Wilfrid— La syndicalisation des strip-teaseuses et des prostituées — Les Temps Maudits, n°12

WILFRID
La syndicalisation des strip-teaseuses
et des prostituées
Les Temps Maudits, n°12, janvier-avril 2002
Revue de la CNT

Précision : ce texte a vu le jour à la suite des débats (tout théoriques, puisque la question ne s'est encore jamais posée concrètement !) qui ont agité la commission Femmes de la CNT, lorsque des camarades revenant de «I99» (conférence syndicaliste révolutionnaire aux États-Unis) ont relaté leur rencontre avec un syndicat de strip-teaseuses.
De quoi parle-t-on ?

Il importe en tout premier lieu de définir clairement de quoi on parle. Il n'est effectivement pas aisé, au premier abord, d'établir des frontières : vendre son corps est une notion bien floue dans l'environnement capitaliste où chaque salarié(e) doit faire de même. La question peut être du rapport sexuel : mais outre le fait que la prostitution ne recouvre pas nécessairement l'acte sexuel, celui-ci peut être accompli dans des situations qui ne relèvent pas, au sens commun, de la prostitution. Un acteur, une actrice, qui joue dans un film à prétention artistique, un(e) autre qui joue dans un film n'ayant d'autre prétention que de se vendre - dans les deux cas un acte sexuel étant accompli — sont-ils, sont-elles des prostitué(e)s ?

Le critère de l'exhibition du corps, pas plus que l'accomplissement de l'acte sexuel, ne peut être retenu, l'exhibition ne faisant pas nécessairement le jeu du sexisme, pouvant se faire avec une volonté artistique — le corps humain étant beau et ses combinaisons aussi —, subversive ou militante. On voit bien la difficulté à tracer des frontières et la nécessité de s'accorder sur des définitions claires qui nous permettraient de commencer une réflexion dur des bases précises, dussent-elles par la suite être remises en cause.

Pour «prostitution», la définition du Petit Robertest : «Le fait de "livrer son corps aux plaisirs sexuels d'autrui, pour de l'argent" et d'en faire un métier.» Une définition à laquelle manque d'emblée un aspect qu'elle sous-entend cependant : cela relève de la dimension du privé, seuls entrent en compte le ou la prostituée et le client, des personnes agissantes.

Pour «strip-tease», le Petit Robertdonne : «Spectacle de cabaret au cours duquel une ou plusieurs femmes se déshabillent progressivement, en musique.» La différence fondamentale apparaît, qui est la dimension de «spectacle». Et donc le fait que le strip-tease ressortit à la sphère publique, qu'il inclut des spectateurs, la ou les personnes agissantes (et qui ne sont pas nécessairement des femmes comme l'oublie le Petit Robert)ont une fonction de représentation, se situent sur une scène ou un endroit de ce type. En conséquence, nous préciserons les définitions du Petit Robert :

Prostitution : «Le fait de "livrer son corps aux plaisirs sexuels d'autrui, pour de l'argent" ou d'autres avantageset d'en faire métier, dans la sphère exclusive du privé, c'est-à-dire ne concernant que les personnes agissantes.»(1)

Strip-tease : «Spectacle centré sur la mise en scène du corps, seul ou en relation avec d'autres, relevant en tant que spectacle de la sphère publique.» Si le strip-tease peut-être clairement rattaché à l'industrie du spectacle,  c'est à celle des services que le serait la prostitution.


Le strip-tease

Acceptons, au moins provisoirement, cette définition du strip-tease. Il semble que tous les métiers qui peuvent relever de cette définition puissent relever de cette catégorie. La définition du Petit Robertse limitant aux «cabarets» est bien trop réduite et ne correspond plus guère à une réalité, le strip-tease au sens commun relevant actuellement plus du peep-show que des Folies-Bergères. La société de consommation est passée par là. «Strip-tease» servirait donc à définir aussi bien ce qu'il pouvait signifier à l'origine, qui apparaît bien «soft» aujourd'hui, c'est-à-dire aussi bien la mise en scène de l'apparition du corps que la mise en scène du corps lui-même et/ou de relations entre les corps. Acceptons aussi que la scène se déroule au choix en «live», dans un cabaret, un peep-show, un théâtre, etc., ou en différé dans un film, un téléfilm, etc. Acteurs, actrices spécialisé(e)s dans les pornos, effeuilleur(euse)s, strip-teaseur(euse)s, tous ceux et toutes celles qui donnent en spectacle leur corps en échange d'un salaire (puisque l'on se situe dans un schéma économique capitaliste dans le rapport entre travail-production-salariat) relèveront donc du strip-tease.

1. Le corps, objet d'art

«Le puritanisme est une chose épouvantable. Parce que s'il n'y a pas la volupté, s'il n'y a pas la sensualité, il n'y a pas d'art» (2)
Une des caractéristiques de l'humanité dans l'ensemble du règne animal réside dans la recherche du beau, qi se concrétise dans l'art, toute subjective que soit cette notion. Le corps humain a toujours été un champ de recherche pour l'art, du classicisme antique aux rondeurs de Botero dans le domaine de la sculpture, d'une Vénus sortant du bain aux formes carrées de Picasso, les nouveaux supports photographiques et cinématographiques n'ont pas fait exception... L'érotisme est aujourd'hui accepté dans les Ōuvres cinématographiques, un film comme Contes Immorauxde Walerian Borowczyk a fait scandale en 1974 : vingt ans plus tard, le moindre navet grand public offre souvent des scènes plus «hard». L'utilisation du corps comme sujet esthétique ne pose pas problème sinon à l'ordre moral et aux puritains. Et à moins de ressortir à ces deux dernières catégories, je ne vois pas ce qui pourrait choquer dans une évolution qui conduit à montrer de plus en plus, à refuser le masque de pudibonderie plaqué sur notre civilisation par deux millénaires de christianisme.

2. La subversion par l'érotisme

Nous ne nous y attarderons pas, mais l'érotisme a longtemps eu une valeur subversive par rapport aux codes bourgeois du capitalisme. Le mouvement surréaliste, qui a été un mouvement artistique lié intrinsèquement à une démarche révolutionnaire, a utilisé l'érotisme. Dans ses marges, le travail d'un écrivain comme Georges Bataille, son attaque violente du modèle social, a été fondé sur un érotisme scandaleux. Libérer le corps, c'est aussi se libérer du carcan social. Les premiers fils pornographiques des années 70 répondaient à une volonté politique d'attaquer l'ordre moral. Une actrice comme Brigitte Lahaie, un acteur comme Alban, déplorent aujourd'hui ce qui est devenue une lucrative industrie du sexe, toute dévouée au profit, parfaitement intégrée dans un environnement capitaliste qui a su absorber des revendications «libertaires» sur le plan des mŌurs pour mieux affirmer sa domination sur le plan économique.

3. La mise en spectacle du corps instrumentalisé

Ce rapide parcours au travers d'occurrences de l'exhibition du corps nous aura permis de clarifier considérablement notre domaine, en identifiant clairement, dans la sphère du strip-tease au sens que nous lui avons attribué, ce qui relevait — dans une optique révolutionnaire — de connotations nettement mélioratives. Le strip-tease n'est donc pas en soi ce contre quoi nous devons lutter. Il nous reste maintenant à discerner ce qui précisément dans le strip-tease nous apparaîtra comme condamnable et qui, trop souvent, est assimilé au strip-tease même, à l'exhibition du corps.

La première catégorisation du strip-tease tient à sa dimension prétendument sexiste. Écrire «prétendument existe» ne signifie pas, bien entendu, que le sexisme n'est pas présent dans le strip-tease. Ce qu'il est important de préciser, c'est que le strip-tease n'est pas en soi existe, sous prétexte que des corps sont exposés, car cette interprétation mènerait à une dangereuse dérive moralisatrice. Le sexisme est inscrit dans notre société encore largement patriarcale, même si d'indéniables progrès ont été réalisés depuis quelques décennies (3). Des progrès qui correspondent à des avancées sociales considérables, comme la contraception et l'avortement, le large accès au travail salarié, les droits théoriquement identiques des hommes et des femmes, mais des progrès spectaculaires qui masquent aussi l'évidente perpétuation de la société patriarcale, de schémas patriarcaux de domination masculine dans la famille, dans les institutions, dans le travail, dans l'éducation. Une évolution donc, cela n'est pas contestable, mais aussi une société qui demeure encore patriarcale même si le modèle est attaqué, l'intégration réelle de l'égalité des sexes n'étant réalisée que dans des groupes sociaux très limités et, même là, de manière souvent partielle...

Le sexisme s'exprime donc, plus ou moins ouvertement, avec plus ou moins de respect pour un «politiquement correct» de surface. Il n'est guère besoin de creuser très profond pour mettre au jour les rouages de la «domination masculine» (4). Dans ce contexte, il sera évident que l'expression de la domination s'exprimera aussi dans l'érotisme ou la pornographie. Et, de fait, le corps comme sujet de spectacle montre le plus souvent la soumission du corps féminin au corps masculin, la soumission du corps de la femme aux regards de l'homme, de ce corps aux désirs fantasmatiques de l'homme, désir de possession, de domination absolue, souvent d'ailleurs expression de frustrations dans la relation entre sexes. Une expression existe qui, ici, s'exprime par la domination érotique de la femme par l'homme, ailleurs par la domination économique, la domination politique, la domination physique, etc. Il n'y a rien qui soit plus fondamentalement sexiste dans ce sexisme exprimé par le biais de l'érotisme, que dans un sexisme exprimé par l'entremise de l'intelligence ou de la force. Il s'agit exactement de la même expression de la domination masculine, sous un angle différent.

Y a-t-il une différence de nature entre une femme qui joue dans un feuilleton grand public confortant par exemple l'image de la femme «bonne mère-bonne épouse», ou de la femme nunuche, faire-valoir d'un héros machiste, et une autre qui exhibera ses charmes à un public masculin dans un peep-show, jouant ainsi la femme soumise sexuellement à l'homme ? Toutes deux donnent une image semblable de la femme. Dans un cas, l'image est transmise à des millions de personnes ; dans l'autre, seuls les spectateurs des cabines sont touchés. Dans un cas, peu de gens songeraient qu'il s'agit d'une image dégradante de la femme, car tous ont tellement bien intégré les schémas sexistes qu'ils ne sont pas même choqués. Dans le second cas, la morale judéo-chrétienne et le puritanisme bourgeois s'allient pour réprouver ce qui choque les bien-pensants : le spectacle du corps nu, et non son utilisation sexiste. De notre point de vue, il n'y a évidemment pas de différence de nature dans les deux cas. Et pas de confusion possible entre l'instrument du sexisme, l'actrice ou la strip-teaseuse exploitée, et le mécanisme sous-jacent à celui-ci.

4. Instrumentalisation du corps et capitalisme

«Quand j'étais à l'usine, je me suis prostituée pour mon patron, je lui donnais mes mains, je lui donnais mon temps. Là, dans le porno, je donne mon corps à mon patron, en fin de compte. Et c'est toujours pour de l'argent.» (5)


Ce qui choque encore dans le strip-tease, après cette dimension sexiste, c'est l'instrumentalisation du corps. Et cela ressortit à la dimension, cette fois capitaliste, de la forme d'organisation économique qui régit actuellement nos sociétés : il s'agit d'une instrumentalisation du corps humain dans une perspective capitaliste, s'aggravant encore dans sa doctrine ultra-libérale où le rôle modérateur des droits de l'homme, faux-col de la république bourgeoise, joue de moins en moins devant la prédominance des marchés, de la liberté donnée à la circulation et à l'accumulation du capital sur celle qu'on donne aux individus. Nous sommes tous les instruments d'une forme d'organisation économique et sociale contre laquelle nous luttons.

Il y a certes des degrés d'exploitation, le corps peut être plus ou moins instrumentalisé, plus ou moins ouvertement objet commercialisable. Dans cette perspective, prenons un exemple extrême. Comparons deux métiers. L'un, acteur de porno, avec un corps exposé, pénétré, marchandisé, viande à l'étal. L'autre, ouvrier en environnement hostile : mine, travail temporaire dans une centrale nucléaire, tous ces lieux qui, statistiquement, sont la cause directe d'une diminution considérable de l'espérance de vie. Peut-on dire que le corps du travailleur est davantage instrumentalisé lorsqu'il est exposé dans son intimité que lorsqu'il est exposé à des risques mortels ayant une incidence sur sa santé et sa durée de vie ? Encore une fois, on s'apercevra que ce qui paraît tellement choquant, ce n'est pas l'instrumentalisation du corps mais la nudité, l'érotisme, la pornographie. Nous vivons donc dans une société où il est indécent de faire l'amour en public mais décent que certains risquent la mort sur des échafaudages (quelle est la durée de vie d'un travailleur du bâtiment ?).

En fait, la condamnation morale du métier de strip-teaseur(se), ancrée dans le puritanisme bourgeois (dépassant largement la seule bourgeoisie), permet, dans les faits, de rendre ceux-ci et celle-ci beaucoup plus fragiles car elle leur interdit de s'organiser, les obligeant à exister en marge, les condamnant, souvent à leur propres yeux, par la force du conditionnement social.

5. Pour l'intégration des strip-teaseur(ses) à la CNT

«La Confédération nationale du travail a pour but de grouper, sur le terrain spécifiquement économique, pour la défense de leurs intérêts matériels et moraux, tous les salariés, à l'exception des forces répressives de l'État, considérées comme des ennemis des travailleurs. De poursuivre, par la lutte de classes et l'action directe, la libération des travailleurs qui ne sera réalisée que par la transformation de la société actuelle.» (6)
Comme n'importe quel spectacle, le strip-tease peut répondre à ses schémas complètement intégrés au système — capitaliste, sexiste — ou subversifs, il peut être fondamentalement sexiste ou fondamentalement anti-sexiste, recherche esthétique ou pur produit de la société de consommation. Quoi qu'il en soit, dans toutes ses occurrences, le strip-tease est un métier du spectacle comme d'autres, ni plus ni moins fondamentalement bon ou mauvais, mais comme les autres métiers du spectacle majoritairement au service de la société de consommation, du modèle patriarcal et de l'organisation économique capitaliste.

L'idée que le corps soit beau et puisse être spectacle ne pose pas problème, j'espère. Le problème en l'occurrence étant la réduction du corps à un simple spectacle, le corps rendu objet. L'acteur ou l'actrice à qui l'on demandera de s'exhiber dans une perspective artistique ou «militante» — jouer dans une scène de viol pour dénoncer le viol, par exemple — et qui touchera un salaire pour cela, est-il, est-elle fondamentalement différent(e) de l'aceur ou l'actrice qui accomplira cette scène dans une production médiocre, spécifiquement pornographique ou non, pleine de schémas sexistes, violents ou autres ? La différence repose évidemment sur le point de vue du spectateur : dans un cas, le spectacle sera une occasion de plaisir sensuel ou de réflexion sur un sujet de société ; dans l'autre cas, on flattera sa médiocrité latente et ses schémas simplistes. Du côté de l'actrice, quelle différence ? Dans les deux cas, elle sera salariée, donc potentiellement exploitée. Dans le second cas, elle participera à la projection d'une représentation sexiste, comme les employés d'EDF participent au nucléaire, les ouvriers de l'armement aux guerres, les fonctionnaires à la pérennité de l'État, et les travailleurs en général à la bonne marche du capitalisme. Et en quoi cette actrice, ou cet acteur, participerait plus fondamentalement au sexisme que les scénaristes, les éclairagistes, les cameramen (women), les assistant(e)s, mes maquilleur(euse)s, etc. Est-il possible de disséquer ce qu'implique la profession de chacun avant de dire : tu peux ou tu ne peux pas te syndiquer à la CNT ? Le seul critère n'est-il pas d'être exploité ? Et pour reprendre l'exemple ci-dessus, il est évident que l'acteur ou l'actrice qui jouera dans une production X sera plus susceptible d'être exploité(e) que celui ou celle qui apparaîtra dans une production avec une reconnaissance sociale, car justement il ou elle n'a pas cette reconnaissance et est donc beaucoup plus vulnérable.


Prostitution et syndicalisation
«La prostituée est un bouc émissaire ; l'homme se délivre sur elle de sa turpitude et il la renie.» (7)
Rappelons tout d'abord la définition de la prostitution à laquelle nous étions parvenus plus haut : «Le fait de livrer son corps aux plaisirs sexuels d'autrui, pour de l'argent ou d'autres avantages et d'en faire métier, dans la sphère exclusive du privé, c'est-à-dire ne concernant que les personnes agissantes»(8)

1. Les problèmes posés

Le premier problème que poserait la syndicalisation des prostitué(e)s, tout au moins en France, est lié à leur inexistence officielle. La prostitution pourrait en effet relever — et c'est le cas dans certains pays — soit du salariat soit de la profession libérale, de l'«abattage» dans les maisons closes allemandes ou hollandaises aux arpenteur(euse)s maqué(e)s ou indépendant(e)s de (presque) tous les pays du monde. Or les bordels n'existant officiellement pas en France, il n'y a pas de prostitué(e)s salarié(e)s. La prostitution elle-même est illégale, quoique tacitement acceptée par la police censée faire appliquer la loi. Par voie de conséquence, les indépendant(e)s n'existent pas plus que celles qui sont maqué(e)s. De ce fait, comment serait-il possible de syndiquer une profession inexistante ? Il semble logique que, dans cette hypothèse, le premier axe de lutte soit justement d'obtenir un statut social et tout ce que cela impliquerait : la protection — couverture sociale, retraite, etc. —, le droit à la parole — accès réel à la sphère publique, prise de parole dans le conscient collectif —, le droit de lutter et de défendre des droits, la possibilité de s'organiser contre une exploitation qui est le plus souvent particulièrement violente.

En soi cette question semble aisément résoluble, et elle apparaît justement comme une occasion assez extraordinaire pour la CNT de lutter afin de faire exister un pan de la société — et pas spécialement pour améliorer son existence — qui a toujours vécu dans la plus extrême marginalité et, pour une grande part, dans la détresse la plus extrême. «Faire exister» se comprenant bien évidemment comme faire accéder à la reconnaissance institutionnelle institutionnelle ce qui, de toute façon, existe dans la marge.

Deux problèmes cependant semblent se poser. Le premier est ce que nous avons appelé la question morale, le second directement issu de la solution au premier problème évoqué ci-dessus, la contradiction interne.

a. — La question morale

Le premier problème relève de l'ordre moral, qui peut toucher aussi les militants de la CNT, et c'est pourquoi nous l'évoquons ici. Une position qui consiste à dire : ils et elles souffrent et sont piégé(e)s, tenu(e)s par la misère, par la drogue : il est donc hors de question qu'un syndicat de putes existe à la CNT. Leur «activité» n'est absolument pas tolérable : ils et elles participent fondamentalement, et par leur existence même, à la reproduction des schémas sexistes. Il faut les aider, les malheureus(ses), à se sortir de là, de cette dégradation de leur état d'êtres humains.

Un point de vue qui, en fait, recoupe celui qui a déjà été exprimé à propos des strip-teaseuses. Nous avons vu dans ce cas, dans les derniers paragraphes de la deuxième partie, la superficialité totale de ce type d'analyse puisque, tous, à des échelons différents, nous sommes les maillons du système, et nous le serons tant qu'il existera, par le mode de lutte même que nous avons choisi. Un point de vue qui ne peut donc être justifié — et c'est là qu'il puise inconsciemment ses motivations profondes — que dans un moralisme crypto-chrétien, crypto-bourgeois-humaniste, fait de toute la bonne conscience des dames patronnesses du début de l'ère industrielle qui fournissaient quelques vêtements à ceux que leurs époux exploitaient férocement.

Ainsi, non seulement cette position relève d'un «caritatisme» puritain, d'une référence à l'assistanat, mais elle est, en outre, profondément hypocrite car nous savons très bien que nous ne sommes pas aptes à organiser une structure de «soutien». On relègue donc le problème en s'en débarrassant par une pirouette moralisante. Par ailleurs, même si nous avions les moyens de mettre en place une structure d'aide, à quoi cela servirait-il ? Ce type de structure existe déjà, je ne sache pas un exemple où elles soient parvenues à supprimer la prostitution. Parce que, pour une personne qu'on aide «à s'en sortir», une autre prend la relève. L'efficacité est donc bien celle de l'assistanat, de la charité bourgeoise permettant de se donner bonne conscience : elle est nulle.

Encore une fois, l'enjeu de la CNT, c'est d'être un outil suffisamment fort pour permettre aux exploités de retrouver leur dignité en favorisant leur auto-organisation, avec l'expression solidaire des autres structures. Jamais la CNT ne se compromettra dans ces grotesques guignolades que sont toutes les structures de l'assistanat, que soutient abondamment le pouvoir institutionnel pour gérer la misère qu'il engendre. Associations d'insertion subventionnées par des fonds publics, lorsque l'État laisse l'exclusion s'installer durablement, associations d'aide aux toxicomanes, subventionnées elles aussi, lorsque l'État, par sa pratique ne matière de drogue, pousse les toxicos dans la marginalisation, associations de quartier gérant la violence sociale avec des moyens dérisoires, etc.

b. — La contradiction interne

Le second problème est beaucoup plus fondamental, et plus pertinent, quoiqu'il ne résiste guère mieux à l'analyse. Du moins recoupe-t-il, lui, des préoccupations plus légitimes : créer un syndicat de prostituées, c'est reconnaître — en l'organisant — une profession que l'on estime généralement destinée à disparaître, dans l'optique de l'organisation sociale communiste libertaire pour laquelle nous combattons. Il peut paraître profondément ambigu de remettre profondément en cause l'existence même de cette profession, qui, par plusieurs aspects, apparaît comme contradictoire avec l'idée même d'une organisation sociale qui refuse la marchandisation du corps, et toute dimension sexiste dans les relations entre sexes. Même si des questions demeurent, qu'il n'est pas dans notre intention de traiter ici.

C'est là une interrogation pertinente, car elle nous conduit de fait à une contradiction. Mais ne s'agit-il pas là, une fois de plus et nous le soulignions déjà à propos du strip-tease, de la contradiction inhérente à notre existence même en tant qu'organisation révolutionnaire se développant à l'intérieur du système à abattre ? C'est-à-dire de la contradiction entre nos deux axes de lutte :

«Par son action revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, l'accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d'améliorations immédiates telles que : la diminution des heures de travail, l'augmentation des salaires, etc., il prépare chaque jour l'émancipation des travailleurs qui ne sera réalisée que par l'expropriation du capitalisme.» (9)
Contradictions entre le refus de l'État et la lutte pour le maintien ou le renforcement de ses prérogatives face au libéralisme économique.

De nouveau, ce sont deux niveaux de lutte qui doivent être non pas dissociés — surtout pas dissociés — mais différenciés. Défendre immédiatement les intérêts des prostitué(e)s, c'est être conscient du caractère inéluctable de la prostitution dans cette société. Il est évident qu'il ne s'agit pas de justifier la prostitution, mais de permettre aux travailleur(euse)s de ce secteur de défendre de meilleurs conditions de vie maintenant, dans ce système qui ne peut pas se séparer de la prostitution. Tout en étant bien conscients que le fait même de parvenir à une organisation de ce secteur permettra, de fait, de lutter immédiatement contre l'ignoble mise en esclavage et la marchandisation dont sont l'objet les prostitué(e)s, mais constituera aussi un moteur puissant pour mettre la prostitution au-devant de la scène et en faire un sujet de réflexion sociale. Étape indispensable pour espérer qu'un jour la société dans son ensemble estime nécessaire de renoncer à la prostitution. Car n'oublions pas que, même dans l'hypothèse où nous pourrions mettre en place notre modèle d'organisation sociale, il dépendra grandement de l'état de la société dans son ensemble, de l'avancée des réflexions en son sein sur les sujets de société, puisque tout progrès est le fruit d'une évolution dans les mentalités, et non l'inverse. Ainsi, se prononcer pour la syndicalisation des prostitué(e)s au sein de la CNT, sur le même pied que les autres travailleur(euse)s, cela ne signifie nullement accepter la prostitution, pas plus que la revendication immédiate des 30 heures de travail hebdomadaire ne signifie l'acceptation du salariat. Il s'agit là, comme ailleurs, de mettre en place un outil qui, d'une part, permettra d'accéder à une amélioration immédiate des conditions de vie et, de l'autre, ouvrira la réflexion sur un sujet de société largement occulté, dans la perspective révolutionnaire qui est la nôtre, travaillant à ce qu'il soit un jour possible que la prostitution disparaisse. On ne peut parler que de ce qui est visible. C'est lorsque les sans-papiers sont sortis de leurs tanières pour apparaître au grand jour qu'ils ont pu accéder à l'existence dans le conscient social, et qu'il est devenu possible de mener une réflexion publique avec eux et sur eux, une réflexion sortant du strict cadre militant. Ce sont les 343 salopes (10) qui ont permis à la question de l'avortement de se poser sur la place publique, pour mener enfin à sa légalisation.

2. Pour un syndicat de prostitué(e)s

Se prononcer pour l'existence d'un syndicat de prostitué(e)s confédéré à la CNT, ce n'est donc absolument pas souscrire à un sexisme qui serait consubstantiel à la prostitution.

a. — Prostitution et société

En effet, le sexisme est largement aussi présent dans de nombreuses autres manifestations sociales, dans des attaques politiques visant des femmes non pour leurs opinions mais parce qu'elles sont des femmes, dans des implicites sociaux fondamentalement existes mais acceptés par tous,, dans une image de la femme que relaient complaisamment certains médias et qui touche des millions de personne, dans des divertissements de masse qui souscrivent à une «beaufitude» existe conventionnelle et banalisée (11). Et, par ailleurs, le sexisme n'est qu'un aspect de la prostitution : la prostitution, ce sont aussi des clients qui souvent essaient, par le recours au sexe tarifé, de compenser de graves manques affectifs et/ou une profonde misère sexuelle ; ce sont aussi, pour celles et ceux qui en font leur métier, la conséquence d'une situation économique et/ou sociale désastreuse, la conséquence dans certains cas d'une fragilité psychologique qui les maintient sous la domination d'un mac et/ou de psychotropes assurant la perpétuation de leur état de dépendance. Dans ce système, la prostitution c'est aussi, pour certain(e)s, le moyen de vivre confortablement, d'un point de vue économique, plutôt que de trimer pour un patron huit heures par jour avec à la clef un salaire de misère. La prostitution est profondément inscrite dans l'existence de toute société qui vit sur la gestion de son propre déséquilibre. Déséquilibre entre riches et pauvres, entre beaux et laids, déséquilibre social, économique, psychologique, culturel, linguistique, etc. Déséquilibre qui sert bien entendu ceux au profit desquels il existe, ceux qui l'organisent pour en récolter les bénéfices. Aussi, il est inutile de se leurrer sur la résolution possible du «problème» de la prostitution dans le cadre de cet ordre social. La prostitution du corps humain, comme de la force de travail ou de l'intelligence, en constitue l'âme même. dans la prostitution, convergent les lignes de force de l'ordre capitaliste, s'y intéresser serait aussi se retrouver au centre même de sa «logique», pour le comprendre et le combattre.

b. — Prostitution et souffrance

Il est une donnée fondamentale à garder à l'esprit. C'est l'exploitation terrible dont les prostitué(e)s sont pour la plupart du temps victimes. Véritables esclaves pour certain(e)s, au sens de corps retenus par force dans un endroit clos, et obligés au travail — sans dérives sémantiques : les bordels allemands et hollandais sont pleins de ces esclaves importés, sans papiers, ne parlant pas la langue du pays, forcé(e)s à l'abattage avec la bénédiction des pouvoirs publics (12). Une exploitation qui est due évidemment à leur non-organisation, leur extrême fragilité qui les empêche de peser de quelque poids que ce soit, leur profession étant par ailleurs souvent combinée  à une existence sociale marginale : drogue, dépendance d'un mac, violences... Personne ne s'intéresse à eux ni à elles, car justement le terrain est miné : pour un puritain moralisateur, même s'il va tirer son coup discrètement, il serait impensable de songer à syndiquer et à reconnaître un(e) prostitué(e). aider ces pauvres créatures égarées, certes, mais c'est tout. Les exploités participant de la même société que leurs exploiteurs, pour eux aussi le sens moral général est valable. Moralisme chrétien et sacralisation du corps s'allient au sexisme et à l'homophobie pour rejeter à jamais les prostitué(e)s dans les abîmes de l'existence sociale, n'inspirant dans le meilleur cas qu'une vague pitié. Plus grave, cette acceptation commune du sort de la prostitution est le fait aussi, le plus souvent, des milieux militants à priori plus avancés. On s'intéresse au lumpen-prolétariat, apothéose emblématique de l'exploitation capitaliste, ou aux ouvriers de l'armement, car, après tout, eux aussi sont des ouvriers, mais à la prostitution, non. On touche là, aussi progressiste qu'on soit, un point trop sensible. Aussi, les uns comme les autres se réfugiant derrière leur bonne conscience, les putes mâles et femelles continuent, comme ils et elles l'ont toujours fait, à vivre, pour la plupart, une existence misérable en marge. Ne devrions-nous pas être ceux qui briseront ce cycle infernal ? Ne devrions-nous pas être ceux qui sauront débarrasser notre approche de la prostitution du fatras moral, patriarcal et judéo-chrétien ? Ceux qui sauront alors voir tout simplement en elles et en eux des victimes particulièrement brutalisées ? Et qui sauront, alors, qu'il ne peut même pas être question de leur refuser la place légitime qui les attend dans nos rangs, qui contribuera à justifier notre existence, et qui sera la condition sine qua nonpour qu'un jour, enfin, plus personne n'ait à se prostituer pour qui que ce soit.


En conclusion, la CNT...

Strip-tease et prostitution, nous avons vu qu'il ne s'agissait pas de la même chose, mais que le «problème» posé tournait en fait principalement autour de l'exploitation du corps pour lui-même. Pour deux raison principales. L'une illégitime, même s'il est possible de la comprendre, car nous sommes tous forcément conditionnés, différemment, par la société qui nous a engendrés ; cette raison reste, derrière les masques qu'elle utilise, un puritanisme directement issu de l'ordre moral chrétien-bourgeois. L'autre, plus légitime, même si elle aussi est un leurre puisqu'elle tend à établir des degrés dans l'exploitation, et que le problème dans l'exploitation, ce ne sont pas ses degrés, mais l'exploitation elle-même.

Nous vivons dans une société empreinte de sexisme, malgré les progrès réalisés, et nous serons de toute façon obligés de lutter à l'intérieur de cette société, critiquable par maints aspects. Nous, à la CNT, avons fait le choix d'accepter les contradictions inhérentes à la lutte radicale contre un système engagée de l'intérieur même de ce système. D'autres sont fait d'autres choix. Ils sont partis élever des chèvres dans le Larzac, fumer des joints à Katmandou, buter deux ou trois pantins du système avant de se faire happer par l'appareil répressif... Ces choix-là ne sont pas les nôtres. Nous vivons dans la merde, c'est-à-dire dans le capitalisme, et tous, travailleur(euse)s, nous contribuons à son fonctionnement. Nous vivons dans une société sexiste, homophobe, volontairement ou non nous participons à sa reproduction. Nous vivons dans une société où le corps se vend, nous vendons le nôtre pour un salaire. Notre lutte vise justement à intégrer les personnes inscrites dans la société du côté des exploités, afin qu'elles prennent en main leur propre destin, dans un principe de solidarité et surtout pas d'assistanat ; elle se propose de les aider à acquérir une conscience de classe, de lutter pour améliorer notre vie dans ce cadre corrompu, en nous préparant nous-mêmes, largement conditionnés que nous sommes par ce système dans lequel nous vivons et que nous travaillons à vaincre. Qui, parmi nous, aurait le front de s'adresser à une strip-teaseuse en disant :

«Toi, c'est vrai que t'es vachement exploitée, mais tu vois, ton boulot c'est vraiment pas politiquement correct, reviens nous voir quand tu auras acquis une conscience de classe et que tu bosseras dans une branche moins fondamentalement pourrie. Je peux te donner l'adresse d'une association qui aide les gens comme toi, c'est parrainé par Bernadette. Ou si tu veux, je peux te pistonner pour bosser chez MacDo.»
Le but de la CNT est et demeure de syndiquer tous les salariés, à l'exception des forces répressives de l'État. L'enjeu est d'autant plus important que le degré d'exploitation de ces salariés est plus élevé. Reconnaître une situation existante et lutter pour son amélioration, c'est notre travail quotidien : ce n'est pas l'accepter. C'est simplement prendre acte de la réalité, en militant cohérent ne se contentant pas de petits dogmes tout chauds et des Ōuvres complètes des Pères de l'Église anarchiste. L'univers du peep-show — par exemple — est un univers extrême, ce qui sous-tend une exploitation extrême et des conditions de travail extrêmes. Et donc l'extrême nécessité, si la possibilité existe, de favoriser l'émergence d'un syndicat qui puisse se battre pour revendiquer des droits, organiser les travailleurs et les travailleuses. C'est bien là que la CNT doit être particulièrement présente, là où la société dans laquelle nous vivons est en contradiction la plus flagrante avec nos principes, et non dans les refuges «confortables» (13) où les diverses oppressions — patriarcales, capitalistes, étatiques — donnent à voir leur visage le plus doux. Prostitué(e)s, strip-teaseur(euse)s, il serait assez curieux que ce soient eux que nous choisissions de refuser, avec les flics et les patrons...


Wilfrid
Notes
1. Les éléments ajoutés à la définition du Petit Robertsont en italiques.
2. Henri Cartier-Bresson, les Cent photos du siècle,L'Araignée d'amour.
3. Le Combat syndicaliste,n° 204, octobre 1999, «Dis, la parité, c'est quoi, papa ?» Les Temps maudits,n°2, janvier 1998, «Comment parler du travail des femmes ?»
4. Pierre Bourdieu, la Domination masculine,Seuil (coll. Liber), 1998.
5. Élodie, actrice X.
6. Statuts de la CNT, extrait de l'article 1.
7. Simone de Beauvoir.
8. Les éléments ajoutés à la définition du Petit Robertsont en italiques.
9. Charte du syndicalisme révolutionnaire dite «Charte de Paris», adoptée au congrès constitutif de la CNT en décembre 1946 ; extrait du chapitre «Le syndicalisme dans le cadre national».
10. Les 343 «salopes» sont les 343 femmes, des personnalités publiques, qui en 1971 ont reconnu avoir avorté dans le Manifeste des 343 salopes,ceci pour mettre la loi réprimant l'avortement en porte-à-faux, leur condamnation n'étant pas envisageable.
11. Comme, par exemple, l'inévitable potiche des jeux télévisés.
12. La Hollande a même légalisé cette situation.
13. Tout est relatif !