Vanina (OCL) Prostitution : liberté et morale au service de la répression

Vanina OCL
Le «débat» sur la prostitution
LIBERTÉ ET MORALE
AU SERVICE DE LA RÉPRESSION
Courant alternatif, mensuel de l'Organisation communiste Libertaire,
mars 2003, p. 8 à 10

Depuis plusieurs semaines, les membres de la classe politique, des milieux artistiques et des médias français dissertent entre eux avec véhémence dans la presse au sujet de la prostitution, notamment sur «la liberté de disposer de son corps», alors que l'objectif poursuivi par le gouvernement à travers un projet actuellement en discussion au Parlement est d'ajouter une pièce supplémentaire à son programme tout-répressif...
La belle agitation médiatique qui nous est servie masque en fait, d'une part, l'harmonisation au niveau de l'Europe en matière de prostitution ; d'autre part, le renforcement de la politique sécuritaire de l'État français. La majorité de la classe politique est en effet convaincue de sa nécessité, même si certains partis politiques n'osent pas assumer ouvertement cette position comme ce cher PS, qui feint de s'insurger contre les mesures prises par l'UMP tout en ayant récemment rangé dans des cartons, avec son déménagement de Matignon, des projets très similaires...

Le «débat» sur la prostitution s'inscrit donc dans un cadre beaucoup plus large qu'il n'est présenté officiellement, et vise pour l'essentiel à permettre une répression accrue dans ce secteur de la société aussi. C'est pourquoi il doit être analysé comme une nouvelle étape de la politique ayant pour finalité de criminaliser tout ce qui, d'une façon ou d'ne autre, n'est pas aux normes de la bourgeoisie grande et moyenne : après les jeunes de banlieue «sauvageons» ou «délinquants», les marginaux tels que les «gens du voyage», voici les déviants et pervers à ranger dans le même panier... à salade, bien sûr ! En attendant les catégories suivantes, car la lutte contre les «déviances» offre toujours au pouvoir des perspectives infinies...

Une répression de classe, comme d'habitude !

De même que dans un «débat» précédent, celui sur la parité, nous voyons se chicaner dans les médias des personnalités (écrivain-e-s, acteur-rice-s, représentant-e-s politiques divers et variés) qui multiplient les manifestes ronflants pour parler de liberté ou de morale, et prôner des solutions étatiques afin de réorganiser la vie des prostitué-e-s, avec leurs clients... ou en centres de réinsertion.

En nous parlant d'un monde auquel elles ne se mélangent pas (sauf peut-être certaines, au titre de clients, mais elles ne le mentionnent jamais...), et en agrémentant leurs envolées de références à la philosophie ou à l'Histoire (l'Antiquité, par exemple : très bien, l'Antiquité, non ?) sans nul doute fort éloignées de la réalité, ou plutôt des réalités de la prostitution, ces personnalités amusent la galerie le sexe est toujours un sujet croustillant donc vendeur, n'est-il pas ? pendant que dans les instances de gouvernement on s'emploie à faire passer le plus important : le sécuritaire tous azimuts.

En gros, deux clans de discoureur-se-s se sont formés : les partisan-e-s de l'«authentique métier» qui «doit pourvoir s'exercer dans les meilleurs conditions possibles» et des «espaces de prostitution libre (1)», contre ceux et celles de l'«éducation» et des mesures répressives à la mode PS ( mais en général pas pour les clients, attention, juste pour les prostitué-e-s (2)). Comme cela a déjà été constaté au sujet du PACS ou de la parité, le clivage droite-gauche n'opère pas complètement : les questions de murs créent en effet d'autre clivages que ceux de l'appartenance politique, en fonction des valeurs et références de chacun et chacune. Mais, pas d'inquiétude, un modus vivendi a sans tarder été trouvé entre les principales crémeries politiques du Parlement, et tout le monde ou presque y est content. Pour faire passer son projet le gouvernement a en effet admis de revoir à la bisse l'amende qu'il avait envisagée concernant le client ; il a également réduit la durée de garde à vue, accepté d'intégrer des mesures visant à «favoriser la réinsertion» des prostituées... et précisé que «sa principale cible, ce sont les étrangères», pour que les féministes ne puissent pas l'attaquer sur les prostituées françaises au prétexte que certaines d'entre elles exercent leur activité par «choix».

Mais, au hasard, quel aspect de l'opération sarkosienne est pour ainsi dire presque passé sous silence dans les différentes prises de position, parce qu'obtenant une adhésion quasi générale ? La répression de ces étrangères qui-n'ont-rien-à-faire-ici. Dans l'opposition, on affirme vouloir leur venir en aide, mais pour mettre par ce biais le gouvernement dans l'embarras bien davantage que pour démonter son projet. Et la fameuse liberté revendiquée et défendue à juste titre par les femmes en matière de sexualité est avancée par des membres de la gauche et des féministes pour défendre les prostitué-e-s sous prétexte qu'ils et elles ont le droit d'exercer volontairement le commerce du sexe et «méritent» l'appellation de «travailleur-se-s du sexe» (toujours le politiquement correct, qui rhabille d'un «bon ton» neutre pour faire plus présentable).

Pourtant, qui va en prendre plein la tête grâce au texte de Sarkozy ? Ces étrangères que d'autres prostitué-e-s, «bien de chez nous», voient dun assez mauvais il : hostiles à cette concurrence qui gâche à leurs yeux le métier, ils-elles les rendent facilement responsables des ennuis à venir (3). Mais que nos gens de gôche se rassurent, c'est uniquement pour les bien de ces Roumaines ou de ces Bulgares, pour leur sauvegarde morale, si les mesures prévues à leur encontre comprennent une augmentation des amendes pour racolage, une prolongation de la garde à vue, ou la suppression de leur carte de séjour... Et puis, si elles coopèrent avec la police en dénonçant à leurs risques et périls leur souteneur, car on ne va pas se préoccuper en plus de leur sauvegarde physique, faut pas pousser ! , on ne les reconduira peut-être pas tout de suite à la frontière.

Un «débat» cache-sexe de l'ordre moral

Dans le système capitaliste, le corps étant une marchandise comme la force de travail en général (voir la publicité pour s'en convaincre, si besoin en est vraiment), il est logique qu'il soit couramment vendu pour de l'argent à travers des actes sexuels que ceux-ci s'exercent dans le cadre légal du mariage ou dans celui des bordels et des hôtels (pas toujours louches ou borgnes). De là l'idée qu'ont certaines personnes d'en faire de leur propre gré le commerce (mais cette idée n'a évidemment pas éclos avec l'entrée dans l'époque capitaliste), considérant qu'elles ont pleine latitude pour en disposer et que ce choix les concerne seules. (En particulier les hommes qui n'ont pas fréquemment de souteneur quand ils sont adultes... même si leur «liberté» est, elle, fréquemment prise en sandwich entre la dépendance à une drogue et la menace du sida.) Certes, les tenants d'une morale ou de principes philosophiques, quels qu'ils soient, s'offusqueront de cette réalité, ou du cynisme avec lequel elle est parfois présentée, parce qu'eux-mêmes font dans leur esprit une place à part au corps ; mais qui, en vérité, oserait prétendre être toujours et totalement «libre» de ses propres choix, dans la société existante ?

Les arguments contre une décision personnelle de vendre son cul plutôt que sa tête ou une autre partie de son corps parce que cela rapporte plus relèvent de jugements moraux non recevables selon moi... tout simplement au nom de la liberté individuelle. Le seul critère d'appréciation, en matière de sexualité comme dans les autres relations sociales, demeure l'existence ou non d'une domination sur autrui par la contrainte avec comme problème que si, en matière de violences physiques, cette domination peut apparaître assez facilement, les pressions d'ordre psychologiques le sont souvent moins...

Mais, cela étant dit, réduire la prostitution en général à la «prostitution consentie», et le revendiquer comme un acquis du féminisme, est pour le moins culotté ! Car à quel pourcentage de prostitué-e-s ce «choix» mis en avant par certain-e-s intellectuel-le-s branché-e-s correspond-il ? Les enfants prostituées, pour ne prendre qu'un exemple, en font-ils partie ? Présenter ou analyser la prostitution sur le seul critère du droit à disposer de son corps constitue une vaste fumisterie ou relève d'illusions mêlant la naïveté et la bêtise, avec des conséquences très graves pour les personnes réellement concernées.

Comme en d'autres domaines, la dimension non prise en compte dans le «débat» sur la prostitution est celle de sa composition sociale. Or, on ne peut pas généraliser sur les prostitué-e-s ou sur leurs clients, étant donné les différentes coches sociales qui y sont représentées, sans commettre à mon avis de grossières erreurs d'appréciation sur les mesures gouvernementales. Ce que les prostitué-e-s (non volontaires, autrement dit la grande majorité) ont en commun, c'est la contrainte qu'ils-elles subissent. On constate sans peine le souci de call-girls et autres prostituées de luxe de se dissocier de leurs collègues, leur refus d'être considérées comme des victimes et leur horreur de tout amalgame avec les prostituées les plus menacées dans leur existence même celles qui connaissant les tabassages et viols à répétition, abrutissement par des drogues diverses... et bien d'autres tortures pratiquées dans le but de vaincre toute résistance chez elles. On notera aussi, dans les analyses qui nous sont assenées, la persistance de clichés se rapportant au «plus vieux métier du monde», devant la rareté des mentions faites à la prostitution masculine, alors que le nombre d'hommes se prostituant ne cesse de croître.

Quant aux clients, s'ils ont en commun l'exercice d'une domination sur des prostitué-e-s, à travers des actes sexuels rémunérés,, on sait d'avance lesquels d'entre eux seront concernés par la répression-rééducation gouvernementale : les opérations de police toucheront les maillons faibles de la clientèle, à coup sûr les travailleurs immigrés plutôt que les clients fortunés des clubs privés et autres lieux de prostitution chic : financiers, hommes politiques et autres notables ne seront pas ou peu inquiétés. Il s'agit, soyons-en sûr-e-s, d'éliminer la racaille, ce qui fait désordre et gêne le regard, ici comme ailleurs : la prostitution la plus populaire, comme celle qui occupait le quartier Saint-Denis à Paris avant la construction du Forum des Halles par exemple.

Les hautes vertus de la délation...

Et puis, comme toujours, délation et répression font bon ménage. Ainsi les prostituées convaincues de devoir aider la police pourront-elles, nous promet-on, obtenir un titre de séjour provisoire moyennant la dénonciation de leur proxénète. Mais, outre le fait qu'elles auront ensuite sans doute intérêt à surveiller leur proche horizon un souteneur n'étant pas dépourvu de relations , la commission des lois leur a concocté un «petit nid douillet» : des «places en centre d'hébergement et de réinsertion sociale» à faire rêver, destinées «à l'accueil de victimes de la traite des êtres humains dans des conditions sécurisantes». Une formule d'hôtel en fait inspirée d'un amendement du sénateur socialiste Michel Dreyfus-Schmidt, à ceci près que ce dernier préconisait des centres «exclusivement réservés» aux prostituées, alors que le gouvernement a opté pour des établissements de «droit commun» afin que les victimes soient «mélangées à d'autres populations». Rien à voir avec les prisons et autres endroits idylliques, on vous dit !

... et du recours aux institutions

On voit des gens d'extrême gauche et des féministes appuyer au bout du compte la politique répressive du pouvoir au nom de valeurs morales, «dans l'intérêt» des prostitué-e-s, ou par puritanisme, ou pour plusieurs de ces raisons. Ils ou elles tombent facilement, ce faisant, dans le travers du recours à l'État du déjà vu : des tribunaux pour réprimer les violeurs, des hôpitaux psys pour soigner les pédophiles... Une demande d'intervention qui découle du souci de défendre les «victimes» par n'importe quel moyen, y compris celui de l'autorité, et ce même si cette demande se révèle contradictoire avec certains engagements politiques. Parce que le «sexe» recouvre les désirs et pratiques les plus divers... mais que chaque personne est tentée de lui donner sa propre définition, partant, de l'enfermer dans la vision qu'elle en a. Le problème étant, là encore, que ce que tel ou telle trouvera inacceptable (comme par exemple le sado-masochisme) sera jugé acceptable, et même volontairement recherché par d'autres.

Christine Boutin (UMP), qui ne se voile pas la face, pour sa part, a proposé un amendement visant à punir le client ou à lui faire subir un «suivi médico-social» : il existe des normes pour la sexualité, estime cette brave dame qui les défend mordicus. Mais les socialistes Christophe Caresche, Martine Lignières-Cassou, Danièle Bousquet ou Ségolène Royal ne sont pas en reste, puisqu'ils et elles préconisent pour leur part une amende de 3.750 euros contre le client ou un «stage» dans un «organisme sanitaire social ou professionnel» afin de le responsabiliser. Autrement dit, celui qui pourra payer ne sera pas «rééduqué» (dans le style Orange mécanique?). Simple question de gros sous, n'est-ce pas, au bout du compte ? On reconnaît bien là l'esprit lutte de classes qui anime les farouches défenseurs de la rose.

La tarte à la crème des «espaces de sexe» cools

La lutte contre la prostitution ne peut s'inscrire que dans la lutte globale contre le système existant. Car si les gangs mafieux de l'Est ou d'ailleurs prolifèrent aujourd'hui à l'Ouest, avec les trafics de drogue et les blanchiments d'argent, sans que cela indispose les gouvernants malgré leurs discours, hier c'en était d'autres, avec notamment le trafic de Blanches à destination des pays arabes, sans que cela indispose davantage les gouvernants malgré leurs discours. Autrement dit, les réseaux de dogue-prostitution-etc. changent selon les époques, mais leurs bonnes affaires continuent avec la bénédiction des pouvoirs publics intéressés.

Alors, comment pourrions-nous choisir si nous en avions envie entre les différentes recettes proposées pour «améliorer» concrètement la condition des prostitué-e-s ? Les «espaces de prostitution libre» seraient mieux que la rue, prétendent certain-e-s... Mieux pour qui ? Le client ? Sans doute, pour son «confort», parce que c'est plus soft : il n'a plus à traîner sur les trottoirs, démarche pas toujours très évidente pour ce pauvre homme. Mais, en fait, le client est-il tellement gêné, présentement, pour obtenir ce qu'il veut ? Il sait en général où s'adresser, où aller et qui trouver, en fonction de ce qu'il recherche, et s'il a de l'argent il n'a même pas besoin de descendre marcher : un coup de téléphone ou une «commande à la carte» sur Internet et tout s'arrange... Alors, mieux pour le souteneur ? Possible, il paraît que les réseaux de prostitution s'accommodent fort bien des «espaces de prostitution libre» dans d'autres pays, et s'organisent en conséquence, de concert avec les tenancier-ère-s et beaucoup de profit... Et les pouvoirs publics ? La formule leur convient aussi, car le nettoyage des rues au profit d'eros centers nickel améliore l'image de marque du pays, bon pour le tourisme ça coco... Et puis, surtout, mieux pour les habitant-e-s des quartiers où sévit la prostitution : ce sont elles et eux qui font circuler des pétitions allant dans ce sens... Mais les prostitué-e-s ? Oh, les prostitué-e-s...

Pas forcément victimes, mais en tout cas pas coupables !

Toujours est-il que les mesures actuellement en discussion au Parlement s'attaquent avant tout aux prostitué-e-s les plus vulnérables. Les conséquences de la future loi vont être, entre autres, une prostitution encore plus sauvage, en devenant plus clandestine, et un rejet encore plus fort des étrangères de la part des autres prostitué-e-s, car elles seront vécus comme responsables de la répression accrue.

«La sanction, la répression, la punition, il ne faut pas en avoir peur, affirmait récemment Sarkozy. Mon devoir, c'est de les mettre au service des plus faibles, des plus petits, des plus fragiles.» Ceux et celles qui vont avoir l'occasion de constater personnellement le renforcement des pouvoirs et moyens mis à la disposition des forces de l'ordre et les nombreux délits créés (prostitution, mendicité, occupation de terrains ou de halls d'immeuble...) seront en mesure d'apprécier ce genre de déclaration à sa juste valeur, et définitivement convaincus de la bienveillance gouvernementale à leur égard.

Sur cette réalité-là, au moins, il est aussi facile de nous positionner aujourd'hui qu'hier ou demain : mobilisons-nous, contre la répression des prostitué-e-s et contre la répression tout court !



Vanina, le 10 février 2003
(1) Voir par exemple Le Mondedu 9 janvier : «Ni coupables ni victimes : libres de se prostituer» signé par Marcela Jacub, Catherine Millet et Catherine Robbe-Grillet.
(2) Voir entre autres «Oui, abolitionnistes !», de Danielle Bousquet, Christophe Caresche et Martine Lignières-Cassou, Le Mondedu 16 janvier.
(3) On retrouve là l'attitude empreinte de racisme qu'ont à l'égard de leurs collègues asiatiques ou africaines certaines caissières de supermarché genre Monoprix ou certaines vendeuses de grands magasins, françaises employées par des directions soucieuses de soigner leur clientèle bourge en n'employant gère d'étrangères.