids de l'appareil officiel complètement discrédité du parti et des syndicats. C'était la tâche que lui imposait la révolution et qui aurait correspondu à la pratique du bolchévisme, qui a bien fait de même en Russie.

Rosa Luxembourg ne sut pas choisir. On ne saurait méconnaître son manque de courage et de résolution, mais le bolchévisme qui se pose aujourd'hui en critique a-t-il fait le nécessaire pour l'aider à choisir l'intérêt de la révolution allemande ? Comment s'est comporté le bolchévisme, en particulier, qui avait pris le pouvoir en Russie, face aux événements qui suivirent la défaite de Rosa Luxembourg en Allemagne ? Les a-t-il ignorés comme Lénine avant la guerre, ou bien est-il pratiquement intervenu pour modifier le cours des événements et sauver la révolution ?

Le bolchévisme avait vaincu en Russie avec un tout petit parti et avec le mouvement des soviets qui s'est rapidement amplifié. La ligue Spartacus, dont Rosa Luxembourg était l'un des dirigeants, n'était au fond qu'un petit groupe peu cohérent. N'était-il pas possible de le renforcer et de le développer selon le modèle russe pour en faire un puissant mouvement de Conseils qui serait sorti du sol allemand et dont l'impact serait devenu si irrésistible la victoire n'aurait pu lui échapper ?

Même si Lénine, et ceci reste à prouver, n'avait vu dans le mouvement des soviets qu'un moyen dont on se sert pour conquérir le pouvoir et que l'on élimine plus tard, même dans ce cas il aurait été de son devoir révolutionnaire d'encourager la gauche allemande à procéder de la même façon, de la presser de créer un mouvement des Conseils et d'exercer même, si c'était nécessaire, sa pression morale dans ce sens.

Rien de tel ne se produisit. Lénine et le bolchévisme tout entier prirent la position inverse. A peine l'idée des Conseils s'était-elle éveillée dans les masses de la révolution allemande, à peine était-elle en train de devenir un pouvoir révolutionnaire, dont la construction ne nécessitait plus que conseils et soutien, qu'elle fut attaquée dans le dos à partir de la Russie.

Le mot d'ordre révolutionnaire «Tout le pouvoir aux Conseils !», non seulement ne trouva pas d'écho en Russie, mais le brouillage systématique orchestré par les bolchéviks le rendit incompréhensible, le sabota de toutes les manières imaginables et empêcha sa diffusion. Pas le moindre encouragement. «Occupation des entreprises !», «Prise du pouvoir économique directement par les masses laborieuses !», «Implantation de la révolution dans les ateliers de production !», «Changement fondamental de tout le système législatif et exécutif !», «La volonté des masses est la toi suprême !», rien de tout cela ne fut jamais suggéré.

A la place, le mot d'ordre incroyable, qui ne pouvait agir sur les militants révolutionnaires que comme une mystification, une gifle brutale, une énorme trahison  : «Retournez dans le parti, dans les syndicats, dans les parlements !» C'était un véritable coup de poignard dans le dos. Une agression qui cassait l'élan révolutionnaire audacieux des masses. Un coup bas porté en pleine attaque décisive, au beau milieu de la prise de conscience péniblement acquise que ces prolétaires de la guerre, devenus révolutionnaires, faisaient de leur force bouillante. Un sauvage coup d'arrêt dans le feu d'une activité révolutionnaire enfin trouvée.

Et ce mot d'ordre consternant venait d'on endroit qui passait pour la citadelle de la révolution, qui semblait être pour les masses l'Olympe de la sagesse, de la résolution et de l'expérience révolutionnaires ! On ne peut exprimer l'effet de cette douche écossaise !

Ainsi donc plus de mot d'ordre des Conseils, plus de système des Soviets, plus de rupture avec le passé. Et pourquoi donc ? Pourquoi en Russie et non en Allemagne ? Comment ce qui était ici un trait de génie et le triomphe de la révolution pouvait-il être là une sottise et un crime ?

Que signifiait ce brusque revirement ? Une intrigue de la social-démocratie ? Une contre-mine de la bourgeoisie ? Un coup fourré ? Une trahison ?

Mais non, c'était bien pire. Le contre-mot d'ordre était un acte tout à fait officiel de la Politique bolchévique et Lénine l'a couvert de son nom. L'Etat-major bolchévik au complet était derrière cette capitulation de ce qui avait été un peu avant une idée de génie. Radek, commissaire bolchévik, en Allemagne, déclare au nom de ses mandants que le mot d'ordre des Conseils était une folie et que ceux qui le défendaient étaient des imbéciles et des criminels, que l'idée d'un gouvernement des Conseils en Allemagne était d'un ridicule fini et une aventure fatale.

A sa suite, une armée d'agents payés par les bolchéviks s'opposèrent à l'assaut révolutionnaire des masses allemandes. Lors du Congrès constitutif du K.P.D. la décision, prise à une écrasante majorité, de construire et de faire fonctionner le parti dans le sens de l'idée des Conseils de façon anti-centraliste, antiparlementariste et antisyndicaliste fut sabotée et rejetée sans second vote, et stupidement remplacée par la construction d'un parti centralisé et autoritaire au sens léniniste. La levée en masse d'agitateurs bolchéviks payés en dollars et le fleuve inépuisable des tracts bolchéviks submergèrent le champ de bataille de la révolution allemande. Toutes les portes d'une propagande sauvage étaient ouvertes, et tous hurlaient à pleins poumons le contre-mot d'ordre : «A bas le mouvement des Conseils ! Finie la comédie des Soviets ! Retour au parti, au parlement et aux syndicats !»

Les masses étaient indécises, découragées, désespérées, comme foudroyées. Le ricanement des réactionnaires les encerclait. Les bonzes du parti et des syndicats aiguisaient sur elles leurs moqueries et leur mépris. La presse déversa sur elles des tombereaux de calomnies concernant la mauvaise gestion des Conseils, leurs «débauches, détournements, escroqueries et histoires de femmes». Là où il y avait une résistance, les ennemis de l'ordre étaient écartés par des dénonciations, des descentes de police, des tribunaux d'urgence et des incarcérations. Partout les fonctionnaires et les militants bolchéviks se manifestaient comme agents provocateurs, indicateurs, mouchards, témoins à charge, hommes de main, comme un type de truands qu'il faut avoir connu pour comprendre où le fascisme a pu par la suite recruter si vite ses sbires.

Le mouvement allemand des Conseils succomba lentement mais irrésistiblement sous l'effet de l'action concertée de la calomnie, du mépris, de l'isolement, du soupçon, de la dénonciation et d'une propagande aussi bruyante que vindicative. Liebknecht, Rosa Luxembourg, Jogichès et presque tous les autres fondateurs de la ligue Spartacus furent assassinés. Des milliers d'autres furent emprisonnés. Noske en liquida plusieurs autres milliers dans les batailles de rues et les caves de la police. Beaucoup fuirent la barbarie de cet effondrement dans lequel les contre-révolutionnaires de l'Ouest et les révolutionnaires de l'Est se trouvaient réunis pour abattre la «folie des Conseils» des haïssables «ultra-gauches».

C'est sur les cendres du mouvement des Conseils allemands et sur la tombe de la révolution allemande que la vieille social-démocratie, les vieux syndicats et les vieux parlements fondèrent le pouvoir politique de l'Allemagne noire-rouge-or de l'après-guerre avec la bénédiction de l'Etat des soviets bolchévik.


DICTATURE SUR LE PROLETARIAT

La reconstruction de l'après-guerre fut difficile dans tous les pays. Elle était certainement plus difficile encore en Russie. Les restes putréfiés du tsarisme se mêlaient à l'orgie de sang de la guerre, les dévastations des ouragans de la révolution aux excès d'une longue et épouvantable guerre civile en un chaos pitoyable.

L'ensemble de l'économie était à terre et seuls les besoins les plus élémentaires pouvaient être tout juste satisfaits. Partout ce n'était que misère de la population, jachère, dévastations, ruines et déclin. On vivait comme dans une forteresse assiégée des derniers restes misérables d'une économie de guerre provisoire, délabrée et démembrée au point d'en être totalement inefficiente.

Une réglementation sévère était nécessaire pour apporter un peu d'ordre dans la distribution des biens de consommation existants. Ce «communisme de guerre» avait besoin d'institutions avec pouvoir délibératif et exécutif, d'un appareil administratif et d'une autorité bureaucratique pour maîtriser la pénurie, le chaos et le désordre général et contrôler la moindre bouchée.

Le gouvernement avait toujours envisagé de développer ce communisme de guerre en un système économique planifié, mais il fallait surmonter beaucoup d'obstacles pour mettre en route cette transformation : recul généralisé des surfaces cultivées. de l'industrie et du commerce, insécurité permanente créée par la guerre civile, aggravation des relations entre villes et campagne à la suite des réquisitions effectuées avec beaucoup de violence, écart grandissant entre les prix industriels et les prix agricoles, morcellement de l'économie paysanne par suite du partage des terres, manque de semences, d'engrais et de bêtes de trait, léthargie des masses après que leurs espoirs dans le socialisme eurent été déçus, épuisement général consécutif à la famine, la peur, la lutte et l'insécurité. Et non des moindres, l'incapacité notoire des instances dirigeantes à organiser les choses en grand. Le pays s'enfonçait dans un chaos de plus en plus profond.

Face au déclin, Lénine chercha le salut dans le retour provisoire aux méthodes de l'économie privée d'avant la révolution, mais cela n'apporta pas non plus le redressement escompté. La N.E.P. dut être à son tour liquidée. La collectivisation de l'agriculture fut entreprise, la campagne d'industrialisation démarra. Les finances furent remises en ordre et enfin commença le règne de l'économie planifiée. Lentement, elle émergea du fond de sa ruine et de son agonie, niais il y avait toujours des sécheresses, des mauvaises récoltes et des famines. Des millions de personnes périrent. L'énergie et la résistance des masses ne pouvaient plus supporter d'autres épreuves ni montrer plus de patience. Elles étaient dans un état d'extrême épuisement.

A chaque phase de cette évolution, la pauvreté, la famine et la pénurie généralisée n'avaient pas cessé de réclamer du secours aux autorités locales, au pouvoir législatif, à l'administration et aux bureaux, au gouvernement du pays. La nécessité fit naître les règles, les décrets, les mesures de contrainte, les contrôles et les mesures exécutoires de toutes sortes. Et c'est bien ce qui découlait de l'essence de la dictature qui avait été déclarée forme de gouvernement.

La dictature devait — selon la doctrine bolchévique -- être exercée par le prolétariat sur ce qui restait de la bourgeoisie. Leurs organes, les soviets, devaient représenter le prolétariat. Mais dans la plupart des cas, les soviets disparaissaient. Des fonctionnaires du parti ou des commissaires particuliers devaient donc en reprendre les attributions. La bureaucratisation du parti, caractéristique de tout le mouvement ouvrier des pays capitalistes, a été étendue en Russie à la totalité de la vie publique. Et elle a pris des formes d'autant plus grossières, plus dures et plus violentes que la détresse était plus grande, la population plus arriérée et la résistance plus ouverte. Le fonctionnaire de l'administration, l'homme derrière le guichet, le gendarme, le commissaire avec brassard et serviette sont devenus les représentants typiques, aussi redoutés que hais, du pouvoir de l'État. L'autorité bureaucratique dans toutes ses formes était de nouveau à l'oeuvre et elle régnait sur les masses. Dictature sur le prolétariat !

C'est ainsi qu'apparut le socialisme tant vanté !

«Et il n'y a aucun doute», écrit Trotski dans sa Révolution trahie,«si la révolution prolétarienne avait triomphé en Allemagne — et c'est la social-démocratie qui en a empêché la victoire — révolution économique de l'Union soviétique et de l'Allemagne aurait fait de tels progrès que le destin de l'Europe et du monde aurait aujourd'hui un aspect beaucoup plus favorable». En effet, cet aspect favorable existait déjà à l'époque et surtout, la Russie serait parvenue au socialisme. Mais là où Trotski se trompe, c'est quand il pense que la social-démocratie porte seule la responsabilité de cette trahison. C'est un conte que Moscou essaye d'imposer au monde pour cacher la responsabilité au moins aussi grande des dirigeants soviétiques de l'époque. Le mouvement des Conseils allemand aurait permis de corriger et de contrebalancer la trahison de la social-démocratie, mais il est tombé sous les coups de l'intervention de la Russie. Ce fut la faute impardonnable de la Russie, faute qui retomba au premier chef sur la Russie elle-même.

Naturellement, la situation très défavorable de la Russie à cette époque a des causes plus profondes encore. Il lui manquait le fort développement technique, la haute efficacité de la productivité du travail et le développement en rapport des mentalités humaines indispensables pour réaliser le socialisme. Il lui manquait toute l'époque capitaliste au cours de laquelle les techniques, la productivité du travail et les hommes atteignent progressivement un degré de maturité qui rend possible le passage à une forme socialiste de l'économie et de la société. On a voulu en Russie remplacer l'évolution organique étalée sur tout un siècle, avec ses performances matérielles et ses qualités humaines, par une théorie sophistiquée, d'habiles spéculations, des trésors de fausse logique, l'art de persuader par la grandiloquence de subtiles manoeuvres, une organisation rigide, une autorité excessive et tout un système de contrainte, de violence et de dictature. On peut maîtriser et violenter la nature jusqu'à un certain point avec des méthodes de ce genre, mais on ne peut pas modifier l'histoire et c'est là que le bolchévisme a fait naufrage.
 

Lénine s'est rongé les sangs — d'accord en ceci avec l'exigence fondamentale de Marx et d'Engels, ainsi qu'avec ses propres convictions — à tenter d'empêcher la montée d'une bureaucratie parasitaire et anti-progressiste, et de déboucher sur l'organisation d'une nouvelle forme réellement socialiste de société. Mais tout s'y opposait : l'économie rudimentaire, l'arriération de la structure sociale, le très bas niveau culturel, le manque de maturité des hommes. Et avant tout sa propre carence, qui était grande : il n'a en réalité jamais compris Marx et le problème de la dialectique historique.

En s'appuyant sur Marx et Engels, Lénine a, pour éviter la naissance d'une bureaucratie, préconisé les mesures suivantes :
1 ) délégation, mais aussi révocation à tout moment,
2 ) rémunération ne dépassant pas le salaire d'un ouvrier,
3 ) transformation de la surveillance et du contrôle en fonctions générales exercées par tous à tour de rôle, «afin que tous deviennent bureaucrates un certain temps et qu'ainsi personne ne puisse devenir bureaucrate».

Mais la réalité de la vie était plus forte que les projets faits dans les bureaux. En cette époque de grande détresse il fallait approvisionner les masses, les habituer à un système de rapports nouveaux, les instruire pour obtenir l'exécution des mesures décidées; il fallait surveiller, appuyer, encourager et éventuellement contraindre au punir. Il fallait en même temps contrôler leurs opinions, faire face à leurs critiques, briser leur résistance, combattre leur opposition, les empêcher de passer dans le camp de la contre-révolution. Il fallait réprimer les révoltes montantes, exécuter avec violence les réquisitions forcées, vaincre par les armes les guerres de paysans. On voulait supprimer l'analphabétisme, éliminer l'influence des prêtres et des religieux, il y avait des épidémies dans le pays. La chaleur de l'été et le froid de l'hiver semblaient même conspirer contre le système soviétique.

La bureaucratie avait donc beaucoup à faire. Dans tous les domaines de la vie, elle eut l'occasion de faire face à des tâches et des éventualités de plus en plus importantes, elle put s'affirmer, se confirmer et démontrer qu'elle était utile et indispensable. C'était elle qui maintenait l'ordre, freinait les masses et sauvait l'Etat. Sans son énergie et sa vigilance, il n'aurait sans doute pas résisté, Il fallut naturellement lui en être reconnaissant et c'est ainsi que la bureaucratie condamnée au «dépérissement» se transforma en quelques années en un système contraignant tel que l'histoire n'en a jamais connu.

Au cours des années, surtout après la mort de Lénine, apparurent de grandes divergences d'opinion parmi les dirigeants au sujet de la tactique politique en général et des solutions à d'importants problèmes de la vie de l'Etat en particulier. A droite et à gauche se développa une opposition grandissante contre la clique dominante du gouvernement et la position prépondérante de la bureaucratie. Celle-ci, attaquée directement et menacée dans son existence même, se mit totalement à la disposition du pouvoir politique et forma son organe de choc privilégié. Le seul fait que Staline, comme secrétaire général du parti, pouvait disposer de centaines de milliers de secrétaires locaux du parti, personnellement choisis et installés par lui, et qui étaient donc ses obligés, lui assurait un poids énorme dans la prise des décisions. Par réaction, cette croissance du pouvoir personnel a provoqué un développement grandissant de la bureaucratie. L'influence des fonctionnaires de l'Etat et de la direction de l'Est su la conduite des affaires et sur la politique générale se sont très vite réciproquement renforcées de même que, à l'inverse, ces dernières ont provoqué une augmentation du pouvoir de la bureaucratie.

La dictature du prolétariat s'est ainsi transformée à vue d'oeil en dictature d'un clan politique, puis en celle d'un tout petit groupe et finalement en dictature d'une seule personne, sans que l'on puisse dire à quel point celle-ci est prisonnière de la bureaucratie.

La démocratie ouvrière perdait son terrain et son influence dans les mêmes proportions et selon la même progression, tant dans les organisations ouvrières que dans l'appareil d'Etat. Son importance faiblissait, son droit politique de décision n'existait plus que sur le papier d'où elle ne tarda pas à disparaître. Son autonomie devenait une farce et les soviets sombrèrent au point de devenir un leurre. Le parti aussi fut vidé de sa substance, il finit par tourner à vide. Les secrétaires du parti et les autres fonctionnaires ne devaient plus être élus par les membres, mais étaient nommés par les organismes dirigeants. De même la rédaction des journaux fut investie par le haut, les mandats distribués. Les mots d'ordre, les résolutions, les manifestes n'étaient plus développés par les camarades à partir de discussions théoriques et de pratique concrète, mais décrétés par les bureaux du parti. Un service d'information sévèrement organisé communique à l'opinion le cliché de la position à adopter sur chaque problème. Il prescrit aussi toutes les initiatives, les revirements d'opinion, les déviations et les changements, et ceci de façon si uniformément stupide et sommaire, en excluant toute opposition, que des phrases de la propagande, les mots d'ordre et la tactique sont les mêmes pour l'Oural que pour la Saxe, les Asturies, le Canada ou la Terre de Feu. Il n'y avait jamais eu pire ilotisme, pire dressage de la masse à une si aveugle obéissance.

Les militants du parti ne sont plus que des figurants aux meetings, aux votes et aux autres festivités. Leur rôle d'esclaves politiques ne leur laisse que la liberté illimitée d'encenser leurs dirigeants. Il n'y a en ceci aucune différence entre Staline, «père des peuples», et Hitler, «sauveur de la nation».


LENINE COMBAT LA GAUCHE ALLEMANDE

«La chance particulière des bolchéviks en Russie était qu'ils avaient quinze ans pour mener à bien un combat préparé et conséquent contre les menchéviks (c-à-d. les opportunistes et les centristes ) et les gauches, et donc tout le temps pour préparer la lutte inévitable des masses pour la dictature du prolétariat. En Europe et en Amérique, nous devons exécuter la même tâche très rapidement». Voilà ce qu'écrivait Lénine dans un article de 1920.

Pendant la même année, il fit paraître sa brochure Le gauchisme, maladie infantile du communismequi devait préparer et fonder cette lutte. Dans les premières éditions, elle portait le sous-titre osé et discutable qui fut pour cette raison abandonné par la suite de : «Essai pour une présentation populaire de la stratégie et de la tactique marxistes».

La circonstance qui a indiscutablement en premier lieu donné l'impulsion à ce travail était que le parti bolchévik n'avait pas été capable en trois ans ou presque de construire un véritable système des soviets. Il avait sans doute conquis le pouvoir politique avec l'aide du mouvement des conseils, dont l'essence lui était pourtant étrangère, il avait proclamé la dictature prolétarienne, mais il n'avait pas avancé d'un pas dans la stabilisation du pouvoir et dans la construction de son économie. Surtout, il n'était pas parvenu à inclure le système des conseils dans l'ensemble des mesures, tenues pour socialistes, concernant la structure politique de l'Etat, et ce parce que son essence lui était précisément étrangère. Il espérait passionnément pendant tout ce temps l'avènement de la révolution mondiale, dont il pensait qu'elle était la seule à pouvoir assurer sa puissance. Mais la révolution mondiale n'était pas aux ordres de la dictature russe et elle ne s'était pas produite.

Lénine reconnut alors qu'il était nécessaire et urgent de gagner enfin le prolétariat mondial à la théorie et à la pratique, à la stratégie et à la tactique des bolchéviks. Il s'inquiétait de voir que celui-ci ne montrait visiblement pas le moindre penchant pour les méthodes bolchéviques, en dépit du triomphe éclatant que le bolchévisme avait atteint en Russie. Plus inquiétant encore était que la 3ème Internationale, créée uniquement comme instrument de propagande pour la Russie, avait échoué ou peu s'en faut, ou les masses restaient dans le sein de la social-démocratie, ou leur activité révolutionnaire les poussait à rejoindre le mouvement des conseils, et plus particulièrement en Allemagne, en Hollande et en Angleterre.

Ce mouvement des conseils, Lénine ne pouvait l'utiliser en Russie. Il s'opposait à tout effort visant à le rallier à un mouvement révolutionnaire de type bolchévik. Une machine géante de propagande avait bien été mise sur pied à Moscou, mais les agitateurs radicaux d'extrême-gauche — et Lénine lui-même en témoigne — connaissaient mieux leur affaire que les émissaires du Parti Communiste. Ils étaient certainement moins payés, mais beaucoup plus convaincus et de meilleure foi. Le Parti Communiste est ainsi toujours resté un petit groupe bruyant et gesticulant entre les deux grands camps. A sa droite, la social-démocratie a gagné la plus grande partie des déchets prolétarisés de la bourgeoisie, du moins ceux qui n'ont pas grossi les ligues réactionnaires et revanchardes; à sa gauche, le mouvement des conseils a exercé sur tous les éléments révolutionnaires du prolétariat un attrait irrésistible.

Il fallait donc donner plus de vigueur à la propagande bolchévique. Il fallait surtout faire feu de tout bois pour réduire l'extrême gauche. Car depuis que celle-ci avait été exclue et couverte de boue et d'outrages à la manière bolchévique, elle avait gagné la confiance et la considération des masses. Le système des conseils avait échoué en Russie — comment un mouvement concurrent pouvait-il avoir l'audace de prétendre prouver au monde que le mouvement des conseils était incompatible avec les méthodes bolchéviques, mais sûrement réalisable par d'autres méthodes ? Haro donc sur cette concurrence !

Furieux, Lénine s'assit dans son fauteuil et écrivit ce pamphlet vengeur. La peur enragée de perdre le pouvoir et la rage brûlante devant le succès des hérétiques guidaient sa plume. S'il avait été Staline, il les aurait déclarés ennemis publics et fait fusiller. C'est ainsi qu'il rédigea sa brochure : Le gauchisme, maladie infantile du communismeavec le sous-titre «Essai d'une présentation populaire de la stratégie et de la tactique marxistes» qui fut plus tard supprimé parce que le bluff faisait honte. Car s'appuyer sur Marx pour écrire cela, c'était du bluff et rien d'autre.

La brochure de Lénine était un écrit polémique plein de poison et de bile, agressif, grossier, un tissu de fausses interprétations, de suspicion et de falsifications, haineux et en rage de persécution comme une bulle d'excommunication, un vrai régal pour tout contre-révolutionnaire. Mais c'est en même temps, parmi tous les écrits de propagande bolchévique, celui qui dévoile sans ménagement et montre le plus clairement l'essence du bolchévisme. Le bolchévisme sans masque ! Quand Hitler interdit en Allemagne en 1933 toute la littérature socialiste et communiste, ce fut le seul écrit dont il maintint la publication. Et il savait ce qu'il faisait.

Il ne nous intéresse pas d'entrer ici dans ce que Lénine y dit sur la révolution russe, l'histoire des bolchéviks, les conflits avec les autres courants du mouvement ouvrier ou les conditions du succès des bolchéviks en Russie. Tout y est partial, discutable, contestable. Nous n'en n'avons pas la place. Nous voulons seulement insister sur les principaux points de la stratégie et de la tactique bolchéviques où s'expriment clairement les différences entre bolchévisme et extrême gauche.

Pour Lénine, la portée immédiate de son travail résidait dans la présentation de ces différences, et il les a présentée à sa manière. De son côté, l'extrême gauche a pris position et éclairé le problème de son point de vue. Il était facile à la propagande soviétique, qui travaillait avec des moyens matériels énormes, d'occulter considérablement la réfutation que donnait l'extrême gauche des thèses léninistes. Il ne s'agissait pas d'une discussion franche et honnête, mais d'une censure brutale. Ce qui correspondait à leurs intérêts immédiats. [9]

Mais les intérêts ont changé, pas en Russie, mais dans le reste du monde. A l'époque, une partie importante du public mondial a mis ses espoirs dans un avenir meilleur, dans la Russie bolchévique. Pour la plupart, cet espoir s'est aujourd'hui envolé et tourné vers le fascisme. Cela nous amène à comparer le bolchévisme et le fascisme. Que montre cette comparaison ?

Une ressemblance stupéfiante dans les dispositions fondamentales des deux systèmes, la doctrine du pouvoir, le principe d'autorité, l'appareil de la dictature, la dynamique de la normalisation et les méthodes de contrainte physique : nous parlerons de tout cela plus en détail.

Qu'il soit dit ici que l'écrit, de Lénine correspondant à un besoin politique momentané, celui de clarifier l'essence du bolchévisme avec le fascisme comme toile de fond. Lénine a rendu un très grand service à ce débat. En croyant abattre l'extrême gauche, Lénine pensait sauver le pseudo-socialisme du bolchévisme et, en sauvant ce pseudo-socialisme, il fonda le fascisme. Le livre épargné par la haine de Hitler témoigne contre lui.


UN PARTI ? QUAND ET POURQUOI ?

La polémique de Lénine contre l'extrême gauche se concentre sur quatre points : parti, syndicats, parlement et compromis.

D'abord le parti.

Lénine avait fondé son parti, qui s'appelait à l'origine social-démocratie russe et formait une section de la IIe Internationale, non en Russie mais en émigration à l'étranger. Depuis la scission de Londres en 1903, l'aile bolchévique ne formait qu'une secte peu nombreuse, dont les membres les plus capables étaient l'avant-garde groupée autour de Lénine. Les masses bolchéviques n'avaient même pas d'existence sur le papier, elles n'existaient que comme des chimères dans les calculs révolutionnaires des dirigeants.

L'avant-garde était formée scientifiquement, avec une discipline sévère, entraînée révolutionnairement et constamment tenue et contrôlée par des épurations répétées. Ce petit parti était pour ainsi dire l'école de guerre de la préparation révolutionnaire. Ses principes d'éducation de base étaient : autorité inconditionnelle du dirigeant, centralisation sévère, discipline de fer, dressage continu des opinions, combativité et dévouement, disparition complète de la personnalité dans l'intérêt du parti.

Ce que Lénine créa de cette façon était un corps d'officiers, une élite d'intellectuels, une tête, une avant-garde qui, une fois jetée dans la révolution, devait s'emparer de la direction et maîtriser le succès obtenu.

Il est inutile d'essayer de déterminer logiquement et abstraitement si cette espèce de préparation à la révolution est juste ou fausse. On ne peut résoudre cette question que par la dialectique en cherchant où elle s'articule : de quelle révolution historique s'agit-il ? Quels buts devait-elle se donner ? S'agit-il d'une révolution bourgeoise ou prolétarienne ? Le parti hiérarchisé et l'idéologie des dirigeants étaient justes en Russie ou il s'agissait d'une révolution bourgeoise tardive. Le parti avait là la tâche d'abattre le système féodal du tsarisme et de créer une société bourgeoise. Plus la volonté du parti dirigeant est rigide et se donne pour seul but cette révolution, plus la conquête et la formation du pouvoir sont conscientes et déterminées et plus la constitution de l'Etat bourgeois sera couronnée de succès, plus la position de la classe prolétarienne aura de perspectives de développement dans le nouvel Etat.

Mais ce qui est une bonne solution pour une révolution bourgeoise n'est pas forcément valable pour une révolution prolétarienne et ce, pour la bonne raison qu'elles ne se donnent pas les mêmes objectifs, qu'elles doivent compter avec des conditions et des moyens différents et qu'elles poursuivent d'autres buts.

D'après la méthode révolutionnaire de Lénine, les dirigeants sont à la tête des masses; ils incarnent la formation révolutionnaire parfaite, l'intelligence de l'avant-garde, la supériorité intellectuelle dans la compréhension de la situation et dans le commandement des forces combattantes. Ce sont des spécialistes rompus à la révolution, des stratèges professionnels, des généraux dans la bataille.

Or, cette distinction entre tête et corps, entre les intellectuels et la masse, officiers et simples soldats, correspond au dualisme de la société de classe, au sommet et à la base, caractéristiques de l'ordre bourgeois. Une classe ou une couche en haut, dressée à commander, décidée et préparée, et une autre classe en bas, censée suivre, forcée d'obéir et soumise à une volonté étrangère. La conception du parti de Lénine est née de cet ancien schéma de classe. Son parti n'est qu'une réplique de la réalité bourgeoise et de ses lois.

Celui qui veut fonder un ordre bourgeois trouve dans la séparation entre dirigeants et masses, avant-garde et prolétariat, la condition exacte qui correspond aux conditions et aux buts de la préparation de la révolution. Ses chances de réussir sont d'autant plus grandes que la direction est plus instruite, consciente et intelligente, et que les masses sont plus soumises et plus obéissantes aux injonctions et aux ordres des dirigeants. Lénine voulait une révolution bourgeoise en Russie, son avant-garde en tant que parti était tout à fait adaptée à la situation. Mais lorsque la révolution a changé de caractère et est devenue prolétarienne,

Lénine n'a rien changé à sa méthode révolutionnaire et ses artifices tactiques et stratégiques échouèrent. S'il finit par vaincre, il ne le dut pas à son avant-garde, mais au mouvement des conseils venu du camp des menchéviks. Et quand, après la victoire, il se sépara du mouvement des conseils, tout le succès de la révolution est inévitablement retombé dans la sphère des rapports bourgeois, dont Saline est le dernier héritier et le continuateur. L'Etat soviétique, annoncé au son des trompettes ressemble aujourd'hui à s'y méprendre aux Etats fascistes et les fioritures socialistes et les ornements soviétiques en trompe-l'oeil ne changent rien à sa vraie nature.

Il faut avoir le courage de dire que Lénine n'avait aucun sens de la dialectique, qu'il était tout à fait incapable de voir les choses dans leur enchaînement historique et dans les rapports de nécessité dialectique. Sa pensée est tout entière mécaniste et fonctionne selon des lois rigides et des principes immuables. Pour lui, il n'y avait qu'un seul parti réellement révolutionnaire, le parti bolchévik, une seule révolution, la révolution russe. Il n'y avait qu'une seule méthode révolutionnaire, idéale, sûre et victorieuse, la sienne. Ce qui valait pour la Russie devait aussi valoir pour l'Allemagne, la Hollande, la France, l'Angleterre, l'Amérique, la Chine, la Somalie et l'Hindoustan. Ce qui avait été juste pour la révolution bourgeoise en Russie devait l'être pour les révolutions prolétariennes du monde entier. La dynamique d'une formule tournait avec une monotonie monomaniaque dans un cercle égocentrique sans se soucier des différences de temps et d'espace, de matériau et de milieu, des degrés de développement et des niveaux culturels, des hommes et des idées. C'était la dictature incarnée de l'ère des machines dans la politique, des techniciens et des monteurs de la révolution, des inventeurs de la normalisation de l'être social, des robots d'acier révolutionnaires. C'est pourquoi le sens profondément révolutionnaire d'un abandon radical de la tradition du parti lui resta toujours caché. Il n'a jamais compris le secret de la nouvelle orientation socialiste du système des conseils, qui a été pour lui un instrument momentané et non un principe de base de la conception socialiste. Il ne comprit jamais la destruction du pouvoir, de la contrainte et de la terreur de la dictature comme moyen de libérer les hommes. Son univers politique se divisa toujours en deux hémisphères : celui de l'autorité, de la direction et de la violence d'un côté, celui de l'obéissance, de la formation de cadres et de la subordination de l'autre. Dictature et discipline sont les mots qui reviennent le plus souvent dans ses écrits.

Il est très compréhensible qu'il ait été déconcerté et révolté par le mouvement d'extrême gauche qui osait s'opposer à sa stratégie révolutionnaire. C'est ce qui explique qu'il ne fut pas capable de voir dans son comportement des raisons objectives, mais seulement déraison, sottise, confusion de pensée, stupidité, frivolité, bassesse, méchanceté et vulgarité. Il devient ainsi clair que ses pires accès de fureur aient été provoqués par l'exigence, qui allait de soi pour les communistes de conseils : que les prolétaires doivent enfin prendre en main leur propre destinée.


REVOLUTIONNER LES SYNDICATS

Prendre en main sa propre destinée — c'est la phrase-clé qui permet de comprendre toutes les questions, le pivot de toutes les oppositions entre les bolchéviks et l'extrême gauche. C'était le cas pour le parti, ce le fut aussi pour les syndicats.

Les formations d'extrême gauche pensaient que les ouvriers révolutionnaires n'avaient plus rien à faire dans les syndicats réactionnaires, que leur tâche était de développer des formes propres de lutte issues de leur pratique dans les entreprises. Elles poussaient donc à la formation d'organisations d'usines susceptibles de constituer la base de l'organisation des conseils.

Lénine était tellement irrité par ce projet qu'il ne maîtrisait plus ses reproches et ses accès de fureur. Il réprimanda d'anciens militants éprouvés et expérimentés comme le ferait un adjudant vis-à-vis de recrues dans la cour d'une caserne allemande. Bien sûr, il croyait avoir objectivement raison. Sans doute, mais uniquement dans le sens où la police de l'ordre bourgeois a raison contre un mouvement ouvrier dans l'illégalité qui exige un autre ordre social, le sien.

Plus forts étaient ses écrits et plus puissante sa voix, plus ses arguments étaient faibles et son point de vue insoutenable. Pour démontrer que la position de l'extrême gauche était fausse et contre-révolutionnaire, il ne pouvait guère avancer que l'expérience des bolchéviks en Russie. Mais les Hollandais n'étaient pas des Russes et les Allemands avaient affaire à la révolution allemande. Il leur était donc facile, et ils avaient raison de le faire, de repousser l'arrogance non dialectique qui prétendait prescrire despotiquement au monde entier les expériences spécifiques d'une époque donnée dans un pays donné et dans des circonstances données comme la seule sagesse universellement valable. Ils pouvaient aussi repousser avec un sourire cette présomption qui poussait l'autarcie intellectuelle jusqu'à ne reconnaître de valeur historique et révolutionnaire qu'à ce qui avait poussé sur son propre fumier, avait été pétri dans son propre pétrin et cuit dans son propre four.

L'a b c de l'expérience socialiste veut que les syndicats aient une grande importance pour la lutte des classes au commencement du mouvement ouvrier et qu'ils puissent devenir de solides points d'appui pour l'émancipation prolétarienne. Il n'était pas utile que Lénine en fasse la confidence au monde entier comme si c'était une invention toute nouvelle. D'ailleurs ce n'est qu'une demi-vérité. Celui qui ne se contentait pas des expériences de la secte bolchévique et de la Russie arriérée en savait un peu plus, notamment que les syndicats, qui sont au début de leur existence le véhicule du progrès et le moteur du développement, ont coutume de devenir sur la fin des freins au développement et des agences de la réaction.

Lénine lui-même n'avait-il pas fait allusion à cette réalité «indiscutable» qu'avec le temps s'était formée une «aristocratie ouvrière corporative, étroite, égoïste, sans entrailles, cupide, philistine, d'esprit impérialiste et corrompue par l'impérialisme» ? [10] Eh bien, c'est précisément cette corporation corrompue, cette bande de gangsters qui domine le mouvement syndical. Elle a exercé, particulièrement pendant la révolution allemande, sa piraterie moderne au détriment des masses. C'est elle que les formations d'extrême gauche visaient en exigeant que les travailleurs rompent toute relation avec eux.

Lénine a obstinément refusé de comprendre de quoi il s'agissait. Aux vieux syndicats chargés de vices, il opposait les jeunes syndicats de Russie et leurs vertus. D'un côté, beaucoup de choses allaient mal, disait-il, de l'autre tout bien. Il suffisait de s'en tenir au bien, c'est-à-dire que pour rester chaste, il fallait garder sa virginité. Un excellent précepte !

N'était-ce une fois de plus qu'un manque de sens dialectique ou plutôt de la prestidigitation ?

S'en tenir au bien, cela signifiait pour Lénine rester dans les syndicats. Car, d'après Lénine, il faut travailler là où sont les masses. Mais où sont les masses ? Dans les bureaux des syndicats ? Dans les cercles des bonzes ? A huis clos, dans les réunions secrètes du conseil supérieur avec les capitalistes ? Dans les banques où les leaders touchaient leurs chèques pour les services rendus ? Ou bien seulement dans les réunions ordinaires de militants ?

Nulle part, à aucun de ces endroits ne se trouvent les masses.

Elles se trouvent uniquement et sans aucune exception dans les usines, les ateliers de production, les équipes, bureaux et autres lieux de travail.

C'est là en réalité l'endroit où il faut agir. La lutte n'est pas une affaire extérieure à l'usine, étrangère aux conditions de travail, elle n'est pas une corvée faite le soir après le travail ou un sport du dimanche; elle s'assimile au travail salarié, aux conditions de travail et au sort social des ouvriers. Etre esclave du travail et mener la lutte des classes est une seule et même chose et il doit en être ainsi dans la pratique.

Où se joue alors la Grande Charte des exigences prolétariennes ? Nullement dans les bureaux des syndicats à l'aide de manifestes, dans des salles de cafés au moyen de résolutions, dans les rues et les parcs sous forme de meetings, devant les portes des usines à coups de grèves, mais bien dans les entreprises elles-mêmes avec l'organisation d'usine, laquelle s'édifie sur la base du système des conseils. Et qu'édifient les capitalistes eux-mêmes, dont l'organisation du travail, passant aux mains des ouvriers, devient automatiquement une organisation de lutte selon leur volonté consciente.

Dans cette organisation d'usine, il n'y a aucune place pour les dirigeants de métier, aucune séparation entre dirigeant et masse, aucune différence hiérarchique entre l'intelligence et le travail, la tête et les bras, aucune place pour l'égoïsme, le parasitisme, la dépravation et la corruption, aucune condescendance, fossilisation ou embourgeoisement. Ici, chacun est compagnon de travail en même temps que compagnon de lutte, toujours en contact réciproque avec l'autre, aiguillonné par la même volonté de combattre, sous le contrôle de tous et toujours avec la vive conscience de sa responsabilité.

C'est là que les ouvriers ont vraiment leur destin dans leurs propres mains.

Mais Lénine ne voulut rien savoir de cette solution ait problème des syndicats. Ce qu'il proposait était uniquement de réformer et de gagner de l'intérieur les syndicats à la révolution. Et comment cela devait-il se passer ? Simplement en remplaçant les bonzes social-démocrates par des bonzes bolchéviks. C'est comme l'oeuf de Christophe Colomb !

Lénine restait en toutes circonstances fidèle à sa croyance naïve qu'il existe une bonne et une mauvaise bureaucratie. La mauvaise pousse sur le sol social-démocrate, la bonne sur le terrain du bolchévisme. C'est pour lui une loi de la nature, presque une prédestination métaphysique.

Vingt ans d'expérience de la politique syndicale des bolchéviks ont dévoilé l'extravagance et le ridicule de cette croyance. Conformément aux directives de Lénine, les communistes ont tout tenté pour révolutionner les syndicats. Le succès fut nul. La tentative de fonder une forme de syndicat nouveau s'est soldée par un échec car la rivalité révolutionnaire entre dirigeants de la social-démocratie et ceux du bolchévisme s'est révélée n'être en pratique qu'une rivalité dans la corruption.

Les précieuses énergies de la lutte ouvrière ont ainsi été gaspillées pendant vingt ans dans des expériences insensées et sans avenir du lieu d'être jetées dans la lutte contre l'impérialisme et le fascisme. Les masses, qui étaient sûres de leurs propres forces, ont été systématiquement empêchées de passer aux actes, elles ont vu leur activité fourvoyée, ont été découragées par les nombreuses erreurs et frustrées de leur victoire.

Dès 1918 Rosa Luxembourg se plaignait amèrement que «le plus grand acquis moral que la classe ouvrière ait jamais amassé» se soit trouvé «sacrifié inutilement et sans retour» par les bolchéviks. Cette plainte est aujourd'hui mille fois plus justifiée.

Mais ce n'est pas tout. Par ses méthodes, le bolchévisme a directement travaillé pour le fascisme. Dicter, corriger, contrôler chaque pas des masses, prévenir et saboter toute velléité d'indépendance, décevoir et affaiblir le moindre mouvement de confiance en soi par des insuccès artificiellement provoqués et les intimider pour les tentatives suivantes — c'est le chemin direct qui a finalement conduit à la soumission sans résistance au pouvoir fasciste.

La victoire du fascisme n'a pu être si facile que parce que les dirigeants des partis et les syndicats ouvriers avaient tellement dressé, émasculé et corrompu le matériel humain qu'il est devenu la proie consentante de l'assujettissement, auquel il avait été éduqué pendant des décennies.

Parmi les coupables, Lénine est sans doute l'un de ceux qui portent la plus lourde responsabilité.


PARLEMENTARISME

Le rôle de Lénine dans le problème du parlementarisme reproduit fidèlement celui du défenseur et de l'apôtre d'une institution politique dépassée qui est devenue un frein à l'évolution politique et un danger pour l'émancipation révolutionnaire des masses prolétariennes.

Et il est toujours contraint à ce rôle par le fait qu'il pense à une autre révolution que ses interlocuteurs et qu'il ne veut surtout pas admettre que les lois de la révolution prolétarienne ne sont pas les mêmes que celles de la révolution bourgeoise.

Alors que les groupes d'extrême gauche appelaient à refuser le parlementarisme sous toutes ses formes, à ne pas participer aux élections et à ne pas reconnaître leurs décisions, Lénine jetait tout le poids de sa passion en faveur de la participation aux élections et aux actions parlementaires.

L'extrême gauche déclarait que le parlementarisme était historiquement dépassé qu'il avait perdu depuis longtemps sa valeur de tribune de propagande, qu'il formait un dangereux foyer de corruption pour les dirigeants et les masses, qu'il endormait dans le meilleur des cas la conscience politique et révolutionnaire par l'illusion de réformes et qu'au pire il constituait le centre et l'organe principal de la contre-révolution. C'est pourquoi il devait être détruit et, si ce n'était pas possible, saboté et dénigré afin de lui enlever dans la conscience des masses sa signification traditionnelle, héritage du meilleur passé bourgeois.

Pour appuyer son opinion opposée, Lénine dut se sauver par un argument spécieux : la distinction entre dépérissement politique et dépérissement historique.

Le parlementarisme, tel était son argument, était historiquement dépassé et il fallait donc l'écarter par principe, mais il n'était pas encore politiquement dépassé et il fallait de ce fait compter avec lui, en y participant, et donc en votant, en allant au parlement et en reconnaissant les actions parlementaires. Astuce géniale, qui permet ainsi de présenter n'importe quel problème sous le subterfuge de sa double face.

De la sorte, le capitalisme est historiquement dépassé, mais pas encore politiquement. Eh bien, faisons un compromis avec lui ! Vive l'opportunisme ! Le combattre de façon révolutionnaire, vouloir même l'abolir n'aurait aucun sens tant qu'il n'est pas politiquement dépassé.

De la sorte la monarchie est historiquement dépassée, mais pas encore politiquement. Tant qu'il en est ainsi, le prolétariat n'a aucun droit de la déposer. Il put en débattre avec elle, voter sur son droit à l'existence, prendre des résolutions majoritaires et exiger théoriquement la république. Mais pas davantage ! Peut-être lui est-il même possible de pactiser avec la monarchie et la préférer à la république. Lénine en serait d'accord.

De la sorte, l'Église est historiquement dépassée ma s pas encore politiquement. Les masses, et c'est un critère important pour Lénine, lui sont encore en grande majorité liées. C'est donc un devoir révolutionnaire de lui laisser les mains libres et de collaborer. Que les libres penseurs et les athées la combattent, c'est agir stupidement de façon non-révolutionnaire. Le vrai révolutionnaire prend son livre de prières sous le bras et va à la messe tant que l'Eglise n'est pas politiquement dépassée.

Pendant ce temps le capitalisme peut aggraver l'esclavage des masses avec l'appui de la monarchie et de l'Eglise jusqu'à essouffler leur élan révolutionnaire et étouffer leurs désirs républicains et athées. Le prolétariat n'a qu'à attendre que le capitalisme, la monarchie et l'Eglise soient politiquement dépassés. En quoi consiste le dépassement politique, comment il se produit ? Cela, seul Lénine le sait.

Les forces d'extrême gauche pensent que la tête de l'hydre doit être abattue partout où on la rencontre. Mais Lénine ordonne de la laisser vivre, de parlementer avec elle et de jouer à la politique jusqu'à ce qu'elle rassemble assez de force et de courage pour provoquer la mort de son naïf ennemi par une morsure venimeuse.

Nous butons toujours sur la même regrettable constatation que Lénine est incapable de distinguer la révolution bourgeoise et la révolution prolétarienne comme deux catégories historiques totalement différentes. Il s'appuie sur « l'expérience de plusieurs révolutions, sinon de toutes » qui lui prouvent combien «il est utile, surtout en temps de révolution, de combiner l'action des masses en dehors du parlement réactionnaire, avec celle d'une opposition sympathisant avec la révolution (ou mieux encore : soutenant directement la révolution) à l'intérieur de ce parlement». Mais quelles sont les révolutions qui fournissent toutes ces preuves à Lénine  ? Uniquement des révolutions bourgeoises. Dans celles-ci, il va de soi que les groupes ou fractions d'opposition parlementaire appuyant ou s'approprient les actions de rues. Car les parlements — cf. les exemples classiques de la France et de l'Angleterre ! — sont les centres et les instruments essentiels de ces révolutions. Il en va tout autrement pour la révolution prolétarienne à laquelle se réfèrent les exigences de l'extrême gauche. Ici le parlement n'est plus ni théâtre, ni arène de combat, ni centre de l'action, ce n'est plus qu'un oripeau pourri qui ne mérite que le feu.

Lénine ne peut s'affranchir de la superstition qu'il s'agit dans les époques révolutionnaires d'avoir de grandes victoires aux élections parlementaires, de former au parlement des groupes nombreux et bruyants. Il a toujours considéré comme un succès d'avoir la majorité à force de trucs et de manoeuvres. Quelle vision et quelle suffisance petites bourgeoises !

La classe bourgeoise a toujours assez de moyens, contre toutes les victoires électorales, l'importance des groupes parlementaires et des scrutins, pour faire prévaloir en dehors du parlement sa volonté réactionnaire sans tirades oratoires ni manoeuvres en coulisse, sans consulter les députés ni tenir compte des résultats d'un vote. Dans les époques révolutionnaires, chaque victoire parlementaire cesse d'être une victoire, elle n'est pas toujours même une action. Le seul fait que le parlement existe encore dans des situations révolutionnaires pour la majorité de la population est le symbole que le rôle de la bourgeoisie n'est pas encore terminé et qu'elle a encore des atouts. Ce fait est décisif pour la psychologie des masses et les réactions de l'opinion publique. Car en fin de compte chacun sait que derrière les parlements, il y a les canons lorsque ceux-là ne suffisent plus. Lénine semble l'avoir oublié.

Il vit encore dans un monde imaginaire qui lui permet de croire que le parlement est une école pour les dirigeants, qu'il les forme, les éprouve et les éduque pour un travail révolutionnaire. Ce faisant, il pense au parlement des premiers temps de la bourgeoisie et à l'activité révolutionnaire de ses membres bourgeois. Le parlement de la période de décadence de la bourgeoisie est par contre un marais de corruption, un foyer de peste d'où montent les exhalaisons permanentes de l'embourgeoisement, de la dégénérescence, de la dépravation, de l'hésitation et de la mentalité contre-révolutionnaires. Et cette infection qui émane de lui est un danger, sinon directement pour les masses, du moins indirectement par la voie des dirigeants subornés, corrompus, intimidés et soucieux de leurs prébendes. Il y eut par exemple en Allemagne une époque où la réaction pouvait faire passer au Reichstag toutes les décisions qu'elle voulait en menaçant le dissoudre le parlement si la mesure n'était pas votée. Les communistes tremblaient devant la dissolution et la perte des indemnités qui y étaient attachées de la même peur panique qui saisissait les sociaux-démocrates, et ils disaient amen à tout. Un assaut contre la bastille parlementaire aurait alors marqué le commencement d'une vraie libération des masses d'un système de corruption morale permanente. Seule l'élimination radicale de ce cloaque aurait encore pu apporter la délivrance, mais cela serait allé contre les règlements révolutionnaires de Lénine.

Sauver les hommes de leur esclavage intellectuel, de l'empoisonnement de la volonté et de la confusion de l'esprit importait peu à Lénine. Pour lui la tâche profonde et vraie de la révolution n'était pas de transformer l'esprit des hommes, de les libérer du monde de l'aliénation ou des abîmes de leur situation inhumaine. Il comptait comme un bourgeois, appréciait le plus et le moins, le dû et l'avoir, les profits et les pertes. Et il se représentait lors de ces opérations de comptabilité commerciale des choses toujours concrètes et superficielles : nombre de membres, voix aux élections, sièges au parlement, résultats de votes et trophées de victoire. Un comptable bourgeois comme homme d'affaires politique, comme spéculateur révolutionnaire.

Ce trait de son caractère devient particulièrement évident lorsqu'on examine sa position dans la question du parlementarisme en Russie.

D'après lui, le parlement n'était pas encore politiquement dépassé en Allemagne. Quelle était donc la situation en Russie ? Etait-il déjà dépassé pour les masses qui se trouvaient encore au seuil d'une époque capitaliste-bourgeoise ? Non, répond Lénine, «nous avons participé aux élections pour le parlement bourgeois de Russie, pour l'Assemblée Constituante, en septembre-novembre 1917» [11]. C'est exact et même mieux : les bolchéviks ont même impétueusement exigé la convocation de l'Assemblée Constituante et ont même élaboré leur propre régime électoral. Partout donc une complète adhésion au système parlementaire. Mais que se passa-t-il quand la Constituante fut élue ? Elle a été dissoute, par les mêmes bolchéviks. Et pourquoi ? Parce qu'entre temps les masses avaient opéré un tournant vers la gauche et que, de ce fait, elle ne correspondait plus à la nouvelle situation. La participation des bolchéviks aux élections avait donc été un mauvais calcul et l'expérience avait échoué. Pour sauver leur position, ils furent amenés à abattre le parlement. Ils firent exactement ce que l'extrême gauche voulait faire en Allemagne.

D'après Lénine, le parlement n'était pas encore politiquement dépassé en Allemagne. Il devait donc continuer d'exister pour les révolutionnaires. En Russie par contre, il était devenu mûr pour sa destruction du jour au lendemain, en une nuit. Ce qui était une bêtise, une erreur et même un crime chez une majorité d'ouvriers de l'industrie politiquement très instruits et très conscients était un glorieux exploit, historiquement juste et révolutionnaire, chez des paysans et des prolétaires ruraux analphabètes à 80%, arriérés par des siècles de féodalisme et sans formation politique. Quel miracle !

Si la structure de la Constituante ne correspondait plus aux structures politiques de lapopulation, il aurait été très possible de provoquer de nouvelles élections et de faire élire une nouvelle Assemblée. C'est du moins ce qui aurait été logique selon la conception qu'avait Lénine du droit historique du parlementarisme à exister. Mais rien de cela ne se produisit. La Constituante fut immédiatement et définitivement abolie car, selon Lénine, un Etat soviétique n'avait plus besoin de parlementarisme.

Mais la Russie en novembre 1917 était-elle un Etat soviétique ? Au mieux, elle avait l'intention de le devenir. Comme la suite le prouva, ce n'était qu'une exaltation audacieuse, follement audacieuse même, d'une petite clique de dirigeants qui a spéculé avec bonheur sur les soviets pour arriver au pouvoir. En réalité, le système soviétique ne vit jamais le jour sauf sous la forme de fiasco et d'échec politique. L'Etat des soviets tant désiré est devenu en fait l'Etat du parti, l'Etat de la bureaucratie. Un Etat qui, de par sa nature bourgeoise, avait nécessairement besoin d'un parlement.

Les maîtres russes auraient dû en revenir au système parlementaire lorsqu'il se fut avéré que celui des soviets n'était pas applicable. Ils auraient été en. accord avec les lois organiques du développement historique. Cela aurait été bien sûr une concession au principe bourgeois, mais la voie du développement économique et social de la Russie n'est-elle pas pavée de concessions innombrables au principe bourgeois ? Et le retour avoué au parlementarisme n'aurait-il pas été plus honnête et plus digne que le mensonge de l'Etat soviétique ? Non — fut la réponse fournie en Russie. Nous sommes pour le maintien du parlementarisme en Allemagne, bien qu'il soit mûr pour être aboli, et pour son abolition en Russie, bien qu'il soit pratiquement et historiquement nécessaire. Nous sommes pour l'établissement du système des conseils en Russie, bien qu'il lui manque toutes les conditions de son existence et les possibilités de son fonctionnement, et pour l'interdire en Allemagne, bien que là le système de parti et du parlement ait fait son temps et ne demande plus qu'à être aboli. Que de confusions et de contradictions !

Les nombreux propos que Lénine tenait sur la dialectique ne servaient qu'à compenser le fait qu'il en manquait totalement. Dans la question du parlementarisme, il était tout aussi incapable de penser et d'agir dialectiquement. Le parlement était pour lui le parlement, une notion abstraite perdue dans un espace vide, toujours égale à elle-même chez tous les peuples, partout et toujours. Il sait bien que le parlementarisme traverse beaucoup de stades au cours de son développement. Il démontre dans ses écrits les variations de la notion de parlementarisme et la multiplicité des formes de son existence concrète. Mais savoir n'est pas pouvoir. Et il ne fait dans sa tactique et sa stratégie révolutionnaire pas le moindre usage de la dialectique. Il oppose toujours dans la polémique le jeune parlement du temps de la montée de la bourgeoisie et la vieille forme du temps de son déclin. C'est pourquoi le parlement est chez lui un facteur qui aide la révolution, alors qu'il est, dans les vieux pays capitalistes — et c'est son rôle dans la politique menée par l'extrême gauche — un élément frein que la révolution prolétarienne doit éliminer aussi vite que possible, ou au moins combattre et saboter. Au lieu d'être une école et un terrain d'entraînement pour les dirigeants révolutionnaires, comme Lénine le pense, il est, avec sa politique sociale prédominante, le berceau de l'opportunisme et du réformisme, le laboratoire de la dégénérescence et de la corruption. C'est là que naît la vague de paralysies, de compromis, d'abandons, de trahisons qui existe dans tous les partis, les syndicats et les révolutions à travers leurs parlementaires, représentants prébendiers, dignitaires, parvenus et parasites divers du mouvement ouvrier.

Lénine voulait que les dirigeants ambitieux et dressés pour le succès accomplissent leurs conquêtes révolutionnaires même dans les marais et la boue, sans se soucier des sacrifices qu'il faudrait consentir.

Les formations d'extrême gauche voulaient par contre que les marais soient asséchés à temps pour que des hommes sains, libérés de toute la teigne et la lèpre du passé, puissent entrer en hommes nouveaux dans une ère nouvelle.


POLITIQUE DE COMPROMIS

Les sociaux-démocrates allemands avaient pendant la guerre honteusement trahi la cause du mouvement ouvrier. Ils étaient ensuite, contre leur gré, devenus les héritiers de la révolution allemande; mais ils n'en comprenaient pas le sens et en désapprouvaient les objectifs. Leur nature profondément bourgeoise qui, dans les heures décisives, s'était révélée à nu les a de nouveau conduits sur le chemin de l'opportunisme. C'était le chemin de la trêve, de la collaboration des classes, du front populaire avec les démocrates et les cléricaux. La ligne de partage entre prolétariat et bourgeois fut repoussée dans la classe bourgeoise elle-même entre petite et grande bourgeoisie. Le prolétariat n'avait plus de représentation propre. La lutte des classes n'était plus menée qu'à travers de pseudo-combats, elle était pratiquement liquidée. Pour s'opposer à cette trahison ouverte, les formations d'extrême gauche mirent en avant le mot d'ordre : Pas de compromis avec la contre-révolution ! Retour à la ligne claire de la lutte des classes !

Il s'agissait donc d'un cas très concret, d'une prise de position, politique sur un problème déterminé, à un moment et dans une situation déterminés qui exigeait une décision en Allemagne. Et non pas d'un programme pour l'éternité; pour l'univers entier, pour l'histoire de toutes les révolutions futures. C'était simplement la position de l'avant-garde révolutionnaire de la classe ouvrière allemande en 1919 contre la politique de compromis social-démocrate. Il s'agissait en l'occurrence de pédagogie dialectique directe.

Mais Lénine, incapable de la reconnaître comme telle, éleva ce problème, qu'il fallait résoudre dialectiquement, à un problème général et fit d'une revendication à traiter par la dialectique une revendication abstraite de principe.

Restant fidèle à sa vieille méthode polémique, il opposa aux problèmes de la révolution prolétarienne en Allemagne l'expérience de la révolution bourgeoise en Russie.

Ainsi il écrit : «Jusqu'à la chute du tsarisme, les sociaux-démocrates révolutionnaires russes recoururent maintes fois aux services des libéraux, c'est-à-dire qu'ils passèrent quantité de compromis pratiques avec ces derniers.... tout en soutenant sans discontinuer la lutte idéologique et politique la plus implacable contre le libéralisme bourgeois et contre les moindres manifestations de son influence au sein du mouvement ouvrier. Les bolchéviks ont toujours suivi cette politique». [12]

Socialistes et libéraux marchaient plus ou moins la main dans la main dans le combat contre le tsarisme. Tous deux voulaient la chute du tsarisme, c'est une évidence tactique. Mais qu'est-ce que cela a à faire avec les revendications de l'extrême gauche en Allemagne  ? Les démocrates et les cléricaux voulaient-ils peut-être la chute du capitalisme ? La social-démocratie ne la voulait pas même. Les forces d'extrême gauche, qui par contre la voulaient contre eux, devaient-elles admettre et appuyer le compromis des trois partis contre-révolutionnaires ? Et uniquement parce que les bolchéviks l'avaient pratiqué dans une situation et des conditions toutes différentes ? Cette prétention est vraiment trop stupide pour valoir encore un mot de réfutation.

Les autres arguments de Lénine ne se tiennent pas mieux : «Après la première révolution socialiste du prolétariat, écrit-il, après le renversement de la bourgeoisie dans un pays, le prolétariat de ce pays reste encore longtemps plus faible que la bourgeoisie, d'abord simplement à cause des relations internationales étendues de cette dernière, puis à cause du renouvellement spontané et continu, de la régénération du capitalisme et de la bourgeoisie par les petits producteurs de marchandises dans le pays qui a renversé sa bourgeoisie. On ne peut triompher d'un adversaire plus puissant qu'au prix d'une extrême tension des forces et à la condition expressed'utiliser de la façon la plus minutieuse, la plus attentive, la plus circonspecte, la plus intelligente, la moindre fissure entre les ennemis, les moindres oppositions d'intérêts entre les bourgeoisies des différents pays, entre les différents groupes ou catégories de la bourgeoisie à l'intérieur de chaque pays, aussi bien que la moindre possibilité de s'assurer un allié numériquement fort, fût-il un allié temporaire, chancelant, conditionnel, peu solide et peu sûr. Qui n'a pas compris cette vérité n'a compris goutte au marxisme, ni en généralau socialisme scientifique contemporain.» [13]

Lénine parle ici de la tactique de compromis après la victoire de la révolution. Il pense là à un parti qui voulait la révolution, luttait pour elle et sacrifiait tout pour obtenir la victoire.

C'était peut-être le cas en Russie, mais il en allait tout autrement en Allemagne.

Depuis le début, la social-démocratie a lutté contre la révolution en Allemagne. Elle s'y est opposée par tous les moyens, elle l'a freinée là où elle le pouvait, elle a lancé contre elle la soldatesque bourgeoise pour l'étouffer dans le sang. La social-démocratie était à chaque instant l'alliée, la complice et l'acolyte de la contre-révolution. Sa position à l'égard de la révolution culmina en une alliance avec les partis réactionnaires de la bourgeoisie pour régir de concert et à leur profit la contre-révolution.

Celui qui comprend une goutte au marxisme saisira qu'admettre un tel compromis, c'est admettre la trahison social-démocrate, et que cautionner ce compromis équivaut à soutenir la contre-révolution. C'est l'effet qu'aurait eu en Allemagne à cette époque la formule de Lénine et c'est pourquoi l'extrême gauche la rejeta. Ils crièrent aux indépendants, aux communistes, aux masses révolutionnaires : Pas de compromis ! Il n'y a pas en Allemagne de parti politique auquel vous pourriez vous allier pour faire la révolution ! Leur position était la seule à correspondre aux exigences de la révolution dans cette situation.

La polémique de Lénine se perd donc dans les nuages. Ses insultes et son vacarme n'ont aucun rapport avec la réalité. Il court sus à des ennemis politiques qui n'existent que dans ses hallucinations. Il se couvre de ridicule dans une lutte contre des moulins à vent.

Aussi longtemps que des compromis sont utiles pour faire avancer la révolution, l'extrême gauche n'y met pas d'objections. Mais elle lutte contre les compromis passés avec les contre-révolutionnaires qui ont pour but d'empêcher la révolution, de la combattre ou de la priver de sa victoire. Telle était la situation en Allemagne en 1919. L'extrême gauche avait les deux pieds sur le terrain de la révolution et Lénine était de l'autre côté de la barricade.

Si l'on relit aujourd'hui le chapitre du livre de Lénine sur les compromis, si l'on compare ses épanchements polémiques et les résultats ultérieurs de cette politique léniniste de compromis obtenus par Staline, on ne trouvera aucun des péchés capitaux de la stratégie bolchévique qui ne soit devenu pratique bolchévique sous Staline.

C'est le traité de Versailles, pour la signature duquel l'extrême gauche devait s'engager selon Lénine et contre laquelle les vassaux de Staline protestèrent plus tard à haute voix aux côtés du clan de Hitler.

C'est le national-bolchévisme de Laufenberg et Wolffheim, dénoncé comme «une absurdité inouïe» par Lénine, tandis que plus tard Radek encensa avec la bénédiction de Staline l'espion nazi Schlageter comme un héros national et que le nationalbolchévisme faisait des ravages dans la politique russe.

C'est la Société des Nations, une compagnie rapace de bandits et d'exploiteurs selon Lénine, que le prolétariat devait fuir comme la peste, tandis que Staline demanda plus tard, conformément à la politique léniniste de compromis une place et une voix au sein de cette honnête compagnie et s'y sentit bien jusqu'à son exclusion.

C'est le concept de peuple, d'après Lénine une concession condamnable à l'idéologie contre-révolutionnaire de la bourgeoisie, alors que par la suite Dimitrof fit sur l'ordre de Staline une politique de compromis en règle sous forme d'un mouvement de «front populaire».

C'est... — mais à quoi bon donner d'autres exemples et preuves de la funeste politique de compromis de Lénine qui a conduit à tant de confusions, d'errements et de contradictions inconcevables, à tant de conséquences réactionnaires et de défaites ? Elle entraîna invariablement le fiasco, le discrédit, la perte du prestige révolutionnaire, la désertion des masses et la catastrophe politique la plus totale.

L'histoire allemande aussi bien que l'histoire russe ont donné totalement raison aux thèses de l'extrême gauche. Ici avec Staline, là avec Hitler. Et l'histoire a fait de l'exigence d'extrême gauche d'alors, conditionnée par une situation historique déterminée, une exigence valable aussi pour les révolutionnaires d'aujourd'hui. Chaque compromis entre révolutionnaires et contre-révolutionnaires affaiblit, d'après toutes les expériences faites au cours de la révolution, non pas les contrerévolutionnaires, mais les révolutionnaires.

Et tout affaiblissement de la révolution par un compromis conduit nécessairement à l'effondrement prématuré ou à la faillite finale du mouvement révolutionnaire.

Toute politique de compromis dans la révolution prolétarienne conduit donc inévitablement à la défaite.

Le compromis par lequel la social-démocratie allemande avait commencé, se termina en fascisme. La théorie du compromis de Lénine fut mise en pratique et conduite à son terme par le stalinisme.

Ici et là, c'est la contre-révolution. Compromis et contre-révolution sont aujourd'hui des synonymes politiques parfaits.

Lénine a tiré à boulets rouges sur l'extrême gauche. Aujourd'hui ces boulets frappent la social-démocratie allemande, le stalinisme et le parti bolchévik dans le monde entier.

Et c'est Lénine lui-même qui est emporté par le dernier.


LA POLITIQUE EXTERIEURE BOLCHEVIQUE

Rien ne pourrait mieux illustrer cette constatation, désastreuse pour le bolchévisme, que la politique extérieure russe qui a suivi la révolution et dont le chemin est d'un bout à l'autre pavé de compromis.

Comme cela se passe le plus souvent chez les bolchéviks, le point de départ théorique était juste, mais toute la pratique fut la négation de la théorie.

Pendant la guerre, Lénine formula le programme bolchévik contre la guerre et pour la révolution autour des points principaux suivants : La guerre mondiale est une guerre impérialiste. Elle ne peut être terminée que par la révolution anti-impérialiste dans tous les pays. Il faut renverser le tsarisme en Russie par une révolution bourgeoise radicale des paysans et des ouvriers. Cette révolution peut à son tour faire éclater la révolution mondiale.

Il est nécessaire pour cela que le prolétariat fasse en Europe une révolution sociale et les masses paysannes d'Asie une révolution bourgeoise nationale. Le prolétariat industriel mondial doit agir de concert avec les nations opprimées dans leur lutte pour la libération.

Ce programme connut son premier échec en 1917 dans la lutte contre Kerenski sur la base des revendications suivantes : pas de paix séparée avec l'Allemagne, fin révolutionnaire de la guerre sur tous les fronts, pas d'annexions, autodétermination de tous les peuples jusqu'à la solution du problème russe.

Arrivés au pouvoir, les bolchéviks firent de ce programme, par le décret du 8 novembre 1917, leur programme de paix pour parvenir avec tous les peuples en guerre et leurs gouvernements à une «paix juste et démocratique», au «centre de gravité de la révolution mondiale».

Mais ce premier acte de la politique extérieure bolchévique mena à un échec. Tout d'abord, il ne déboucha pas sur un mouvement révolutionnaire pacifiste sur tous les fronts. Ensuite, la Russie dut conclure avec l'Allemagne une paix séparée qui était plus dure que ne devait l'être le traité de Versailles pour l'Allemagne. Troisièmement, la perte des petits Etats qui se trouvaient à la frontière de la Russie conduisit à la destruction des mouvements révolutionnaires qui s'y trouvaient. Quatrièmement, une plateforme était ainsi créée pour le déploiement de l'invasion contre-révolutionnaire des puissances impérialistes et pour la•guerre civile en Russie. Enfin, les espoirs de révolution mondiale ne se réalisèrent pas. Donc un fiasco de la politique étrangère sur toute la ligne. Un second devait bientôt suivre.

Le gouvernement bolchévik a immédiatement annulé tous les traités conclus par le tsarisme et refusé de satisfaire aux obligations qui en découlaient. Il a en conséquence également refusé le remboursement des emprunts de guerre que le tsarisme et le gouvernement Kerenski avaient faits auprès des puissances occidentales. Mais comme il ne pouvait appuyer son refus sur une puissance sûre, il s'est déclaré prêt en octobre 1918 et en janvier 1919 à négocier sur la question des dettes, et en février 1919 sur des prestations sous forme de concessions aux puissances créancières.

En mars 1919, eut lieu la fondation de la IIIe Internationale. Les puissances réactionnaires mondiales y virent une provocation qui les incita à prendre de nouvelles mesures d'hostilité.

Les bolchéviks redoublèrent, en réponse, leur propagande révolutionnaire, tout en se réfugiant pratiquement dans l'opportunisme qu'ils avaient déjà préparé, par exemple en repoussant dans les vieux partis, syndicats et parlements, les masses révolutionnaires allemandes. Simultanément, la politique du Komintern, conçue au départ comme une politique d'impulsion révolutionnaire, se mua en une ligne hésitante, qui ne cessait d'ajourner et finit par renoncer à tout. A partir de là, le caractère contre-révolutionnaire de la politique étrangère russe est évident : elle chemine au fil des compromis et des abandons.

A l'intérieur, cette déviation s'accompagna du massacre de Cronstadt où l'avant-garde de la révolution était entrée en rébellion pour lutter contre l'élimination des conseils et contre la terreur des bolchéviks au pouvoir; puis ce fut le sanglant écrasement du mouvement makhnoviste qui voulait aider les paysans à accomplir les promesses qu'on leur avait faites [14] , enfin l'effondrement du communisme de guerre, qui avait été le projet sincère de mettre sur pied une économie socialiste. La politique étrangère enregistra par contre des succès à l'intérieur — le gouvernement soviétique, qui avait déjà cessé d'en être un, fut reconnu par l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie et la Finlande. Lénine proclamait l'«alliance directe avec les petits Etats» et constatait avec satisfaction que «les bolchéviks avait gagné la bourgeoisie branlante des pays avancés» — belle illusion dont il avait un urgent besoin.

Car la politique révolutionnaire s'enlisait de plus en plus dans le système de l'entente, du compromis et de l'insertion complaisante dans le trafic diplomatique des puissances bourgeoises. La révolution était devenue une pâle tradition idéologique. Sa pratique progressait résolument vers une politique d'alliance pour parvenir à une paix avec «les ennemis mortels du prolétariat». Le renoncement à une politique mondiale révolutionnaire directe ne se cachait même plus.

Pendant que le 2e congrès de l'Internationale faisait des affaires de la Russie soviétique l'affaire de l'Internationale, le Komintern devenait l'organe officiel de la politique étrangère bolchévique. Le coup de frein à l'impulsion révolutionnaire par la direction de Moscou, cessait d'être l'affaire de la Russie pour devenir celle du monde entier. On en peut plus méconnaître à partir de ce moment que le Komintern conduit tous ses efforts pour empêcher à tout prix de laisser se développer et vaincre un mouvement révolutionnaire dans un autre pays.

Dans les années suivantes, la Russie connut les succès diplomatiques habituels : pacte de neutralité et de non-agression avec la Perse, l'Afghanistan et la Turquie, protectorat sur la Mongolie, traités commerciaux avec l'Angleterre, l'Allemagne, la Norvège, l'Autriche, l'Italie et la Tchécoslovaquie, avec les reconnaissances diplomatiques correspondantes. [15]

La Russie, qui venait d'annexer la Géorgie par la force en prétextant de son devoir révolutionnaire de bolchéviser le pays, s'engageait solennellement en toutes circonstances «de s'abstenir de toute propagande contre le gouvernement, les institutions publiques de l'Etat ou le système social des pays cosignataires et de ne pas participer aux conflits politiques ou sociaux qui pourraient survenir dans ces Etats». L'Angleterre exigea de plus, et obtint, la promesse particulière «de ne pas soutenir avec de l'argent ou de toute autre façon les personnes, groupes ou agences dont le but est de propager le mécontentement ou d'inciter à la révolte dans une quelconque partie de l'Empire britannique, de ses protectorats, des Etats ou des territoires placés sous son mandat, et d'inculquer à tous ses officiers et fonctionnaires l'observation complète et permanente de ces conditions». L'activité révolutionnaire se trouvait ainsi abjurée au profit des relations diplomatiques, de l'honorabilité bourgeoise et du renom politique.

A cette ligne droitière de la politique extérieure correspondait trait pour trait l'évolution politique de l'ensemble du prolétariat occidental dont la ligne opportuniste ne se distinguait plus de celle de la social-démocratie. Le chef du parti communiste allemand, Brandler, accusé à l'époque de haute trahison, déclarait devant le tribunal qu'il avait voulu réaliser la dictature du prolétariat en respectant la constitution de Weimar.

L'abandon des principes révolutionnaires portait ses fruits : il procura enfin aux politiciens soviétiques l'accès souhaité aux cercles de la politique internationale avec leurs conférences économiques, leurs plans de reconstruction, leurs investissements de capitaux et leurs objectifs économiques à l'échelle mondiale. La Russie y était admise, l'odeur suspecte de son passé ne faisait plus scandale. Elle chercha tout de suite à gagner les entreprises capitalistes à sa reconstruction et se déclara prête à «ouvrir volontairement ses frontières au transit international, à mettre à disposition pour les cultiver des millions d'hectares de terre fertile, de donner en concession des forêts, des mines de charbon et de minerais, de veiller à la collaboration entre l'industrie et l'agriculture de l'Europe et celles de la Sibérie, de donner toute sorte de garanties et d'éventuels dommages et intérêts aux entrepreneurs étrangers».

Quand cette offre n'eut pas le succès escompté, le gouvernement soviétique surprit le monde entier en concluant à la conférence de Gênes un pacte séparé avec l'Allemagne, le traité de Rapallo, par lequel il entrait dans l'alliance dirigée contre le traité de Versailles et ouvrait les portes de la Russie aux capitaux allemands. Par là même, il devenait l'allié secret de la politique allemande d'armement contre la France, du mouvement revanchard allemand et de la campagne fasciste de « libération». Des avions et des gaz asphyxiants n'étaient pas seulement secrètement produits en Russie pour l'armée allemande, mais une alliance militaire était très sérieusement envisagée entre la Reichswehr et l'Armée Rouge. La Russie devenue la partenaire et la complice de l'impérialisme allemand.

Les partis communistes de France et d'Allemagne jetèrent alors le masque sur ordre de Moscou. L'Allemagne fut déclarée «pays national opprimé», le prolétariat devait se préparer à une «guerre de libération nationale », à collaborer furieusement avec les ligues nationalistes contre le traité de Versailles, une «défense nationale» fut organisée contre l'occupation de la Ruhr par la France, Radek fit l'éloge de l'espion nazi Schlageter qu'il transforma en «héros national», la social-démocratie et le parti communiste se retrouvèrent dans le «front unique» et dans les gouvernements de coalition, le national-bolchévisme se déchaînait. Si les conditions d'une fraternisation entre Staline et Hitler n'étaient pas encore réunies, cela ne tenait pas à un Staline qui, à cette époque, s'appelait encore Lénine.

Lorsque les intentions putschistes et les voeux de libération de ce curieux nationalisme se virent voués à l'échec, la Russie se retira sur des positions pacifistes dont elle n'allait se laisser distraire ni par des actions militaires, ni par des événements révolutionnaires. Arriva donc l'ère des pactes de non-agression, la «phase démocratique et pacifiste», la politique de «paix véritable», la répression systématique de tous les mouvements révolutionnaires. Les mineurs anglais, auxquels le comité anglo-russe avait refusé le soutien d'une grève générale, se sont épuisés en neuf mois de grève, victimes du défaitisme et de la trahison. La révolution chinoise, tout comme la Commune de Paris, fut, après les effroyables défaites causées par le Komintern, écrasée dans le sang des massacres de TchangKai-Chek, qui s'entend aujourd'hui comme un frère avec Staline. [16]

La trahison était payante. La Russie réussit à se faire admettre dans les institutions où les jongleurs, les escamoteurs et les acrobates de la politique bourgeoise mettent tout leur art à tromper le peuple. Elle fut ainsi admise aux diverses conférences sur le désarmement à Genève, où elle joua un rôle très ambigu. Ses efforts pour entrer à tout prix dans le jeu diplomatique impérialiste sont apparus par la suite très clairement. Les succès suivirent. Le principal butin consistait en traités de commerce avec l'Angleterre et l'Italie, en participation aux conférences sur l'agriculture et les exportations et dans l'élargissement de l'«opération russe» en Allemagne. Le monde bourgeois commença à comprendre que pour les «révolutionnaires rouges» aussi, les opinions et les affaires sont choses très différentes, sans aucun rapport entre elles. En réalité, les opinions se vendaient avec les affaires. Cela a été particulièrement évident lorsque les grandes commandes passées à l'Allemagne ont redressé l'économie en faillite de ce pays et l'ont sauvé au dernier moment de l'effondrement. D'abord les affaires, ensuite — mais pas de sitôt — la révolution !

Pactes économiques, pactes de neutralité, de non-agression, d'entente, de communauté d'intérêt, pactes réciproques ou de collaboration — c'était désormais le seul contenu du programme de politique étrangère. Le fascisme se déchaînait contre le bolchevisme, les prisons étaient remplies de communistes «criminels» et accusés de «haute trahison»,

Hitler menaçait de « faire tomber des têtes», et pendant ce temps les représentants de la Russie étaient assis aux côtés des représentants de l'Allemagne plus ou moins fascistes aux tables de conférence, ils fréquentaient les mêmes banquets et échangeaient des télégrammes de fraternisation.

Cette «diplomatie de paix» et cette politique de réconciliation avec le capitalisme furent couronnées par le grand pacte économique conclu avec l'Allemagne quelques jours après la prise du pouvoir par Hitler et l'entrée de la Russie dans la Société des Nations. Il marquait l'entrée définitive et officielle dans le saint des saints du monde capitaliste.

Une main fraternelle était également tendue au fascisme. Afin que Hitler puisse réaliser sa politique de réarmement, la Russie lui fournit en quantités croissantes le minerai de manganèse dont la production d'acier pour la guerre avait besoin. Les insultes de Hitler à Nuremberg contre le «gouvernement des bandits rouges» n'étaient qu'une manoeuvre de diversion, pendant que les augures souriants se rencontraient derrière les coulisses. Pour parfaire l'harmonie entre Moscou et Berlin, il ne manquait plus qu'une alliance militaire offensive contre la révolution socialiste. Le jour devait venir où cela aussi deviendrait réalité historique. ( ... ) Les derniers chapitres du livre du Rühle, développés dans un autre manuscrit de la même époque, Weltkrieg-Weltfaschismus-Weltrevolutionn'ont pas été traduits ici. (Note de l'Editeur).


PERSPECTIVES

La Première Guerre mondiale a porté un coup mortel au capitalisme privé dans son principe.

Mais, ni les vainqueurs, ni les vaincus ne s'en sont rendu compte. C'est pourquoi la bourgeoisie a négligé de créer un collectivisme fédéral international sur la base du capitalisme de monopole et les socialistes sont passés à côté de la nationalisation ou socialisation de la propriété privée et des transformations correspondantes de la société et de l'économie.

La crise mondiale a montré les erreurs produites par cette négligence et a placé le capitalisme en tant que système devant le choix : survivre ou disparaître.

En raison du retard idéologique, organisationnel, stratégique et tactique de sa lutte de classe, le prolétariat a, une fois de plus, été incapable de résoudre la crise par une révolution.

C'est alors que le fascisme est arrivé à la rescousse en proposant une solution de remplacement favorable à la bourgeoisie avec des moyens capitalistes modifiés.

Il a remplacé par la production d'armements et l'industrie de guerre la production, devenue non-rentable, des objets de consommation, et a fait de l'Etat, avec son pouvoir d'achat infini et sa solvabilité sans limites, le seul consommateur à la place des masses consommatrices civiles et de leur pouvoir d'achat affaibli. Il s'en est suivi une activité économique subventionnée en grand par l'Etat et dont en retour l'Etat devint le seul client, fournisseur de matières premières et le seul investisseur, dirigeant de l'économie disposant des revenus du capital. Cette évolution conduisait automatiquement à un énorme ensemble économique, au dirigisme dans tous les domaines, à la standardisation et à la planification, à l'exploitation sans bornes des producteurs et des consommateurs, à l'ultra-impérialisme, et enfin à la guerre.

Le facteur de cette transformation et de ces reclassements fut le fascisme, avec l'aide de son pouvoir sans limites sur l'Etat, et donc par les moyens de la normalisation, de la terreur, de la dictature, de la dynamique totalitaire, du militarisme et de l'idolâtrie idéologique de l'Etat.

La bureaucratie règne, tout est commandement, ordres, injonctions, prescriptions, contrôles, surveillance et discipline. Le chômage disparaît, la crise semble être résolue.

L'individualisme de l'ancienne société ne cesse de reculer devant l'appartenance forcée à la collectivité. La vie privée s'amenuise. L'homme devient ouvertement mouton et machine. La société tout entière est mécanisée, rationalisée, standardisée et normalisée. Même la pensée, la mentalité, la volonté, l'imagination, la sexualité, les goûts de l'art, de la nature et du sport, les divertissements et les désirs subissent la loi du nivellement, dirigé d'en haut et ressenti en bas comme une destinée inéluctable.

Mais la crise n'est résolue qu'en apparence. Elle se nourrit des industries de guerre et d'armement, de la guerre elle-même. C'est la guerre qui fait éclater le système fasciste, qui dévoile ses mécanismes boiteux, fait des masses les porteurs et les détenteurs de la puissance et montre à la bourgeoisie l'expropriation dont elle a été depuis longtemps l'objet; c'est elle qui réunit toutes les victimes du système pour en faire ses ennemis. La guerre marque la fin du fascisme et donc celle de l'époque capitaliste.

C'est pourquoi à l'armement permanent répond le recul permanent devant la guerre. Si l'on réussit à l'éviter, si l'on parvient à une entente ou à la paix avec l'ennemi, l'industrie d'armement cessera. Mais cela signifie la fin de la reprise économique et la réapparition de la crise. La fausse solution de la crise, l'imposture du fascisme, qui se présente comme le sauveur du capitalisme, sa faillite enfin, deviennent évidentes. Le monopolisme est au bord de l'abîme, il est condamné.

Mais les démocrates aussi et leur système sont restés impuissants dans leur lutte contre le fascisme. Car le capitalisme privé est également en faillite. Il ne leur reste plus qu'une issue, le capitalisme d'État, et celui-ci ne peut conserver le pouvoir qu'à l'aide des méthodes fascistes. Or l'histoire a déjà convaincu ces méthodes d'absurdité.

Tandis que cette évolution prenait place en Allemagne et que toute l'Europe était sur 4 point de basculer dans le chaos, le bolchévisme a fait en Russie, sans propriété ni capitalisme privé, une expérience extraordinaire : il a réussi à fonder une économie étatique, qui était censée être du socialisme mais a abouti au capitalisme d'État. La révolution bourgeoise avait coïncidé en Russie avec la révolution sociale, circonstance qui donna aux bolchéviks l'espoir trompeur de pouvoir créer le socialisme. Mais comme il n'y a pas, dans le système de parti bolchevik, ni dans la réalité russe, de place pour mettre en pratique le système des conseils, et que ce système des conseils est le seul instrument permettant de construire le socialisme, toutes les conquêtes de la révolution sociale qui ont été faites, l'ont été en pure perte. L'erreur tragique a été que les bolchéviks pensaient que leur révolution était une révolution sociale et essayaient d'en déduire des enseignements pour le monde entier.

Cette erreur est devenue la source de milliers d'autres, de malentendus, d'échecs, de conflits et de catastrophes, et en fin de compte la source du stalinisme, de la trahison envers le socialisme, du pacte avec le fascisme, de l'impérialisme russe et du déclin définitif de la dictature bolchévique qui ne manquera pas de se produire après la Deuxième Guerre mondiale. Le bolchévisme, capitalisme d'État et dictature des bureaucrates, aura et doit avoir le même sort que le fascisme.

Les puissances démocratiques finiront, elles aussi, de la même façon si elles tentent d'utiliser leur éventuelle victoire dans la Deuxième Guerre mondiale pour sauver et pérenniser l'ancien système libéral de l'économie et de la société. La décision interviendra•au cours de la guerre soit en faveur d'un collectivisme fédératif tardif sur la base du capitalisme d'État, donc vers une fascisation de l'ensemble du monde capitaliste, soit au bénéfice d'une révolution sociale qui fraiera la voie au socialisme.

Assurément, tant que le mouvement ouvrier s'en tiendra à ses anciennes formes d'organisation, à ses méthodes parlementaires, à ses pseudo-luttes de classes, à ses vieilleries tactiques et stratégiques, la victoire par la révolution lui sera refusée.

Mais qu'il jette dans la balance le poids de son grand nombre, le rôle décisif qu'il tient dans le procès de production, qu'il s'émancipe d'une direction embourgeoisée, qu'il retrouve sa liberté d'initiative et prenne en main son propre sort au moyen du système des conseils, et il parviendra alors au socialisme, «où la liberté de chacun est la condition du libre épanouissement de tous».



Otto Rühle
NOTES
[1] Oswald Spengler : Le déclin de l'Occident.
[2] Mot d'Ebert rapporté dans les souvenirs du prince Max de Bade ( Erinnerungen und Dokumente. 1927 ) - note de l'Editeur.
[3] Une partie du manuscrit manque ici ( Note de l'Editeur ).
[4] cf. J. Harper ( Anton Pannekoek ) Lénine philosophe.Ed. Cahiers Spartacus. Préf. de Mattick. Postface de Korsch.
[5] en français dans le texte ( Note de l'Editeur ).
[6] cf. Rosa Luxembourg, « Discours sur le Programme ». dans  : Prudhommeaux. La Commune de Berlin 1918-1919( Cahiers Spartacus. C2 ).
[7] cf. Rosa Luxembourg : « Problèmes d'organisation de la Social-démocratie russe » ( 1904 ) dans Marxisme contre Dictature( Cahiers Spartacus B 56 ).
[8] cf. Prudhommeaux : La Commune de Berlin( Cahiers Spartacus. C 2 ).
[9] cf. Hermann Gorter : Lettre ouverte au camarade Lénine. Berlin 1921.( Cahiers Spartacus Serie B No. 27 ).
[10] Voir Le Gauchisme.Ed. 10-18. p. 66.
[11] Voir Le Gauchisme.Ed. 10-18 p. 81.
[12] voir Le Gauchisme.Ed. 10-18 p. 104.
[13] Voir Le Gauchisme.Ed. 10-18 p. 102 sq.
[14] Voir Voline, La Révolution inconnuerééd. P. Belfond et Archinoff. le mouvement makhnoviste.•Bélibaste.
[15] Voir « le développement de la politique étrangère de la Russie soviétique » dans La contre-révolution bureaucratique,Ed. 10-18.
[16] Voir à ce propos H. Isaacs, La tragédie de la révolution chinoise 1925-1927,Paris, 1967, et Ch. Reeve : Le Tigre de papier.Cahiers Spartacus Sie B NI 48.