A. Rette-Réflexions sur l'Anarchie - Promenades subversives

Adolphe RETTÉ
Réflexions sur l'ANARCHIE *
Promenades subversives *
La Brochure mensuelle
N° 117 - Septembre 1932.
Réédition - La note préliminaire est de mai 1896.

NOTE

 
Un certain succès obtenu par les Réflexions sur l'anarchie et les traductions qui en furent faites en anglais et et en tchèque me décident à publier une nouvelle édition remaniée de cet opuscule. J'y ai joint une série de propositions touchant la doctrine libertaire et quelques documents pris sur le vif de l'état social actuel.

Ces réflexions s'adressent surtout à ceux qui détermineront l'âme de demain, car les littérateurs d'aujourd'hui sont, pour la plupart, beaucoup trop prudents ou même trop serviles pour témoigner qu'ils les goûtent. Être un de ces malfaiteurs qui conçoivent un idéal de beauté, par delà les hideurs du temps présent, dire crûment ce qui existe, sans souci de ménagements à l'égard des opinions domestiquées, cela vaut aux esprits libres la rancune et l'animosité des Officiels, des Satisfaits et des Empiriques.

Qu'importe ? Le devoir est de se manifester tout entier, selon soi-même. Nous vivons à une époque de désagrégation universelle : partout l'homme commence à secouer la vermine de dogmes et de lois qui le dévore. Sous le vernis dont le badigeonnent infatigablement nos maîtres, l'édifice malpropre dans lequel nous sommes incarcérés s'effrite et se lézarde. Concourir à sa démolition, ouvrir des jours vers le grand soleil futur, dût-on en souffrir, dût-on en mourir, telle est la préoccupation qu'il sied d'avoir.

Voici donc encore un coup de pioche.

Mai 1896.

A.R.
RÉFLEXIONS SUR L'ANARCHIE
 
Liberté, égalité, fraternité ne sont plus les mêmes choses qu'elles étaient aux jours de la guillotine ; mais il est juste que cela, les politiciens ne le comprennent pas et c'est pourquoi je les hais. Ces gens ne désirent que des révolutions partielles, révolutions dans les formes extérieures, dans la politique. Mais ce sont de pures bagatelles. Il n'y a qu'une chose qui serve : révolutionner les âmes. Minez l'idée de l'État, mettez à sa place l'action spontanée et l'idée que la parenté spirituelle est la seule condition de l'unité et vous lancerez les éléments d'une liberté qui mérite d'être possédée.
IBSEN : Lettre à G. Brandes.

L'histoire des persécutions, c'est l'histoire des tentatives faites pour endiguer la nature.
EMERSON : Compensation.


PROPOSITION

L'individu normal agit selon la logique naturelle, selon les lois physiologiques qui régissent son humanité. Chez lui, l'idée d'un acte détermine immédiatement l'acte lui-même. Cet acte peut selon l'illogisme des conditions sociales actuelles léser nombre d'individualités environnantes, le fait n'en reste pas moins évident : l'acte ayant apporté une satisfaction intégrale à l'individu, l'acte sert l'espèce.

Le mot Anarchie signifie négation de l'autorité. L'Anarchie implique donc l'abolition de toute contrainte et partant de toute loi imposée au nom d'un principe, d'une tradition ou d'un intérêt. En effet, que des hommes, au nom de l'intérêt d'une caste, impose un code, qu'ils ne réclament d'une tradition pour imposer une éducation, il adviendra toujours qu'ils tendront à entraver l'épanouissement intégral des individualités différentes d'eux-mêmes. Leurs codes, leurs dogmes et leurs formules issus de leur intérêt leur sembleront la perfection et ils s'efforceront d'étouffer toute originalité qui sortirait de leurs cadres. Que leur pouvoir s'exerce au détriment du grand nombre ou seulement de quelques uns, il y aura contrainte et par suite malaise, ce dont tous et eux-mêmes souffriront car les divers éléments qui constituent l'organisme social sont équivalents et solidaires.

Benjamin constant a dit avec raison : «J'entends par liberté le triomphe de l'individu tant sur l'autorité qui voudrait gouverner par le despotisme que sur les masses qui réclament le droit d'asservir la minorité à la majorité.»

Donc, ni lois, ni obligation, ni sanction : l'Anarchie n'admet pas plus que le gouvernement d'un seul que la prépondérance d'une classe, celle-ci se constitua-t-elle de prêtres, de nobles, de propriétaires ou de prolétaires.

Mais si l'Anarchie ne comportait que ces négations, elle serait stérile et vouée au néant comme maintes doctrines nihilistes. Or il n'en va pas ainsi : l'Anarchie affirme l'individu. Elle prétend que la liberté laissée à l'individu de se développer en raison de ses propres fonctions et de satisfaire ses besoins matériels, moraux et intellectuels, selon son caractère et son tempérament, doit avoir pour résultat un développement plus intégral de l'humanité tout entière. Ce faisant, elle ne procède ni d'un dogme ni d'un principe a priori.Elle est guidée par la seule observation des lois naturelles qui forment le processus d'évolution. Car l'évolution, c'est la vie elle-même la vie sans commencement ni fin, la vie qui agit pour agir, la vie qui ne connaît ni entraves ni limites, ni supérieurs ni inférieurs.

Justement parce que la vie agit pour agir, son action varie à l'infini et produit des individualités toutes différentes les unes des autres. Il est donc absurde de traiter ces individualités d'après un critérium général. En effet, de quel droit, toi, homme dont certains besoins ne sont pas les miens et dont, par suite, certaines fonctions diffèrent des miennes car la loi naturelle veut que les fonctions soient proportionnelles aux besoins (1) de quel droit, m'imposeras-tu des lois qui ne peuvent que formuler la satisfaction de ces besoins et sanctionner le développement de ces fonctions ? De quel doit encore si par force, ruse ou dol, tu parviens à m'asservir à teslois, détermineras-tu ma valeur sociale puisque tu ignores l'être que j'aurais pu réaliser si j'avais été libre de me développer selon mes propres besoins et mes propres fonctions ?

La méthode aristocratique et la méthode théocratique suppriment la question au lieu de la résoudre : «Nous sommes les plus forts, les conquérants, les Nobles ; c'est pourquoi vous nous obéirez.» D'où l'oppression brutale du grand nombre par le petit nombre. La seconde exige la foi, la croyance à une légende ou à un dogme ; elle n'accepte pour élus que ceux qui ne veulent pas comprendreet la tyrannie qu'elle instaure au nom d'un Dieu est d'autant plus abominable qu'elle se pare d'une feinte douceur qu'elle asservit l'humanité par la ruse et qu'elle l'abêtit par le mystère.

La méthode démocratique tourne la question. Elle aboutit à la théorie des moyennes et partant à la médiocrité, cette tortue aveugle ! Elle vante le juste milieu ; mais son juste milieu est une paillasse balourd sur une corde roide ; son balancier l'entraîne à droite, à gauche et il finit toujours par se casser le nez. Lorsque la méthode démocratique renie le juste milieu, c'est pour préconiser la suprématie du grand nombre d'où oppression de la minorité par la majorité. Cette méthode verse, en dernier ressort, dans la fiction qu'un individu peut représenter les intérêts de plusieurs individus. Si un grand nombre d'individus abusés délèguent à l'un d'eux le pouvoir de les représenter, ceux qui préféreraient ne pas être représentés du tout ou être représentés par un autre sont lésés on vole la personnalité des premiers, on écrase les seconds.

Ainsi, dans tous les cas, la force brutale, ruse ou dol : tels sont les cercles vicieux où tourne l'humanité tant qu'elle est gouvernée.

L'anarchiste voit plus haut. Il dit : «La seule autorité que je réclame est de moi-même sur moi-même ; le seul droit, celui de satisfaire librement mes besoins et de développer librement mes fonctions ; le seul devoir que je reconnaisse : ne pas faire à autrui ce que je ne voudrais pas qu'on me fît à moi-même.»

Le première proposition intéresse l'individu ; la deuxième intéresse l'individu et l'espèce ; la troisième surtout l'espèce.

Cette autorité de soi-même sur soi-même ne peut s'acquérir que par le développement intégral des fonctions intellectuelles (2). «Que l'homme fasse, qu'il dise ce qui vient strictement de lui, et quelque ignorant qu'il puisse être, ce ne sera pas sa nature qui lui apportera des doutes et des obstructions» (3).

Quelles causes entravent donc la libre manifestation de la nature humaine ? Celles qui proviennent du milieu et celles qui proviennent de l'hérédité. Mais combien l'homme est magnifiquement armé, s'il le veut, contre ces deux fatalités ! Le milieu social tente de lui imposer, outre les mille barrières que comportent les lois et les préjugés, une éducation et une foi ? Il a pour les combattre sa raison. La raison libérée lui apprendra ce qu'il doit prendre et ce qu'il doit laisser de l'éducation reçue ; elle lui dira : «tu accepteras les idées, rien que les idéesqui sont conformes à ta nature. Mais si, par exemple, toi poète, on voulut te transmuer en mathématicien, tu rejetteras la chape de plomb o l'on prétendait t'enclore et tu feras des vers. nulle considération ne doit t'empêcher d'accomplir ce que te dicte la nature sinon tu seras un faible, un médiocre qui ne sait se servir de sa raison. Pire que l'éducation, la foi cherche à te dérober une part de ta personnalité sou couleur d'obéissance à un principe supérieur et invisible que rien ne te démontre existant, que le témoignage de tes sens repousse ? Tu ne croiras qu'en toi-même car l'homme fort est celui qui a l'orgueil de soi-même, qui respecte assez ses fonctions pour ne pas les soumettre aux rêveries des vieux âges.

Ils diront que tu es un démon, mais ton enfer vaut mieux que leur ciel. Et si l'on s'efforce, au nom de l'éducation ou de la foi, de t'incorporer à une caste, tu sauras que l'homme libre ne doit regarder, pour se conduire, ni au-dessus ni au-dessous de lui, mais droit devant lui».

Quant aux lois de l'hérédité dont certains à prétentions scientifiques voudraient s'autoriser pour des répressions, elles sont obscures et tellement enchevêtrées aux autres lois naturelles qu'il est difficile de déterminer leur rôle exact dans la formation d'un caractère. Tels penchants que l'hérédité lègue peuvent se modifier selon les circonstances : un vice n'est jamais que l'envers d'une vertu ou plutôt il n'y a ni vice ni vertu., il y a des fonctions qui demandent leur appropriation et qui la trouvent ou ne la trouvent pas dans un milieu favorable ou défavorable à leur développement.

La raison cultivée, libérée des éducations et des croyances, apprendra encore à l'homme comment il peut approprier ses fonctions à sa nature. Pour cela, il sied qu'il se connaisse soi-même. Lorsque l'homme aura fait la conquête de soi-même, lorsqu'il aura délivré son esprit des chaînes que lui imposèrent des siècles de servitude et de foi, lorsqu'il aura la pleine conscience de sa nature, il deviendra un anarchiste parce qu'il sera un volontaire...

La volonté ! c'est là que réside le secret de cette liberté intérieure qu'il doit acquérir : la volonté, la plus haute des fonctions humaines car elle est la résultante de tous les besoins et de toutes les fonctions, l'intégrale volonté, domaine de l'évolution future telle que nous, libertaires d'aujourd'hui, nous pouvons la pressentir, la volonté grâce à qui l'homme sera enfin un dieu...

Ce doit au libre épanchement de la personnalité réclamée par l'Anarchie peut-il trouver sa satisfaction dans les conditions sociales que nous sommes obligés de supporter ? Assurément non. Aujourd'hui, la société tout entière est basée su la hiérarchie. Directement ou indirectement, tout producteur subit l'autorité d'un ou de plusieurs exploiteurs au profit de qui se dépensent son intelligence et son énergie. Profiter du travail d'autrui, en travaillant soi-même le moins possible ou en ne travaillant pas du tout, telle est la règle de l'exploiteur accaparer tous les biens de la terre afin d'entretenir son luxe et son oisiveté, tel est son but. Et cette doctrine exécrable n'a que trop prospéré puisque quelques-uns ont réussi, grâce au dogme d'autorité inculqué aux exploités, à détourner, en vue de leur seule jouissance, le patrimoine commun.

Les résultats ne se sont pas fait attendre. D'une part, les possédant se sont engourdis dans la fainéantise et dans la mollesse ; leurs facultés n'étant plus exercées sont sont atrophiées ; on a vu éclore chez eux les perversions les plus anti-naturelle, les maladies morales les plus monstrueuses ce sont des dégénérés. D'autre part, les non-possédants obligés de produire sans bénéficier intégralement de leur labeur, obligés de dépenser leur activité dans un sens différent de celui que leur assignait leurs propres besoins, lésés dans leur nature, volés, trahis, dupés, affamés, vendus, endormis au nom de la foi et de la loi, n'ont pu se hausser à la pleine conscience de leur être ce sont des incomplets.

L'Anarchie apporte le remède. Elle dit : «Tout est à tous. Que chacun produise selon ses forces et jouisse selon ses besoins ; que nul ne s'arroge le droit d'accumuler plus qu'il ne peut consommer : l'équilibre s'établira, et il s'établira naturellement car la terre suffit largement non seulement à nourrir toute l'humanité, mais encore à satisfaire toutes ses aspirations morales et intellectuelles.»

Et les moyens, dira-t-on ? ils sont de deux sortes. D'abord que l'homme comprenne la lutte pour la vie dans son vrai sens qui est celui-ci : chez beaucoup d'espèces faites pour vivre en société, comme l'espèce humaine, un instinct essentiel porte l'unanimité des individus à réagir contre les loins naturelles défavorables, à s'adapter aux lois naturelles favorables. L'intérêt de chaque individu est partie constituante de l'intérêt commun ; chaque individu luttant normalementpour la vie lutte pour toute l'espèce et toute l'espèce lutte pour chaque individu. Darwin n'a jamais dit autre chose. Et c'est grâce à une scélérate interprétation de l'observation qu'il formula que nous assistons à ce conflit de cannibales dénommé civilisation par les bénéficiaires de notre état social.

En pratique, il est évident qu'il est nécessaire de rendre à tous ce qui appartient à tous, soit : abolir la propriété et son corollaire l'autorité. Le jour où nous aurons la libre jouissance des biens communs, chacun pourra développer intégralement sa personnalité, chacun agira pour agir, et l'homme sera pareil à un arbre vigoureux, prenant à la terre tous les sucs qui lui sont nécessaires, imprégné de la bonne sève de vie, donnant sans compter des feuilles innombrables, des fleurs parfumées et des fruits savoureux tel que la nature veut qu'il soit.

Mais pour cela, il faut la révolution sociale par l'Anarchie.

Ne pas faire à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on fit à vous-mêmes : ceci est encore un prétexte de sauvegarde individuelle. En effet : toute action détermine une réaction. Que tous agissent dans le même sens contre l'ambiance hostile ainsi que le demande l'intérêt de chacun la réaction de l'ambiance sera fortement atténuée ou même annihilée par la résistance de tous à ses effets néfastes. Si, au lieu de porter mon effort dans ce sens, je le porte à mon voisin, je détermine une réaction de mon voisin contre moi ; il souffre par moi et je souffre par lui, car ayant agi à l'encontre de sa liberté individuelle, il est mathématique qu'il réagira à l'encontre de la mienne. Or quel est le bien suprême que je respecte par-dessus tout en moi ? La liberté, c'est-à-dire l'intégrale expansion de mon individu. Je ne puis donc, en bonne logique, attenter à l'expansion de mon voisin sans me blesser moi-même. Par suite, ce que je respecte en moi, je le respecterai en autrui. Il n'y a pas d'autre solidarité possible (4).


CONCLUSION

En résumé : l'Anarchie demande aux hommes, à tous les hommes qu'ils prennent conscience d'eux-mêmes à cette fin elle sollicite ceci : qu'au lieu de se laisser mener par des appétits ou des sentiments à l'exclusion des idées, ils apprennent, par leur propre raison, à se servir de la volonté, synthèse de toutes les fonctions.

L'Anarchie combat toutes institutions, toutes lois, toutes religions qui entraveraient l'intégral épanouissement de l'individu à cette fin elle détruit les concepts assortis de propriété et d'autorité.

L'Anarchie établit la solidarité à cette fin elle démontre qu'il sied que chacun se développe sans nuire au développement d'autrui.

Par ainsi, tout ordre légal étant aboli, l'Anarchie établit l'harmonie.

Nous pouvons donc la définir maintenant : la libre action de chaque individu, spontanément déterminée par la conscience de ses besoins, régie par sa volonté raisonnée, limitée par son propre intérêt, partie intégrante de l'intérêt commun pour le plus grand bien de l'espèce.

Contre cette doctrine de raison et de beauté, la société actuelle, cette gueuse des tombeaux qui se cramponne au cadavre de ses institutions plutôt que de regarder l'avenir en face, n'a pas assez de haine, d'imprécations et d'iniquités. Contre l vie, elle hurle à la mort comme une chienne galeuse... Ils ont des lois, des robins et des polices ; ils ont des bagnes, des guillotines et des potences ; ils ont des gouvernants, des patries et des armées ; ils ont les propriétaires ; ils ont l'Église...

Nous avons avec nous la Justice et la Vérité nous vaincrons.


 

PROMENADES SUBVERSIVES







La magistrature est le trait d'union entre la féodalité bourgeoise et son ultima ratio: la guillotine.

Idées en faveur chez les Bourgeois : quintessences frelatées de consensus omnium.

Ce que les Bourgeois appellent la Morale, c'est le droit à l'hypocrisie.

quand les Maîtres commencent à s'apitoyer sur leurs esclaves, ils sont perdus. Quand les Bourgeois parlementaires votent des lois de «protection des ouvriers», c'est qu'ils ont peur.

Voir les choses sous leur vrai jour ; dire par exemple que les soldats sont des assassins à gages inconscients, c'est, suivant les Bourgeois, «saper les bases de la société.» On vous met en prison pour cela.

Lu ce règlement affiché au mur des cellules de Mazas : «Défense de siffler et de chanter même à voix basse.»La prison est une cage où l'on défend aux oiseaux de chanter.

«Vous avez le droit de vous mettre en grève» disent les Bourgeois aux ouvriers. «Très bien, répondent les ouvriers des manufactures de l'État, comme nous crevons un peu de faim, nous allons nous mettre en grève.» «Pardon, reprennent les Bourgeois, vous autres n'êtes plus des ouvriers, vous êtes des fonctionnaires. Nous allons faire une loi qui vous interdise la grève au nom de la liberté des gens qui veulent circuler sur le chemin de fer, acheter des allumettes ou des armes à feu ou du tabac.» «Mais alors, nous, nous ne sommes plus libres ?» disent les ouvriers. «Vous êtes libres de vous en aller si nos règlements ne vous conviennent pas.» «Et manger ?» objectent les ouvriers. «Cela ne nous regarde pas» répondent les Bourgeois.

Des ouvriers se mettent en grève. Le fils de leur patron leur tire un coup de fusil chargé de gros plomb et en blesse cinq. Coût : 100 fr. d'amende avec application de la loi Béranger (Affaire récente à Avesnes). Deux employés des omnibus engagent leurs camarades à résister à la Compagnie. Coût : six et huit mois de prison, sans loi Béranger. Les bourgeois trouvent cela fort judicieux.

Un Simple tue l'homme qui symbolise la Bourgeoisie et cette bizarre mécanique qu'elle intitule en son patois : le jeu régulier des institutions parlementaires. Il a frappé au nom d'une Idée qu'il comprenait plus ou moins bien on le guillotine.

Un Homicide professionnel massacre beaucoup de nègres au nom de la civilisation. On lui plante sur la tête un bouquet de plumes blanches et on lui attache sur la poitrine une amulette en émail. Et les patriotes de la tribu dansent autour du totem.

Dialogue entendu au moment de la mort d'Alexandre III. L'un disait : «A cause de la décomposition récente d'une charogne illustre, les gens ont arboré à leurs fenêtres des morceaux d'étoffe peints crûment en trois couleurs ; puis ils les ont roulé autour d'un bâton surmonté d'une losange de cuivre et d'une petite loque de crêpe noir... C'est curieux...»

L'autre répondit : « Ce sont les totemsde deuil. La tribu pleure le Grand-Sauvage des Kalmoucks.»

Les socialistes parlementaires disent : «Le totem en trois couleurs ne vaut rien. Voici un totemrouge qui est bien plus beau. aidez-nous à «faire la conquête des pouvoirs publics», nous vous le donnerons.»

Les Anarchistes disent : «Tas de sauvages, combien de temps encore vous laisserez-vous leurrer avec des morceaux d'étoffe bariolés ?»

Le fils d'un gros industriel millionnaire met en vente une propriété. «Sans doute, lui dit quelqu'un, vous avez beaucoup travaillé pour acquérir cette propriété ?» L'autre répond : «C'est mon père qui me l'a léguée. Moi je ne travaille pas.» Et les assistants l'envient. entendant cela, le fils d'un voleur met en vente de l'argenterie prise par son père au gros industriel. Le fils du millionnaire la voit et s'écrie : «Ceci est à moi, d'où le tenez-vous ?» Et le fils du voleur répond : «C'est mon père qui me l'a léguée.» Les assistants le mènent chez le commissaire.

Quand les Sauvages d'Afrique ont remporté une victoire, ils se réjouissent. S'ils sont vaincus, ils se tapissent dans leurs cases et pleurent. Quand les Sauvages d'Europe ont subi une défaite, ils élèvent des monuments à leurs morts, et ils viennent périodiquement y suspendre des couronnes. Ils s'écrient : «Gloire au vaincu !» et ils boivent de l'alcool. On appelle cela : une pieuse cérémonie publique.

Du moment que les Bourgeois admettent qu'il est des cas où l'on a le droit et même le devoir de tuer son prochain, ils reconnaissent implicitement qu'on a le droit de les tuer eux-mêmes.

TRADUCTIONS D'APHORISMES BOURGEOIS : Obéir à la loi= se soumettre au bon plaisir d'autrui. Faire des affaires= voler autrui. Aimer sa Patrie= détester quiconque s'habille autrement que vous et parle une autre langue. Un gouvernement fort= une bande d'aigrefins à poigne. Attendre tout de réformes progressives et modérées= ayant soif, verser de l'eau dans un tamis et attendre qu'elle y séjourne pour se désaltérer. Question sociale= mauvaise conscience des Bourgeois. C'est un original= c'est un homme qui pense par lui-même. C'est un fou= c'est un homme qui raisonne juste. Les ouvriers sont des fainéants qui deviennent importuns= les esclaves sont las d'avoir faim. M. Untel a eu, dit-on, quelques démêlées jadis avec la justice, mais il est très riche et reçoit fort bien= C'est un filou qui a réussi ; tâchons de l'imiter. Certains individus= les Anarchistes. La Justice= l'Iniquité.

Les journaux parangons d'honnêteté et de bonne foi comme on sait se sont tous fort indignés contre les gens du Panama et auparavant ils ont tous publié, moyennant finances, les réclames de cette association de malfaiteurs bien rentés.

Quand un quotidien vante quelque chose ou quelqu'un avec insistance, prenez le contre-pied de ses assertions, vous serez à peu près sûr d'être dans le vrai.

Où en est une race quand elle se glorifie de posséder des engins de destructions de plus en plus perfectionnés ?

Lors de l'affaire Turpin, cet état d'esprit se vérifia ! «Turpin veut donner sa mitrailleuse aux Allemands ! Le misérable !... Turpin nous donne sa mitrailleuse ! le grand homme !»

Les anarchistes disent : «Tas d'insensés, quand cesserez-vous de vous massacrer les uns les autres.»

C'est parce que les hommes ont peur d'eux-mêmes que la Propriété individuelle peut se maintenir avec son symbole l'Autorité. Celui qui a conscience de soi-même, qui n'a pas peur de raisonner voit l'ordure de l'une et de l'autre.

Quiconque vote se reconnaît incapable de se conduire soi-même. Quiconque obéit, sans répugnance, aux gouvernants qu'il se donna, ressemble à un mouton qui viendrait s'offrir bénévolement au couteau du boucher.

Se résigner, par abnégation, c'est pire encore. Cela ravale l'homme au rang de fakir ou de bétail ahuri. Le comble de l'art gouvernemental consiste à inculquer cette résignation au nom d'un Bon Dieu. De là, l'utilité des prêtres.

Les habitudes métaphysiques ont amené à faire du terme Société une entité antagonique à l'individu. Quiconque veut diriger, gouverner, régir, invoque le salut de la Société pour empêcher la libre expansion des individus comme si chacun ne pouvait trouver en soi ce qui convient le mieux à son développement. Grâce au dogme Société, les individus ont tellement pris le pli d'obéir qu'ils se laisseraient toujours dépouiller par les Habiles qui leur vantent «l'intérêt général» si des Révoltés ne se levaient pour leur apprendre ceci : «Rien ne doit prévaloir contre la liberté individuelle.»

Que nul ne soit contraint, fut-ce au nom de la majorité, que nul ne contraigne, fut-ce au nom de sa science voilà la liberté selon la raison.

On dit : «Mais la plupart des hommes ne savent pas raisonner.» Laissez-les libres, ne leur imposez rien,ils apprendront à raisonner par leur propre expérience. Aujourd'hui, il n'en va pas ainsi. Au collège, qui est mal noté ? le Raisonneur.Au régiment, de même. Dans les administrations, aussi et partout, dans la vie telle qu'elle nous est faite. C'est parce que le Raisonneur est celui qui veut se rendre compte.Cette qualité lui vaut les tracasseries d'autrui et sa propre satisfaction.

Le sentiment de justice c'est l'instinct de sauvegarde individuelle élargi : si je moleste mon voisin, je lui donne un prétexte de me molester à son tour. Il y entre aussi une part d'esthétique : la souffrance est laide. Si mon voisin souffre, cela me déplaît, cela me donne l'impression d'un manque d'harmonie. Ne pas tolérer qu'il ait faim alors que je suis rassasié, ne pas admettre qu'il soit esclave alors que je suis libre, c'est me faire plaisir à moi-même.

On parle toujours des paresseux. Il n'y a de paresseux que dans une société où le bien commun est mal réparti, les uns possédant tout sans avoir travaillé, les autres, rien bien qu'ils travaillent sans cesse, il en résulte que le travail est considéré comme une souffrance par ceux-ci, comme une dégradation par ceux-là. Mais laissez le bien commun à la disposition de tous, vous verrez les individus travailler avec plaisir à augmenter leur bien-être et laisser le surplus de ce qu'ils auront produit à autrui dès que leurs besoins seront satisfaits.

Le travail c'est l'action. Or, l'homme ne se porte bien que lorsqu'il agit. Et quand il agit, il est heureux.

Rien de plus curieux que les revirements de cette caste bourgeoise : la gent-de-lettres. Naguère, comme il était bien porté de se donner des allures subversives, beaucoup de la jeune littérature prônaient volontiers l'anarchisme, réclamaient la Révolution. Bientôt, à cause de certains incidents bruyants et justifiés, cette ferveur tomba. Il devenait impolitique d'afficher de telles explosives opinions. Alors la plus grande prudence remplaça cette mode de se dire révolté. Les plus adroits insinuèrent «qu'on allait trop loin», que «l'aristocratie de la pensée ne pouvait admettre aucune alliance avec les grossières revendications d'un imbécile prolétariat», que «l'anarchie, bonne en tant que prétexte à dilettantisme, ne valait rien en application», que «les intellectuels se devaient de vivre dans le monde supérieur de l'art»...

Pauvres «intellectuels», que ferez-vous donc le jour où la Révolution éclatera pour de bon ?...

Les poltrons, eux, déclarèrent que leur humanité souffrait trop de ces abominables désordres. Ils tirèrent leur épingle du jeu et se tinrent cois jurant qu'on ne les reprendrait plus à plaindre les Pauvres. Il y eut aussi ceux qui se targuèrent de leurs efforts antérieurs pour ne plus bouger.

Cependant les sincères, minorité infime, ne variaient pas et combattaient de plus belle pour l'Idée qui les avait conquis. Aussi furent-ils traités de fous, de naïfs ou, mieux encore, de malins qui cherchaient à se distinguer, à «ne pas dire comme tout le monde» afin de conférer à leurs écrits un cachet de singularité.

Belle folie qui consiste à rester honnête vis-à-vis de soi-même. Louable naïveté qui, ayant adopté un idéal, ne le tient pas pour un sujet de dialectique mais bien pour une règle d'existence. Et puis ces étranges Malins ne racontent que des injures, des calomnies, les tracasseries policières, la haine et le dédain des vieilles prostituées qui font du sentiment et se pavanent en vedette sous la lanterne à gros numéro des feuilles publiques, le mauvais-vouloir des chers confrères et aussi l'estime des esprits courageux. Tels quels, ils sont tranquilles et confiants dans la justice de l'avenir.

Il y a quelque chose de plus étonnant que l'hypocrisie des bourgeois, c'est la résignation des pauvres. On dirait que ceux-ci goûtent de profondes jouissances à se laisser piler et piller.

Pourtant, ne pas trop s'y fier. Sous le nuage qui les couvre, on commence à entendre de sourds grondements. L'orage approche.

Rien désormais ne peut empêcher la révolution sociale d'éclater. Aveugle qui ne la voit pas venir.

Une des causes les plus déterminantes de la révolution, ce sera le machinisme. Nous assistons en effet à ce singulier phénomène : la machine produisant davantage et en moins de temps que le travail manuel devrait être un moyen de développer le bien-être général. Or, grâce au régime de propriété individuelle, il en va tout autrement. A mesure qu'une nouvelle machine est inventée qui per met de produire plus vite, beaucoup et avec moins d'efforts, les salariés qu'elle supplée voient leur salaire, déjà insuffisant, se réduire encore à moins qu'on ne les congédie. Mal rétribués ou mis sur le pavé, ils consomment moins. Et, comme ils sont le plus grand nombre, on aboutit à ce bizarre résultat que : plus la production augmente, plus la consommation diminue. En outre, la concurrence entre salariés, se portant sur un nombre d'emplois beaucoup moindre, devient de plus en plus désespérée. Déjà dévorés par les riches qui jetteraient leurs marchandises à l'eau plutôt que de leur abandonner le surplus de la production, ils se dévorent encore entre eux. Et naturellement, chaque jour, le nombre des sans-travail augmente.

Ce fait de salariés réduits à la mendicité par un instrument de richesse eut lieu récemment pour les cordonniers d'Angers, les tisserands de Verviers et les allumettiers de Pantin. Le cas de ces derniers présente une particularité comiquement sinistre : rongés par la nécrose, ils demandaient qu'on substituât aux ingrédients nocifs qui les décimaient d'autres ingrédients inoffensifs employés d'ailleurs à peu près partout sauf en France. On leur promit de faire droit à leur juste demande, on les flatta, on les caressa, on fit appel à leur patriotisme, on les détermina à reprendre le travail. Quand ils furent rentrés dans leurs ergastules, on y installa des machines dont le maniement exigeait un personnel infiniment moins nombreux et on les congédia en masse...

Ils ne sont pas encore revenus de leur stupéfaction d'autant que Mossieur le Ministre d'alors, un vieux Panama du nom de Ribot avait daigné distribuer... des poignées de mains à leurs délégués.

Sans doute l'ignorance, la domestication, la timidité des Pauvres sont bien invétérées. Cependant ils commencent à comprendre qu'on les berne. Ils commencent à voir que les machines pourraient produire largement pour tous. Bientôt au lieu de faire la grève des «bras croisés», c'est-à-dire d'entamer la lutte du sou contre le milliard, ils feront la Grève Générale. Ils s'empareront des moyens de production ; ils rendront à tous ce qui appartient à tous, d'après la formule de l'avenir : à chacun selon ses besoins.

La Bourgeoisie ne cédera qu'à la force. Plutôt que d'abandonner un seul de ses privilèges, elle aura recours à tous les moyens : recrudescence de la syphilis patriotique, guerres lointaines ou guerres entre voisins.

Ce dernier expédient pourrait bien se retourner contre elle si elle y a recours en désespoir de cause. Il est, en effet, fort probable que la défaite amènera chez le vaincu un bouleversement social un peu plus sérieux que la Commune de 1871 et peut-être aussi chez le vainqueur.

La colonisation peut se définir : la dépossession brutale pratiquée à l'encontre d'une race plus faible par une race mercantile et conquérante, celle-ci apportant en retour aux vaincus les bienfaits d'une civilisation marquée par l'alcoolisme, le militarisme et la syphilis.

Pour célébrer nos récentes «victoires» à Madagascar, on éleva des arcs de triomphe, on se saoûla, on exalta nos héroïques troupiers. Il y avait lieu, en effet, de manifester beaucoup d'enthousiasme : 300 millions dépensés tout d'abord, 57 soldats tués à coups de fusil par les Malgaches, 7.000 tués par la fièvre et la dysanterie. 3.000 revenus bons pour la réforme et désormais incapables de gagner Les dividendes de deux ou trois grosses maisons commerciales augmentés dans une notable proportion...

Du coup, maints journalistes se sont précipités, en sanglotant d'allégresse, dans les bras de l'Invalide à la tête de bois.

Quand le peuple comprendra-t-il qu'il n'est nullement glorieux d'aller crever de la peste et de la diarrhée sous un climat atroce pour que prospèrent quelques Ventres considérables ?

J'ai fait partie cinq ans de cette «école de l'honneur, des bonnes murs et de l'abnégation» qu'on appelle l'armée. Voici une partie de ce que j'ai vu : deux maréchaux des logis chefs, un adjudant vaguemestre et un capitaine-trésorier condamnés pour vol. Un grand nombre de gradés vivant aux crochets de femmes en cartes ou vendant leur protection aux soldats fortunés. La pédérastie et la masturbation fort répandues. Un homme de mon peloton était entretenu par un fonctionnaire de la ville. Il s'en vantait et beaucoup l'enviaient. Un autre homme, atteint de la typhoïde, agonisa trois jours dans son lit sans que le médecin-major daignât se déranger bien qu'on l'eut réclamé trois fois. Il vint à la fin et fit transporter le malade à l'hôpital. L'homme mourut en arrivant. Trois malades, non reconnus comme tels par le médecin, traités de carottiers, mis à la salle de police en plein hiver, morts à la suite. Une nourriture infecte et insuffisante. Les soldats affamés se volaient leur pain les uns les autres.

L'état d'esprit qui prédominait était celui-ci : chez les officiers, en dehors des manuvres, la fainéantise avachie sur des banquettes de café et le jeu. chez les soldats : l'ennui profond, la conscience de faire une besogne inutile l'un et l'autre journellement exprimés par des phrases lugubres d'exaspération l'impatience fébrile de se voir libérés. Pour distractions : des saoûleries furieuses et des coups distribués aux civils tenus pour des inférieurs bons à exploiter et à tarabuster. Cela fort encouragé par maints officiers comme susceptible de développer l'esprit militaire. Toute occupation intellectuelle tenue en mépris. De celui qui lisait, l'on disait : «Tiens, Untel est en train de s'abrutir !» Ce régiment n'était ni pire ni meilleur que tous les autres. Quiconque a passé par l'armée dira que je n'exagère rien.

Il y a d'honnêtes citoyens, bons père et bons époux qui trouvent tout naturel qu'on apprenne à leurs enfants l'art d'assassiner autrui. Quand ils voient piétiner autour de la loque tricolore quelques bestiaux à massacre, leur poitrine se gonfle d'une «noble émotion patriotique» et les Coppée sentent «se hérisser le bonnet à poils qu'ils ont dans le cur.»

En somme, le militarisme sert à former des individus brutaux, féroces, lubriques, ivrognes, ignorants et paresseux.

Les bourgeois vantent volontiers la prospérité de notre état social. Cette prospérité est tellement évidente qu'en France seulement il y a 500.000 vagabonds (statistiques officielles) sans compter ceux qu'on ne connaît pas. Chaque année, 90.000 personnes meurent de faim à la lettre (statistiques officielles) sans compter ce qu'on ne connaît pas. Les salaires baissent tous les jours dans presque toutes les branches de l'industrie, mais quelques industriels font de grosses fortunes. La natalité diminue dans une proportion constante. L'alcoolisme gagne sans cesse. Les crimes de toutes sortes augmentent et les impôts aussi. La population ouvrière s'atrophie.

Cependant on tente des remèdes. Les parlementaires ont nommé une commission du travail qui a nommé quatre sous-commissions, lesquelles ont rédigé trois mille rapports. sur quoi, l'on a déclaré que les grrrandes réformes commenceraient un de ces jours, quand on aurait le temps et qu'on ne serait pas trop absorbé par la dispute des portefeuilles. Les socialistes, eux, ont ouvert des magasins où l'on vend le savon des Trois-Huit, le chocolat des Trois-Huit, etc.

Il y a aussi le conseil général d'Indre et Loire qui propose de déporter sans jugement quiconque est assez impertinent pour ne pas avoir de domicile.

Et puis la justice ou du moins la chose qu'on affuble de ce sobriquet opère. On a condamné Cyvoct à mort pour un article de journal QU'IL N'AVAIT PAS ÉCRIT. Après une réflexion, on se contenta de l'envoyer au bagne perpétuel. Et comme il avait l'audace de demander sa grâce, on la lui refusa vertement. On a condamné Girier-Lorion, malfaiteur de dix-huit ans, à vingt ans de travaux forcés sur une dénonciation reconnue calomnieuse après coup. A Cayenne, à la suite du guet-apens d'octobre 1894 où l'on massacra plusieurs anarchistes déportés, quoique n'ayant nullement pris part à la révolte provoquée par les moutons et les gardiens. Lorion fut condamné à mort. Son avocat demanda sa grâce. On lui fit attendre la réponse huit mois. Pendant ces huit mois Lorion fut enfermé, les fers aux pieds et aux mains dans une étroite cellule sans air et sans lumière et où il gisait à même la terre boueuse. Sa condamnation a été commuée en cinq ans de détention à faire dans ladite cellule. Ses lettres à son avocat ont été publiées : elles donnent le frisson. Lorion et Cyvoct avaient le tort grave d'être anarchistes.

La justice militaire vaut mieux encore. Le soldat Chédal est garrotté, bâillonné, privé de nourriture et d'eau, battu, torturé pendant huit jours par un sergent et un officier. Il meurt. Les bourreaux passent en conseil de guerre. Acquittés.

Le soldat Cheymol, souffrant, ne pouvant plus suivre la colonne dont il faisait partie, est attaché à la queue du cheval d'un spahi, roué de coups de matraque. Il meurt. Le médecin-major, chargé de faire une enquête, déclare gravement que Cheymol a succombé à une congestion pulmonaire.

Cependant on dépense un million pour galonner les larbins officiels chargés d'aller lécher les pieds du khan des kalmouks, empereur de toutes les Russies, à son couronnement. Et les feuilles publiques ruissellent de larmes enthousiastes (5)

Ce qui écarte de l'Anarchie beaucoup d'esprits mous, même de ceux qui vous disent tout bas d'un air effaré : «Croyez que je sympathise avec vous» c'est l'effroi de marcher sans lisières. L'hérédité servile, d'une part, les règles auxquelles ils se plient, d'autre part, leur ont faussé l'entendement. Ce sont des arbres noués : ils ne peuvent que végéter non se développer que grâce à un tuteur. C'est avec eux que les Sauvages de gouvernement bâtissent leurs palissades. Ce sont eux qui suivent les totems. Ce sont eux qui entravent. Ils approuvent, votent, saluent, subissent.
 

Ceci est une partie du raisonnement. Émile Henry, en sa déclaration, a conclu.

Avant que les soldats exécutent la sentence prononcée par les juges, des prêtres vinrent obséder Paulino Pallas. Ils lui vantèrent certaines amulettes et pratiques superstitieuses qu'ils nommaient : les sacrements. Ils le menacèrent du courroux d'une idole qu'ils appelaient le Bon Dieu. Ils lui représentèrent que s'il persistait dans son endurcissement, son corps ne serait pas mis en terre mais bien jeté à la voirie parmi les cadavres des infâmes et des animaux immondes. Sa femme et ses enfants vinrent aussi le supplier, en pleurant, de croire aux prêtres. Mais Paulino Pallas répondit à tous : «Pour moi, la terre sainte, c'est l'univers entier.»
 

Les prêtres, l'ayant maudit, se retirèrent alors. Et les soldats survinrent qui le tuèrent aussitôt.

L'Anarchie est le signe évident d'un développement de fonctions intellectuelles jusqu'à présent rudimentaires dans l'espèce : esprit de justice, logique, volonté. C'est elle qui sortira l'homme définitivement de l'animalité.

On dit aux Anarchistes : «Vous n'êtes pas nombreux.»
Ils répondent : «Prouvez-nous que nous avons tort.»
Vous serez écrasés...
Prouvez-nous que nous avons tort.
Déportés ! Fusillés !!
Prouvez-nous que nous avons tort.
Mais quels sont vos moyens d'action ?
Crois en toi-même. Prends selon tes besoins, donne selon tes forces. Tous pour un, un pour tous.
Vous avez raison : c'est bien beau... On vous suivrait volontiers si cela ne devait mal finir pour vous.
Qu'importe la fin, puisque nous avons raison.


(1) Pas de besoins, pas de fonctions, démontre-t-elle.
(2) Il est bien entendu que les considérations qui suivent s'adressent à l'homme dans l'état actuel des choses. En Anarchie, l'éducation, conforme aux lois naturelles, serait excellente et la foi serait abolie.
(3) Emerson : Essai sur les lois de l'esprit.
(4)   Si l'on m'objectait certains accidents récents qui sembleraient venir à l'encontre de cette dernière proposition, je renverrais à la formule posée au début de mon étude.
(5) Résultat immédiat et symbolique de ce couronnement : 3.000 morts, 4.000 blessés.



Adolphe Retté